Agir au nom de Dieu

Dieu n’a nul besoin des hommes pour se faire justice, il saura régler ses comptes lui-même. Qui prétend agir et parler au nom de Dieu a une bien haute opinion de sa propre personne. Il ne fait pas confiance à la toute puissance de son créateur pour prétendre se substituer à lui. Que chacun vive sa croyance intiment et n’importune pas les autres pour leurs opinions, leur critiques, leur injures, car si vous croyez réellement en Dieu, faites lui confiance jusqu’au bout. La haine n’est pas divine, elle est humaine, trop humaine.

La femme est cause des malheurs du monde

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La femme est cause des malheurs du monde, ce n’est pas l’auteur qui le dit mais les mythologies fondatrices de la civilisation occidentale. Dans le mythe grec de la belle Pandore comme dans le mythe chrétien de la douce Ève, le second récit s’inspirant ouvertement du premier, la femme est l’être originel qui permet au mal de se rependre sur Terre, du moins selon une certaine lecture. Reprenons et résumons.

Prométhée a modelé les hommes à l’image des dieux, utilisant un morceau d’argile ou de terre et, pour parer à l’oublie de son frère Épiméthée, qui dans sa précipitation a négligé l’humanité – ne lui donnant aucun moyen de se défendre -, Prométhée leur offrit le feu sacré, feu qu’il déroba sur l’Olympe sous le nez et la barbe du roi des dieux. La première femme, Pandore, est le fruit de l’imagination d’un Zeus vindicatif. Elle naît pour séduire les hommes, et c’est elle qui en ouvrant sa fameuse boite libéra les maux sur le monde, il l’a conçu et crée pour ça.

Ève est de « glaise », provenant de la côte d’Adam (l’Épiméthée chrétien). Elle n’a de but que d’être la compagne de l’homme, c’est-à-dire de rompre son ennuie. C’est elle qui succombera au diable en croquant dans le fruit interdit, condamnant par sa gourmandise les hommes à la souffrance et au malheur. C’en est la fin du Jardin d’Eden comme c’en est la fin de l’Age d’or.

Pandore et Ève ont de nombreux points communs, notamment la curiosité, et toutes deux s’affranchissent d’un interdit divin, Pandore ouvrira sa boite, Ève croquera la pomme. L’une comme l’autre n’ont pas su résister à la tentation, là où les hommes se contentaient d’obéir, et l’une comme l’autre ont voulu savoir ; vouloir savoir, le premier pas vers la connaissance ; connaître, se libérer de l’ignorance. Les premiers philosophes sont aussi des femmes en ce qu’elles ont préféré braver l’interdit pour connaitre la vérité plutôt que de se contenter du confort de l’imbécile heureux.

Nuance : le désir de nos deux mères n’est pas guidé par la raison, il est tentation, c’est-à-dire gouverné par une faiblesse. Ce n’est donc pas l’envie de savoir qui les a conduits, mais une faiblesse conçue par essence dans l’entendement divin, j’y reviendrai. Néanmoins, après le divin Spinoza, ne pouvons-nous pas dire que le désir de raison n’est jamais rien d’autre qu’un affect ?

Puis viendra le déluge, dans un mythe comme dans l’autre, de Deucalion à Noé, et l’homme nouveau peuplera la terre, l’homme étant le sexe fort, la femme sa faiblesse. Le mythe chrétien n’invente rien, il pioche, plagie, copie, il s’inspire d’histoires plus ancestrales encore.

Ne jetons pas la pierre aux femmes, elles ne sont que les créations de dieux perfides, l’un la voulant comme un objet de désir pour tromper les hommes, l’autre, tout puissant, omniscient, connaissait par avance sa destinée et la punition qu’il lui avait réservée. Vous ne pouvez pas dresser un chien à mordre et lui reprocher de mordre, ni un homme à tuer et lui interdire de tuer.

Dans la mythologie grecque, les hommes sont les victimes collatérales d’un règlement de compte entre les dieux, dans la mythologie chrétienne, les hommes sont victimes d’un Dieu irascible, colère qui ne peut être dû qu’au constat de sa propre impuissance pour lutter contre une force qui s’oppose à lui. Le rebelle, c’est celui qui ne peut se contenter de l’ordre des choses. Le mythe chrétien nous dit littéralement que le bonheur n’est possible que dans l’ignorance, faisant de Satan le vrai sauveur des hommes. Sortez de l’enfance, conseil le diable, regardez la vie comme elle est, vous pouvez être libre, mais il faudra en payer le prix. Voilà notre dilemme, connaitre ou ignorer, se soumettre ou assumer, chaque jour nous voyons l’un et nous faisons l’autre.

Néanmoins le christianisme opère une séparation radicale. Alors qu’hommes et dieux se côtoyaient au pied de l’Olympe, il n’en déplaise à Zeus, le Dieu unique opère une stricte séparation hiérarchique entre lui et le reste du monde. Les hommes anciens étaient protégés de la toute puissance de Zeus par les autres dieux, Athéna, Apollon, ou notre bienfaiteur, le titan Prométhée ; qui pour protéger l’homme du Dieu chrétien si ce n’est l’homme lui-même ? Avait-il quelque chose à se faire pardonner en offrant son fils sur la croix pour un mal dont il était lui-même la cause ? Non mesdames, vous n’êtes pas coupables d’être femmes, nous ne sommes pas coupable d’être Homme, bien piètre serait le père qui reprocherait à ses enfants de tracer leur propre route suivant leur propre choix.

15/01/2020

Sur avoir le droit

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Dans son Traité Politique, Spinoza explique que le droit est l’expression de la force la plus grande, en d’autres termes, la codification du droit résulte des lois naturelles de l’opposition des forces. Par conséquent, la démocratie née de la coalition d’une majorité individus s’opposant à la force de domination de quelques-uns. En effet, par cette force, les tyrans, minoritaires, remettent en cause jusqu’à l’existence même des hommes qu’ils soumettent. Pour se protéger, le plus grand nombre établit des règles, règles qui, en suivant Spinoza, ne reposent que sur la force d’alliance des êtres vivants, et non autre part, comme nous allons le voir. En aparté, de ce point de vue, la culture n’est pas à opposer à la nature, elle n’en est que la continuité en ce qu’elle exprime les règles fondamentales qui régissent le vivant. La légitimité n’est pas davantage naturelle que la légalité, si ce n’est en tant qu’idées émergentes de ce conflit de forces.

Quand un individu a conscience de ses droits mais que l’égalité de ses droits demeure théorique, et non pratique, l’homme est poussé à se révolter. La révolte n’est possible, écrit Camus, qu’à la condition que l’homme révolté ait une idée du droit qu’il est en mesure d’acquérir. Dans un état de droit divin, la loi étant pyramidale, l’individu n’a pas à douter de sa place dans l’ordre du monde, mais, à la mort de Dieu, il faut alors justifier la place que chacun tient dans l’arbitraire des organisations sociales, d’où l’important travail durant des siècles de faire reposer le droit selon l’ordre de la nature, d’Hobbes à ce propos en passant par Rousseau.

En démocratie, encore et toujours, le droit s’accompagne de devoirs, et il serait bon, dans l’ordre de l’éducation, de faire comprendre aux enfants que le citoyen a d’abord des devoirs (même si dans la loi droit et devoir se tiennent dans un même temps), devoirs tel que le respect des règles, qui permettent ensuite au droit d’advenir et à la liberté d’exister. Beaucoup revendiquent leur droit en le brandissant comme un étendard de dignité, mais ils oublient que la politesse est le premier devoir que l’on doit à l’égard d’autrui. Par exemple, la règle du silence, en classe, est aussi la règle qui permet à ceux qui en ont besoin, ou envie, de se concentrer sur leur tâche ; celui qui rompt ce silence, sans que l’autorisation en soit donnée, s’incruste par la même occasion dans l’intimité de ses camarades. Il se fait impoli en bafouant le droit d’autrui, vulgaire quand il s’exclame haut et fort que lui-même a le droit à la parole.

Avoir le droit !, crie l’homme révolté. Mais d’où émane ce droit ? Celui qui réclame des droits les réclames à l’institution, c’est-à-dire à l’organisation sociale qui codifie ces droits. Car à l’état de nature (et en l’absence de dieux), comme nous l’avons dit, le droit, toujours, est le droit de la force la plus grande. En d’autres termes, nous n’avons pas des droits « par nature », – la liberté ni l’égalité ne sont des « droits naturels »- mais parce que la force à laquelle nous appartenons légitime l’émergence de ces droits qui permettent, au plus grand nombre, de ne pas souffrir de la volonté de quelques-uns. Cependant, la nature étant ainsi faite, -chacun étend sa force de vie pour exister-, que « l’esclave commence par réclamer justice et finit par vouloir la royauté ».

Par exemple, pour qu’un débat soit constructif et fasse avancer le schmilblick, il faut que la discussion se construise autour de règles d’écoutes et de respects, autrement, nous en arrivons au niveau des commentaires Youtubes où chacun dit ce qu’il a à dire, parfois dans l’insolence la plus totale et sûr de sa vérité.

L’idée même de Justice n’est pas une idée inscrite dans les gènes, et ce n’est pas parce que quelques observations montrent des sociétés animales s’établir selon l’entre-aide, l’égalité, le soutient aux plus faibles, etc., que cela suffit à justifier la place que l’on accorde instinctivement à la Justice.

La Justice s’établit selon une certaine idée du bien et du mal, idée qui elle-même est relative aux forces qui animent l’individu. Je ne désire pas quelque chose parce que c’est bien, mais la chose est bien parce que je la désire. Aussi l’objet du bien, tout comme la manière de l’appréhender, sont sujets au changement. La dichotomie force du mal contre force du bien, n’émerge et s’inscrit dans la pensée occidentale qu’avec l’avènement du christianisme. Inversement, la représentation hellénique n’était pas autant catégorique au sujet de la question. Dans la Grèce qui précède Périclès, les hommes et les Dieux appartiennent au même monde. Seul des degrés de différences séparent la nature humaine de la nature divine, et l’on rencontre des demi-dieux comme des dieux périssables. Les Dieux, à l’image des hommes, font le mal en voulant faire le bien, ils sont irascibles, amoureux, jaloux, passionnés, etc. L’idée de culpabilité, souligne Camus, n’est pas à opposer à l’idée d’innocence. Cette dichotomie s’opère avec la séparation stricte des hommes d’un côté et d’un Dieu tout puissant de l’autre, un Dieu d’amour, entièrement bon. Notez que les forces du mal, Satan, sont considérées comme telles parce que l’ange déchu a voulu connaître et approfondir le savoir. Littéralement, la science, c’est-à-dire l’organisation du savoir, est l’outil de Satan. C’est aussi l’outil de l’émancipation et de la révolte. Mais, avec le christianisme, l’homme est soit innocent de nature, soit corrompu par les ténèbres qui nous assaillent de toute part. Autrement-dit, le mal nous est extérieur. Le protestantisme ira plus loin encore, puisque Dieu décide par avance des êtres entièrement pures et des damnés. Les hommes corrompus ne pouvant rien faire pour le salut de leur âme.

Le christianisme s’éloigne de la nature de l’homme, il perd la subtilité que l’on retrouve dans la pensée des anciens. Le mal n’est pas à opposer au bien, et donc nous n’avons pas à élaborer une idée de la justice suivant le seul paradigme du manichéisme. Mal et bien se tiennent ensembles, ce qui oblige la justice à se faire pragmatique, non pas péremptoire. L’institution judiciaire est l’instrument du droit, c’est-à-dire de la force la plus grande. Le sens du juste et de l’injuste n’est que l’expression des affectes qui contrarient où facilitent notre propre volonté de puissance.

Je terminerai ce propos par une réflexion à part entière. Je regardais une vidéo où l’orateur expliquait que « nous étions dans une société où… ». Tous avons déjà connu ces discutions où un interlocuteur nous  raconte « qu’aujourd’hui n’est plus comme hier ». Même dans ces Propos, vous verrez de nombreuses fois ce raccourci, « le monde d’aujourd’hui, la société du moment » etc. D’où tirons-nous ce jugement ?

  • Soit de notre expérience, c’est-à-dire de nos sens, de nos rencontres, ne notre histoire. Mais alors, avons-nous un une vision suffisamment large de nos contemporains pour en tirer une loi générale ? En quoi pouvons-nous nous assurer que nos souvenirs d’enfances ne sont pas tronqués par l’étroitesse de notre capacité de juger rationnellement d’une situation ?
  • Des statistiques, des lectures, et des représentations qui en découlent. Mais statistiques et représentations sont aussi choses humaines. Les statistiques donnent un aperçu extérieur d’une situation, mais elles ne décrivent pas la complexité des forces intérieures qui animent l’homme du quotidien. Quant aux représentations, elles sont elles mêmes le produits d’artistes ou de créateurs, dont la pensée et le geste sont soumis aux idées de leurs époques.

 La seule chose que nous puissions faire sans nous écarter de la vérité, du point de vue de notre propre jugement et avec nos propres neurones, est de décrire, de détailler, d’exposer les comportements que l’on observe, mais nous ne sommes pas en mesure, à notre seul échelle, d’établir les lois générales qui opèrent les métamorphoses de l’âme de nos contemporains. Il est fort à parier que, ce que nous considérons comme un défaut générationnel, se retrouve en vérité sous d’autres formes, voire exprimé de la même manière, dans des cultures de différents temps. Pour s’en assurer, il suffit de lire les œuvres des esprits illustres de leur civilisation. Nous retrouverons bien les défauts d’aujourd’hui ailleurs, et le monde continue de tourner.

24/12/2019

Sur l’argument de l’ignorance

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Spinoza nécessite d’être suivi pas à pas. Cependant le lecteur attentif trouvera que tout y est déjà, ou presque, de la différence entre le phénomène et la chose-en-soi théorisée par Kant, de l’aveugle volonté qui fait le monde de Schopenhauer, à l’ordre et au désordre de la nature évoqués par Bergson, etc.

Le principal obstacle à la connaissance, écrit Spinoza, vient essentiellement de ce que l’homme est porté naturellement à croire que toutes les choses naturelles agissent en vue d’une fin de la même manière que lui, ou qu’un Dieu a disposé les choses de la nature afin de servir l’homme, et l’homme pour recevoir un culte, idée que la modernité résumera sous le concept d’anthropocentrisme.

Seulement si Dieu agit en vue d’une fin (la création du monde), cela signifie qu’il désirait nécessairement quelque chose dont il était privé, ce qui est absurde suivant la logique théologienne d’un Dieu parfait et infini. De plus, pourquoi un créateur parfait éprouverait-il l’envie de recevoir les prières en provenance de sa création, quel manque narcissique aurait-il eu besoin de combler ? Dieu ne peut être privé des choses qu’il crée, plus encore, si Dieu n’avait pas créé le monde le plus parfaitement possible, cela signifierait qu’il existerait une quelconque force obscure extérieure à Dieu qui s’opposerait à la volonté Divine, anéantissant par là la perfection et la toute-puissance de Dieu.

Pour parer à la contradiction, les théologiens ont inventé une nouvelle forme d’argumentation, « la réduction à l’ignorance », qui se traduit par cette formule chamanique et mystérieuse : « les voies du Seigneur sont impénétrables ». Cela montre une chose, l’impossibilité qu’ont les religieux pour argumenter en profondeur et défendre leurs doctrines théologiques afin d’assumer l’absurdité des contradictions que font émerger les esprits fins. En outre, les cervelles obtuses, ignorant les vraies causes dans la nature, auront toujours le besoin de retrouver la volonté de Dieu derrière chaque effet, ne pouvant accepter la rencontre hasardeuse des circonstances ou de comprendre les mécanismes de la nécessité et du déterminisme. Cette manière de procéder n’est pas si différente des religions païennes qui voyaient un être divin (muses, naïade, dryade, démons) derrière chaque arbre, chaque ruisseau, et chaque action humaine, quand les chrétiens y verront l’action d’un seul et unique Dieu. Si par exemple, nous dit Spinoza, une pierre venait à tomber sur la tête de quelqu’un et à le tuer, ils argumenteront toujours de manière à refuser le concours des circonstances pour retrouver la volonté de Dieu. Pourquoi la pierre est-elle tombée sur cet homme demanderont-ils ? Et si vous répondez que l’homme passait ici pour aller voir un ami et qu’au même moment le vent se mettait à souffler, ils vous demanderont pourquoi le vent se mettait à souffler à cet instant précis où l’homme passait et pourquoi voulait-il aller voir cet ami-ci ? Si vous répondez que le vent se levait parce que l’anticyclone avait faibli la veille suite à une augmentation de l’air chaud au-dessus de la mer et que cette dernière s’était agitée, ils vous demanderont le pourquoi cet air chaud, de cette agitation, à ce moment-là, etc. Ils ne cesseront de vous interroger sur les causes des causes jusqu’à retrouver une décision de Dieu, objectif qu’ils voulaient atteindre dès le départ et non point qu’ils auraient découvert à travers leur recherche. Mais enfin, avoir besoin de réunir autant de circonstances pour faire tomber une pierre sur la tête d’un homme, c’est aimer se complexifier la vie quand il suffirait juste de vouloir sa mort pour arriver à ses fins.

Aussi, longtemps fut considéré comme impie, hérétique ou sorcier, celui qui s’attardait à retrouver la vraie cause des choses, car les religieux savent qu’une fois l’ignorance détruite par la découverte et le savoir, c’est au tour de l’étonnement de s’évanouir, l’étonnement, « leur unique moyen d’argumenter et de conserver leur autorité ».

L’étonnement est par ailleurs à la source de la recherche et de la science. Mais qu’elle ne fut pas mon étonnement quand, dans mes premières années d’enseignement, alors que j’attribuais à la jeunesse un étonnement et un questionnement naturel, vif et spontané face au monde, je rencontrais de nombreux enfants pour me répondre « Dieu », sans sourcilier et très sûr d’eux, quand je leur soumettais les questions de l’origine du monde et des hommes. J’avais pour souvenir que l’âge de l’école était l’âge de l’interrogation à foison, de l’émerveillement devant la découverte, de la remise en cause facile de son savoir, du bourgeonnement des idées et d’une ouverture d’esprit souple et plein d’aisance, mais je déchantais lorsque je me retrouvai devant des élèves pour qui les choses allaient de soi en répondant naturellement et convaincus : « Dieu ! ».

19/04/2019

Sur le mouvement de l’histoire

H.Robert, L’incendie de Rome

Les civilisations ni ne naissent ni ne meurent, elles se transforment. Aujourd‘hui est le prolongement de Rome et de Babylone, le mariage des Francs et des Celtes, ou la rencontre des hommes du nord avec l’empire des pharaons. Le monde ne sombre point, il mute éternellement, d’œuf à chenille, de chenille à chrysalide, de chrysalide à papillon, de papillon à œuf. Considérer que c’est la fin et le début d’une nouvelle ère là où il n’y a qu’un passage, c’est faire des raccourcis, et c’est une facilité de l’esprit que de comparer notre civilisation à un bateau en naufrage sans que l’on ne puisse rien changer. Au contraire, tout est à faire, le passé est dans chaque instant, et demain n’invente rien. Je m’explique.

476, chute de l’Empire Romain, raccourci de l’esprit. 1453, terme du Moyen-âge, raccourci de l’esprit. 1991, fin de l’histoire (dixit Fukuyama), toujours et encore un raccourci d’esprit. Le temps historique réel n’est jamais limité par les frontières de catégories conceptuelles, car le temps n’est pas une succession d’instants mais une continuité de mouvements, un enchainement évènements. Or, pour saisir ce mouvement qui fait l’Histoire, l’esprit simplifie ce que fut la réalité, il la classifie, il la synthétise, et il cherche à fixer des limites que sont les datations des moments marquants. Pourtant, plus on se fait historien, plus l’on creuse dans le détail, et plus la complexité du réel émerge ainsi que le flou des frontières temporelles conventionnellement admises. Celui qui s’efforce de connaître, de manière générale, sort des zones délimitées de la catégorisation.

Comment peut-on dire, comme Michel Onfray, que la civilisation chrétienne est morte, quand l’ensemble des mœurs que sa religion a prôné pendant ses mille ans de règne, imprègne encore aujourd’hui la conscience de millions d’individus, des croyants aux non-croyant de tout l’occident ? Les religions obéissent aux lois de la nature et au mouvement de l’Histoire, elles ont en elles l’ADN de leurs ancêtres et la génétique de leur descendance, c’est-à-dire ce qui demeurera d’elles sous une autre forme quand le Christianisme, comme l’Islam ou le Judaïsme, auront le titre de religions païennes.

Comprenez que l’Islam n’est ni l’ennemi, ni l’opposé du Christianisme, c’en est la petite sœur. Et si le grand frère se nomme Judaïsme, vous trouverez pour parents et grands-parents les mythologies Gréco-romaines, Egyptiennes, Celtes, Scandinaves, Perses, etc. Le mouvement de l’histoire est comme le mouvement de la vie : sans but ni conscience, d’une absurdité si angoissante pour l’ignorant qu’il s’efforce d’y trouver du sens, même s’il faut pour cela l’inventer.

L’incendie de la cathédral montre que les hommes peuvent autant s’émouvoir devant une vieille pierre qui brûle que devant la mort d’un homme ; c’est que dans cet assemblage de pierres repose l’âme de toute une époque. L’homme passe quand sa trace demeure, et c’est dans cette trace que se reconnaissent les générations nouvelles. Nous appartenons à ce monde mais le monde ne nous appartient pas, comme nous le rappelle ces monuments historiques, ces cathédrales et ces ruines. Leur perte est un drame pour la mémoire, drame qui illustre l’éphémérité de la matière malgré le travail acharné des civilisations pour se grandir. Mais déjà en nous est présent demain, déjà en nous existe l’homme de l’an 3 000, car rien ne nait de rien et que rien ne meurt vraiment. Tout est dans le mouvement, un mouvement du monde, un éternel mouvement, car quand bien même ses manifestations particulières se changent ici et là, l’Univers demeure. Faisons-nous pessimistes par précaution, mais soyons optimistes de raison.

  16/04/2019

 

 

Sur les caricatures

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Les religions ne doivent point pouvoir imposer leur loi au domaine public, ni plus qu’aux domaines artistique, philosophique, ou idéologiques. Souvenez-vous de l’affaire des caricatures de Charlie Hebdo en 2007. Le journal satirique publiait les dessins en guise de soutient du caricaturiste danois qui avait reçu des menaces de mort. La publication provoqua une polémique en ce que les caricatures représentaient le prophète des musulmans, elle conduisit inexplicablement sur les attentats de 2015. Comment de simples dessins sans haine aucune pouvaient-ils amener à un acte de guerre aussi barbare digne du Moyen-Age ?

Ce débat faisait émerger deux questions d’importances : la place du religieux dans l’espace public, ici représenté par le point de tension humour/sacré, et l’autocensure de la presse nationale au nom de ce même respect religieux, mais en vérité, animée par la crainte de représailles terroristes.

En ce qui concerne le second point, le problème ne fut pas que Charlie Hebdo publia des caricatures comme à son accoutumée mais que l’ensemble de la presse ne soutinsse pas le journal satirique. Pour la première fois depuis des lustres, les journaux français muselaient la liberté d’expression terrorisés par l’idée d’en subir les conséquences, isolant ainsi le travail de Charlie et donnant à croire aux fanatiques religieux qu’ils avaient raison, la politique de la terreur fonctionnait. Pourquoi était-ce une erreur de la part des journalistes et non pas de Charlie, c’est ce que nous allons voir en revenant sur le premier point ? Mais c’est bien la liberté d’expression et le droit à la caricature que l’on remettait en cause en s’imposant le silence, voire en faisant son beurre sur la polémique, polémique qui jamais n’aurait été telle pour une quelconque caricature d’une autre religion. Inversement, si les journaux français et internationaux avaient réagi avec raison au lieu de subir leur passion, la publication aurait été noyé dans la masse, voire atténuée, ne faisant plus de Charlie une cible isolée et à abattre.

La laïcité nécessite l’acceptation de la caricature quelle qu’elle soit, et si les propos racistes, antisémites, ou incitant à la haine, doivent être proscrits, la caricature religieuse ne peut être considérée comme sujette à l’interdiction pour les raisons que nous allons développer.

La question de la représentation de Mahomet concerne les adeptes de l’Islam, et uniquement les adeptes de l’Islam, car s’il fallait écouter l’interdiction d’une religion sur un sujet précis, alors il faudrait étendre ce droit d’interdire à l’ensemble des religions. Pourquoi accorder un droit à l’une et point à l’autre ? La laïcité garantie la multiplicité des opinions religieuses au sein de l’État, et la seule garantie de toutes est la réglementation de chacune par une même règle. Le religieux est relégué à la sphère privée.

Rentrons plus amplement dans le cœur du problème. L’anathème de la caricature de Mahomet vient de ce que l’Islam considère que l’on ne peut représenter le prophète, règle construite au cœur des débats religieux qui ont fondés la religion. Outre l’aspect historique de cette règle, de nombreux musulmans ont souligné le caractère blasphématoire des représentations et se sont posés en victimes d’un irrespect envers leur religion. C’est ne pas prendre en compte la diversité des opinions. Le blasphème ne concerne que le religieux ; en outre, libre à qui le veut d’injurier Dieu comme bon lui semble. Dieu n’a pas besoin des hommes pour faire justice lui-même. Mais ces dessins n’étaient ni injurieux, ni n’incitaient à la haine ou à la violence, pas plus qu’à l’irrespect de l’Islam et de ses adeptes, ni même ne visaient un individu en particulier.

La caricature concerne un symbole, ici le symbole, c’est l’image de Mahomet, symbole de l’Islam, comme Jésus est symbole de la Chrétienté. N’est pas concerné un ensemble d’individu mais un ensemble de croyances représentées par cette image, c’est de cette ensemble dont la caricature se moque, et plus que l’Islam, c’est le fonctionnement de toute religion et de leurs absurdités qui est visée. Si à chaque dessin de français ivrogne au gros nez rouge portant sa baguette sous ses aisselles chacun se sentait concerné, il faudrait alors arrêter toute œuvre artistique au risque de choquer tous ceux qui s’y identifient un peu. Il est bon de savoir rire de soi, y compris de ses opinions et de ses croyances.

L’affaire des caricatures a mis en lumière l’intolérance de certains religieux et leur manque d’autodérision, ce qui n’est pas rendre hommage aux premières générations d’émigrés qui ont fait l’effort de concilier les valeurs la République avec leur croyance dans une époque où le racisme était omniprésent. J’ai cette idée d’homme borné qu’il suffit de concéder un peu pour concéder toujours. Or s’il est juste de concéder des libertés, droit au mariage selon sa sexualité par exemple, cela n’est possible que si cette concession ne lèse personne. Le problème des religions est qu’elles rentreront nécessairement en conflit avec des pensées divergentes, et plus, les monothéismes chercheront encore à s’imposer par le glaive si la foi ne suivait pas.

Tolérer, c’est aussi accepter que certains puissent se moquer de nous, c’est chercher à comprendre pourquoi ils se moquent de nous, et c’est pourquoi pas, accepter de rire de nous même. Imaginez si les Français ou les Américains rentraient en guerre à chaque fois que quelques ignorants brûlent leur drapeau, ce serait un conflit sans fin. Au nom de quoi ?

01/04/2019

Sur Dieu

 

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Cabanel, naissance de Vénus

J’ai souvent parlé de l’inexistence de Dieu, aujourd’hui je vais parler de son existence. Supposons un pari inverse au pari pascalien. Pascal nous engage à parier sur l’existence de Dieu, car s’il existe, nous dit-il, on aura la récompense d’avoir cru en lui, alors que s’il n’existe pas, il n’y aura rien à perdre. Il se trompe, nous avons toute une vie à perdre.

Peu importe sa croyance, mieux vaut vivre selon une éthique athée qu’à l’ombre d’une morale religieuse. En effet, si Dieu n’existe pas (dans les faits) mais que le sujet croit en lui, il se sera abstenu, durant son existence, de réaliser des actions qu’il avait envie de concrétiser, par peur de décevoir Dieu. Il aura gâché des plaisirs qu’il ne retrouvera jamais. Inversement, si Dieu existe mais que le sujet ne croit pas en lui, agissant selon ses désirs et en son âme et conscience, Dieu, dans sa grande bonté, lui pardonnera son ignorance pour peu qu’il ne fut pas génocidaire. Le pire étant pour un croyant qui commettrait néanmoins le mal.

Le christianisme a imprégné des siècles d’histoire, si bien que même des personnes se revendiquant athées peuvent avoir en eux cette mauvaise conscience qui leur dit que leur action est mauvaise, même quand ils sont seuls et ne dérangent personne. Ils peuvent agir « comme si » une instance supérieure les observées indéfiniment, en toute impunité, et en toute transparence. C’est le complexe du Truman Show. Cette instance aurait bien du temps à perdre pour juger chaque pensée, chaque fantasme et chaque mauvaise action d’un homme. Qu’est-ce que cela lui apporterait si ce n’est de constater qu’il a loupé quelque chose dans sa création.

Si Dieu existe, il est vrai que l’on pourrait se passer de lui ; il n’a pas beaucoup le souci des hommes. A moins qu’il soit scientifique faisant expérience ; la terre serait son éprouvette. Que vaudrait un créateur qui abandonnerait une moitié de sa création à la souffrance ? L’intelligence humaine a fait plus pour l’humanité que l’ensemble des miracles divins, et malgré tous leurs défauts, les hommes ont plus de respect pour leurs artefacts ou ses champêtres troupeaux, que le bon Dieu n’en a eu pour les hommes et pour les animaux. Peut-on être omnipotent, tout puissant, et faire le choix de laisser torturer, souffrir, mourir, des hommes innocents, le tout en parfaite connaissance de cause ? Avons-nous donc plus de cœur que lui ?

Nul ne peut s’exprimer en son nom, nul ne peut prétendre agir à sa place, et qui envoie des hommes mourir pour lui n’est ni grand, ni noble. Si l’homme est à l’image de son créateur, c’est que le créateur est imparfait.

20/12/2018