Sur un sentiment tribal

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Burkina, Louise Leroux

Voyez la démocratie comme l’idéal d’une vertu politique fondée et fondant une liberté juste et une justice libre. Faut-il l’une pour poser les autres, ou les autres pour garantir l’une ? Liberté et Justice ne sont pas des valeurs que l’on tient à côté du processus démocratique, mais des valeurs qui tiennent le processus comme un mur porteur et sa charpente. Si vous ne croyez pas en ces valeurs contradictoires, si vous ne les placez par au-dessus de l’organisation politique, si vous ne les faites pas vivre, alors vous plongez l’idéal de démocratie dans un bain de chimères, une illusion que les puissants font miroiter pour calmer les appétits des plus pauvres. Contradictoires ? Parce qu’une justice absolue détruit une liberté absolue, et vice versa. Il faut donc les poser comme relatives et les faire dépendre l’une de l’autre, en introduisant, par exemple, l’intermédiaire de l’égalité.

Que quelques-uns soient très riches importe peu si personne n’est très pauvre. Néanmoins on observe que la misère se partage mieux que la richesse. Elle pousse et se diffuse comme la moisissure dans une corbeille de fruits. Beaucoup souffrent pour qu’un seul profite, toute réussite est toujours d’exception, le modèle s’achève sur un parterre de brouillons.

Il faudrait penser le peuple comme une tribu. Dans cette dernière, les hommes interagissent les uns avec les autres, d’homme à homme, de tête à tête et de cœur à cœur. Dans une nation, les hommes se croisent et pour beaucoup s’ignorent. Les chefs d’une nation connaissent le papier et ses attributs, mais pour ce qui concerne de connaître l’homme, ils n’en voient qu’une vague silhouette. Par exemple, mes voisins de palier ne sont pas nécessairement de ma tribu. S’ils sont posés là, comme des êtres singuliers, ils pourraient être autre ou ne pas être là, ils ne sont pas indispensables à ma vie, nous ne faisons pas partis du même clan.

Autre exemple. Je n’ai pas envie d’écouter le juge, le policier, le directeur, pour les hommes qu’ils sont, mais pour la fonction qu’ils incarnent, c’est-à-dire parce qu’ils appartiennent à une puissance bien supérieure à moi qui leur attribue un pouvoir par cette fonction. Voilà ce qu’ils sont, non pas des hommes, mais des fonctions. Ils font le deuil de leur humanité dans les habits qu’ils sont contraints de porter. Pas étonnant que la robe du juge soit noire.

Dans une tribu, dans un clan, l’autre est une partie de moi-même, je ne me pense ni ne me conçois sans lui. Je ne me sens pas observer par des êtres qui voudraient me recaler dans leur droit chemin, esprit totalitaire, mais appartenir à un seul et même corps organique, pour reprendre l’idée du sociologue. Tous autour de moi sont sous le même régime. Le chef n’y a pas d’autres intérêts que son clan, il n’est pas celui qui décide de ses privilèges, c’est la tribu qui lui accorde car il accepte de se vêtir d’un rôle au combien difficile. Il ne voit pas d’abord le pouvoir, mais la lourde responsabilité qui lui incombe ; c’est un regard sur le monde qu’aucun homme d’état d’une nation ne peut prétendre incarner, car il ne connaîtra jamais assez les hommes de son peuple.

Tout président de la République qu’il est, je (le citoyen) ne reconnais pas en lui la un chef. Il n’a que la force des institutions pour me contraindre à obéir, alors que dans la tribu, le chef est pour moi avant tout un homme, appartenant au corps comme une cellule vivante, un exemple à suivre pour qui il est. La fonction et l’homme n’y font qu’un.

« Les êtres humains ne s’émancipent qu’au sein d’un groupe naturel », disait le communard. Ce qu’a une tribu mais qui manque à un peuple, c’est la mesure du groupe, une mesure à hauteur d’homme et que l’on peut saisir du regard. Au-delà, dans les grands nombres, l’autre devient étranger. Et si, à l’exception, on peut voir l’homme dans l’inconnu – c’est le voyageur – on ne le peut point dans une foule d’inconnus. Nos sentiments ne sont pas à la hauteur de l’événement.

Remarquez que ce qui nous affecte dans la mort, c’est le cas particulier, c’est de pouvoir nommer le mort, sa singularité et son visage. Nous avons là toute une tristesse à partager, mais nous n’en avons pas davantage pour un mort que l’on connait que pour une foule d’inconnus que l’on ignore. Nous ne serons pas plus ou moins triste pour mille morts que pour un seul, car la tristesse a un seuil indépassable au-delà du quel chaque larme n’est qu’une goutte de plus dans l’océan. C’est pourquoi Auschwitz et Hiroshima sont invivables, pour ne pas dire inenvisageables. Nos sentiments ne sont pas adaptés au carnage, nous n’avons pas assez de tristesse pour chacun de ses morts, ni même assez de raison, nous sommes finis face à l’infinie monstruosité de nos actes. Quiconque pourrait ressentir tous ces drames du monde ne pourrait pas vivre.

Mille inconnus sont morts, me dit-on, au regard de ce qui arrive chaque jour, ce n’est pas assez pour en faire un drame, même si certains le voudraient. Il en faudrait un million. Par contre, si ma fille venait à mourir, j’aurai de quoi renverser le ciel et assécher la mer pour chambouler le monde. Satan n’aura qu’à bien se tenir.

Les chiffres mentent toujours car ils n’épuisent pas le réel, ils ne représentent même pas la vie et ne le peuvent pas. Tous ceux qui gouvernent voudraient pourtant nous le faire croire, car à défaut de maîtriser le réel, ils peuvent manipuler les chiffres, convaincus que l’ordre du monde se change comme l’on change un tableau Excel. Mais au final, c’est bien l’homme qui meurt, et le chiffre pourra être donné à un autre.

Détrompez vous, les nations qui réussissent le mieux ne sont pas celles avec les plus grands chiffres mais celles avec les plus grands sourires quand le cœur y est sincère.

30/03/2020

Sur la loi du plus fort

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Nous pouvons nous entendre sur des faits, mais ne pas partager la même interprétation au sujet de ces faits. C’est l’épineux problème du darwinisme et de sa théorie de l’évolution. Darwin dépeint la sélection naturelle, en scientifique, il en présente des aspects et des constances. Mais de ce décryptage a découlé, à la suite de sa révolution conceptuelle, des idées dominantes qui ne sont pas non plus véridiques, telle que celle de « loi du plus fort » comme matrice du monde vivant, ou de la nature comme terrain d’un conflit de force.

Que la force soit un des critères que l’on retrouve dans la sélection naturelle, c’est une chose, mais dire qu’il est le critère, et que de cette interprétation on pense le monde comme un jeu de force, c’en est une autre.

Que signifie être « le plus fort » ? Prenons une espèce que nous connaissons bien, l’homme. Un individu est-il le plus fort parce qu’il possède une certaine force physique pouvant contraindre ses congénères, comme deux buffles se martèlent le crâne à coup de joute pour séduire la femelle la plus désirable ? Une femelle sélectionne-t-elle le père de ses enfants sur ce seul critère physique ? S’il est indubitable que l’instinct joue son jeu dans la séduction, d’autant plus quand l’homme se fait davantage animal et moins humain, ce critère n’a pas non plus le monopole de l’accouplement. Comment expliquer que cet homme si fort, qu’il est capable de déplacer un camion, soit par la même occasion subordonné à cet autre homme qui semble avoir un peu plus de cervelle. Quel est donc le plus fort entre les deux, celui qui obéit ou celui qui ordonne ?

De la même manière, comment se fait-il que celui qui a su apprendre toutes les encyclopédies du monde et tous les manuelles de manipulation se retrouve contraint de se soumettre aux lois imposées par des hommes ignares au porte-monnaie aussi large que la panse de Crésus ? Qui est le plus fort, celui qui à l’or, le pouvoir, le cerveau ou les muscles ?

Mais voilà que l’enjeu de la sélection naturelle est de se reproduire pour perpétuer l’espèce, et que l’on découvre un homme pas si malin, un peu svelte, peu prompte à donner des ordres comme à en recevoir, avec une bourse correcte mais point remplie, et qui aurait à son actif une vingtaine d’enfants de quatre ou cinq femmes différentes. Ne serait-ce pas là la marque du cador ?, de celui qui aurait le mieux réussi à brasser et propager sa génétique ?

Non point, la réponse n’est pas ici, car à l’évidence, pour l’espèce humaine comme pour toute espèce vivante, l’individu n’est jamais le plus fort tout seul. Toute la force de l’homme réside dans la collectivité et l’organisation qui régie cette collectivité. Le roi à beau se croire au-dessus de la masse, il suffirait que tous renoncent à lui obéir pour qu’il s’en retrouve bien sot entouré de son or et ses châteaux.

Les Lumières ont pensé l’individu pour le libérer des tyrans, mais se libérer d’une contrainte ne signifie pas se libérer de sa nature. On a théorisé l’individu et ses droits, mais on a oublié de le réintroduire dans son milieu naturel, le groupe. Nous pensons l’homme hors-sol et voilà un monde gouverné par la pensée de cette espèce d’homme, ce mythe du self-made-man, alors que toute l’histoire est la preuve même qu’un homme seul ne peut jamais s’en sortir sans les autres, il ne pourrait même pas exister.

Croire que l’on peu se faire tout seul, c’est croire que l’on peut devenir qui l’on veut, mais c’est aussi rendre malheureux ceux qui n’y arrivent pas, soit la totalité des hommes à quelques exceptions près. Combien échouent pour qu’un seul réussisse, l’évolution est un brouillon, le chemin qui se maintient est l’exception. C’est aussi croire que le monde est un terrain mis à notre disposition pour réaliser notre projet, notre dessein, au-lieu de comprendre que si l’individu n’est rien sans son espèce, son espèce n’est rien sans le monde, et que la symbiose nécessite que chacun puisse avoir sa place pour exister. Tout un monde se retrouve chambouler à cause d’un virus qui en six mois fera bien moins de mort que la pollution en trois jours, on en tuerait des libertés fondamentales, on en priverait les hommes du soleil en disant que c’est pour leur bien, mais le problème, ce n’est pas le virus, c’est les hommes qui organisent le monde. Le remède est à chercher par là. Malheur à une collectivité qui n’est gérée qu’à l’avantage de quelques-uns.

On parle de la vie, mais on la pense comme si elle était multiple. Il apparaît pourtant, jusqu’à preuve du contraire, que la vie est une, est qu’elle est sur ce monde et sur cette terre. Et quand bien-même elle serait ailleurs, elle serait toujours une, comme l’ensemble de tous les vivants.

Concevez la vie comme un être organique unique, détruisez une espèce, et vous détruisez la flore intestinale qui lui permet de transformer sa nourriture en énergie. Détruisez une forêt, et vous la privez d’un poumon, jetez-y vos déchez, et vous condamnez ce corps à la maladie qui, s’il ne guérit pas, entraînera la mort d’un être difforme. Il est malheureux que les hommes qui se croient sur le toit du monde ne remarquent pas qu’ils piétinent toute la fourmilière, et que si celle-ci s’écroule, ils s’écrouleront avec en écrasant dans leur chute tout ceux qui ont payé de leurs efforts pour élaborer l’édifice. Ceux grimpent hauts par-dessus les autres aplatissent tout le reste.

Hélas, la mémoire d’un homme ne dépasse pas une vie, et les erreurs d’hier seront les erreurs de demain.

24/03/2020

Exercice de style

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A.Lynch, Springtime

Voila le génie, c’était un grand peintre mais un petit homme, on s’ennuyait à ses côtés, lui qui révélait le paradis d’un trait.

Donnez tout à vos enfants et ils ne vous rendront rien, tenez les par la bride, et ils viendront vous lécher les mains. Ce n’est pas leur père qu’aimaient les filles du père Goriot, mais l’or de leur père. L’argent y corrompt jusqu’aux âmes les plus innocentes. Il ne peut naître de noblesse dans un esprit à qui l’on cède tout, la frustration n’est pas une partie de la grandeur. Les plus généreux céderaient jusqu’à leur vie pour aider leurs amours, voilà des pères, voilà des mères, voilà l’idée ; mais dans cette vie et sur cette terre, qui n’a rien n’est rien, et l’on s’efforce de tout avoir pour sembler être. On comprend, avec Balzac, que les vérités du cœur ne mentent pas, qu’un voile d’apparence ne cache pas, et que le bonheur tient tout entier au creux des mains.

Le  Paris de Rastignac n’est pas si différent du Paris d’aujourd’hui. Les livres et les traités n’y ont rien changé. C’est que l’homme ne change pas sa nature aussi facilement, serait-il fait de zinc, de fer et de carbone, aurait-il des neurones de fils et un cerveau artificiel, elle serait toujours la même, il en va de sa volonté comme de sa définition, une peau de chagrin, peau de Lichas.

Un homme qui ne haïrait pas, ne jubilerait pas, ne se morfondrait pas, ne s’extasierait pas, cet homme sans jalousie et sans envie, sans passions folles comme phare de sa raison, cet homme ne serait pas un homme mais un cadavre. Le désir est notre cause, notre vertu, notre substance, et nous pleurons encore, comme Eugène, d’imaginer des drames inexistants, de se cambrer, désespérés, devant l’échec d’une idée que l’on n’aurait pas encore inventée. La jeunesse n’a jamais les moyens de sa subsistance, mais elle en a toujours pour ses futilités. Il est bon d’être imbécile, d’éprouver le monde dans l’instant, au lieu de jeter dans l’air les songes de notre animosité, cela repose le cœur, cela repose l’esprit. Tout est là, dans l’instant, fait d’yeux, d’oreilles et d’odeurs. Il n’est point fatiguant de vivre au monde, il est fatiguant de l’imaginer changer. Nous le transformons d’un regard, lui qui nous transformera quoi qu’il arrive, il se transformera même sans nous ; il est bien plus et nous nous sommes si peu.

Ecrire une tragédie ne signifie pas adopter un style tragique, regardez Balzac, style joyeux pour histoires tristes. Ces récits où le malheur suinte jusque dans le style m’ennuient. Les écrivains se prennent pour des poètes et confondent l’histoire avec les mots. Nul besoin d’être un homme génial pour écrire une histoire géniale, nul besoin de raconter sa vie pour raconter la vie d’un autre. Je préfère mille fois la légèreté dramatique des malheurs de Dumas à nos prix littéraires lourdement écrits. Les uns sont pompeux quand les autres nous aspirent.

Il faut parfois des siècles pour écrire une belle œuvre. Tout ce qui est crée en un jour est généralement mauvais, de piètre qualité, oubliable au possible. Tout l’art du génie tient dans ses heures de travail. L’important n’est pas de croire que nous sommes un génie mais que l’histoire le dise.

A l’époque d’internet, les idées n’ont pas le temps de murir. Elles passent et trépassent, et rien de solide ne tient. Nous faisons reposer l’édifice de nos pensées sur des étangs de glaces. Hélas, l’hiver se meurt, nous ne connaîtrons plus que la chaleur et les idées qui lui siéent si bien, évaporées, asséchées, arides. L’on fait des drames de rien, mais mourir n’est pas un drame, autrement le monde serait déjà sauvé.

A peine pensé, à peine écrit, à peine publié, à peine oublié, tout le drame de l’esprit de progrès est là. L’idée s’achète et se vend, prend le large et s’échoue, figure de prou, Michel Onfray, piégé dans une toile plus grande que lui, Michel l’ancien, homme qui à personne ne doit rien.

L’esprit d’époque pense tout et ne pense rien, dit tout et ne dit rien. A peine avons-nous ruminé qu’il nous demande d’ingurgiter, et nous ruminons encore, bouillie sur bouillie, la gerbe de l’actualité, le ventre trop plein de pensées prémâchées. On ne sait pas ce qu’on mange ni d’où ça vient, mais on sait ce qui en sort et d’où ça sort. Il en va de la pensée comme de notre potager, préférez un petit lopin de terre, simple et modeste, élégamment entretenu par votre propre force, mouillé avec votre propre sueur, bêché par votre propre esprit, préférez le à une grandeur superflue que vous ne pourrez pas entretenir sans en détruire la vie. Récoltés de nos mains, après patience et labeur, les légumes n’en sont que meilleurs.

15/03/2020

La vie comme Volonté de puissance

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Albert Lynch 

En renversant notre regard sur l’essence du monde, en ce faisant plus spinoziste et moins nietzschéen,  on changerait la donne, on s’armerait contre la relativité des valeurs qui conduit au nihilisme et nous donne à croire que « tout est permis » depuis que « Dieu est mort ». Non, la loi du plus fort n’est ni une loi de la nature, ni un principe de l’évolution, c’est une loi de l’esprit qui interprète le monde pour lui donner un sens.

Aussi, pourrait-on dire, le vivant n’a d’autre essence que la caractéristique spinoziste du conatus de « persévérer dans son être », c’est-à-dire de continuer à exister. Cette essence est elle-même déterminées par les lois du cosmos qu’étudie physique. Par conséquent, nous pouvons considérer la puissance comme un accident de la volonté, l’expansion comme une conséquence, et non plus comme des propriétés intrinsèques à la nature des choses.

Revenons un peu en arrière avec l’esprit le plus perspicace du XVIII siècle européen. L’idée de Volonté comme force motrice du monde prend forme avec Schopenhauer dans son livre majeur Le Monde Comme Volonté et Comme Représentation. La Volonté, ou Vouloir-Vivre, est une, nous dit-il, indivisible et aveugle. L’on ne peut rien en dire. Mais la qualifier d’une et aveugle, n’est-ce pas déjà en avoir beaucoup trop dit ?

Sa manifestation la plus aboutie est la conscience humaine, là où la Volonté prend conscience d’elle-même (pléonasme). Vouloir, comme on l’entend de nos jours, c’est-à-dire comme l’expression d’un désir intellectuel ou d’une autodétermination rationnelle, n’est chez Schopenhauer que l’expression intelligible de cette force qui anime la nature. En résumant grossièrement, Schopenhauer nommera « motifs » ce que Spinoza appelait « affects », soit toutes les forces extérieurs aux conatus qui le déterminent dans un sens ou dans l’autre, jusqu’à la mémoire des sentiments. Cette présentation est simplifiée à l’extrême, mais dans ces deux admirables œuvres de la philosophie, l’homme n’est plus présenté comme un être à part du monde fruit d’un entendement divin, il est un produit de la nature, crée de la même matière que la terre, et les forces qui animent le monde sont ancrées dans sa chair, ce sont les forces de l’univers. La découverte des atomes et la plongée au cœur des étoiles donneront crédit à cette compréhension du monde. La complexité du psychisme humain n’a rien d’extraordinaire dans le sens où il n’est pas transcendant, tout au contraire, il est le résultat du développement de la vie dans la matière, une image de la volonté dans ce qu’elle est de plus primitive. La raison est à la passion ce qu’une planète est à son soleil.

Nietzsche reprendra cette idée de Volonté qu’il nommera Der Will Zur Macht, littéralement la volonté vers la puissance, et non de puissance. Dans cette notion s’inscrit l’idée de force et d’expansion, idée que la volonté est portée à s’affranchir des contraintes et des résistances, par-delà elle-même, ce qui, en prolongeant le raisonnement fait du conflit la source de la vie. Avec Nietzsche on ne parle plus d’une volonté mais d’une infinité de points de puissance.

Nonobstant le manque de précision conceptuelle que je présente ici, c’est bien la représentation qu’elle amène et qui sert de base aux valeurs du XX siècle, d’Ivan Kaliaïev à Hitler telle que dépeinte par L’Homme Révolté, que j’interroge. Je vous propose de méditer avec cette idée que l’évolution et l’adaptation ne se restreignent pas à des histoires de luttes et de conflits territoriales, de la survie d’un plus fort au dépend des plus faibles, mais aussi et surtout de reproduction, de création amoureuse, d’un panel de couleurs, de chants et d’ingéniosité. Non, l’homme des cavernes n’est pas davantage porté à régler ses comptes à coup de gourdin qu’à coopérer, s’entre-aider, partager, et il n’est pas plus dans l’essence de la vie que de vouloir conquérir tout ce qui est inerte, en le possédant dans un jeu de pouvoir, que de s’harmoniser avec la pierre pour que chacun y trouve sa place.

10/03/2020

Le Père Goriot

A. Lynch, (?)

Le Père Goriot est plus qu’un roman, c’est un livre de vie, un ouvrage de philosophie, une étude sociologique, en résumé, ce que quelques dilettantes d’obscurités artistiques nommeraient un chef d’œuvre.

Chef d’œuvre, il y a, d’abord dans le style, dans la profusion du lexique qui brode l’histoire sans l’alourdir, dans la virgule juste placée, dans la métaphore et les formules qui donnent à croire que cela est si simple, si léger, peu alambiqué.

En une phrase, en un dialogue, Balzac résume des traités de philosophie, expose des principes de vie ; principes !? il n’y a pas de principes, écrit-il, que des événements, pas de lois, que des circonstances, « l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire ».

Vous trouverez beaucoup trop d’admirables formules, de somptueuses idées, qui vous percent au cœur, révélant l’homme et le décèle, éclairant nos sombres passions comme un rat-de-cave met en lumière la poussière et les toiles d’araignées qui lorgnent des soubassements de notre maison, cachés dans le noir, renfermés, peu aérés, avec une odeur de mort. Beaucoup trop de nos reflets pour pouvoir tous les présenter ici, de la jeunesse passionnée à l’homme calculé, de l’esprit saint et des hommes forts à la médiocrité des âmes vénales. On trouve autant de mauvais hommes en haut qu’on en trouve en bas, remarque l’auteur, à la différence que la loi pardonnera davantage au riche qu’au pauvre, le condamné d’Hugo n’est pas très loin. Tout le progrès de l’histoire est d’accorder une même justice pour tous, de ramener le ciel sur terre et d’élever la misère à la dignité.

La vertu ne se scinde pas, elle est une ou elle n’est pas, idée que l’on retrouvait déjà ailleurs, chez Spinoza ou Hume par exemple. Avec Balzac la vertu n’est plus dans les hommes, plus dans les choses, elle est dans l’idée, et seule la passion conduit l’homme à agir en se pensant vertueux. On nommera grand homme ce qui nous convient, misérable ce qui nous effraie, reconnaissant notre part d’ombre en l’autre et enviant à la haine les lueurs scintillantes de ce qu’on nomme richesse et gloire. Vous ne trouverez point trois têtes de juges, dans les tribunaux, pour interpréter exactement pareil un même texte de loi, dit Vautrin à Rastignac. C’est qu’il aurait raison, et ce qui vaut pour la loi, vaut pour la médecine, pour l’interprétation des signes et du vivant, pour tout ce qui touche à nous, à l’homme.

Balzac ne disserte pas, il fait parler des personnages, disant en peu de mots l’essentiel, donnant vie à des idées ; si bien que chacun s’y reconnaîtra, et l’on peut tirer d’un tel ouvrage une leçon de vie. Lire, ce n’est pas que se détendre, c’est admirer des héros, nous offrir des modèles, et nous demander, qu’ai-je à apprendre d’eux pour conduire ma propre vie ? Nul besoin d’être un roman pour avoir une belle vie, car les vies romanesques sont surtout et souvent des vies malheureuses. Non, nous sommes à une époque où le vrai rebelle est surtout un monsieur tout le monde, non point dans la barbe, dans le tatouage, dans l’aventure, et encore moins dans l’envie de se distinguer. L’originalité est ailleurs, au cœur des hommes, pas sur leur peau, ni dans les choses, mais ailleurs, simplement.

05/03/2020

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A. Lynch, le bal masqué

Sur l’autorité et l’exemple

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Le roi danse, film

Ni la fonction ni les études ne sont garants de l’autorité ; l’autorité, ce pouvoir d’agir sur autrui, cette capacité à se faire obéir. De tout ce qui fait autorité, le critère essentiel réside dans l’exemplarité. Un homme non exemplaire n’aura plus que la contrainte et les menaces pour incarner le pouvoir que lui prête l’institution.

L’exemplarité est plus profonde qu’un apparat, elle ne tient pas que dans le costard ni dans la posture, sauf pour ceux qui ont quelque chose à vendre. Pour être exemplaire, il ne suffit pas seulement de lier les actes aux mots, d’agir guidé par une haute idée de la vertu, désintéressé. Si c’est là une base, une brique, l’exemplarité, pour se barder d’aura, nécessite une expérience de vie, un vécu, des drames et des combats.

L’homme qui parle, conseil et ordonne, doit savoir de quoi il parle, conseil et ordonne, non pas parce qu’il l’aurait appris dans des livres, mais parce qu’il l’aurait vécu de son propre son sang et avec sa propre chair. C’est le syndrome de l’enseignant formateur, on est porté à écouter davantage l’homme de profession que celui qui enseigne comment tenir une classe sans jamais avoir mis les pieds dedans. Le discours de l’homme d’inexpérience se risque à des fausses notes, une entourloupe qui nous fera dire en face de l’homme d’expérience, que lui il sait de quoi il parle, cela s’entend, cela se sent, cela se voit.

A la guerre comme au travail, le chef qui envoie ses hommes à la boucherie est un mauvais chef ; il faut avoir senti « l’odeur du napalm au petit matin », il faut avoir pioché, coupé, porté, soulevé, trié, en somme, sué, pour comprendre la peine que l’on demande à ses subordonnés. L’homme qui a frôlé la mort, qui a déjà fait l’effort, ne désir pas pour autrui les mêmes peines, ou c’est alors un homme malicieux. Il entend au contraire mettre en œuvre toute son expérience pour éviter aux autres les mêmes embûches sur le chemin.

Hélas, certaines embûches sont nécessaires pour se forger une volonté, et l’enseignant le sait. L’on affûte bien une lame que contre le roulement de la pierre, quelque chose doit résister pour qu’un esprit s’aiguise, vif, souple, apte à s’adapter sans se laisser périr devant le moindre obstacle. Toute raison n’est qu’instinct de survie. L’art du chef est de connaître les nuances, de savoir ce qui est faisable et ce qu’il ne l’est pas.

Tout le problème de la politique moderne et de nos jeunes chefs, pour certain d’entre eux, est que l’on sent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les ministères, les bureaux de cadres, et l’administration, là où l’on prône chaque jour la bienveillance et l’empathie, l’on ne gère ni ne traite des hommes, mais des chiffres, des numéros, et des idées. L’individu perd de sa substance pour gagner en abstraction, il devient un bout de papier dans les wagons d’Eichmann ; sa singularité s’étiolera d’autant plus que l’homme qui l’a en charge ignorera de quoi il parle. Aucun des mille dossiers que les enseignants doivent remplir sur un élève ne disent vraiment qui est cet élève, ni ne permet de le connaître.

Les années d’études ne remplacent pas l’expérience, et l’on apprend que trop mal à gérer des hommes dans un cours ou dans un livre. Le mieux étant de partir du bas, de connaître les rouages et les hommes à qui l’on a à faire. L’on sera d’autant plus respecté que celui qui attend qu’on lui prenne la main se reconnaîtra en nous comme un enfant devant l’adulte.

27/02/2020