Sur la pénibilité du travail et le risque de l’investisseur

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Dupré

Nous avons cette vieille et fausse idée que les femmes, longtemps, restaient cloîtrées à la maison, à s’occuper du foyer, à récurer les casseroles, ou à nourrir les marmots ; pendant que les hommes travaillaient à l’usine, à la chaleur des fonderies, au fond de la mine, le visage noirci par la suie ou aux cadences des machines. Cette idée, entendez bien, est partiellement fausse. Lire Zola, Hugo, ou regarder les toiles de Dupré, de Millet, ou de J. Breton, montre que non seulement les femmes partageaient le labeur des hommes, en plus du ménage, mais que, en outre, c’est le propre de la misère que d’envoyer toute la famille trimer pour quelques sous. La retraite n’existe pas pour les classe laborieuse, ni même la scolarité des enfants. Beaucoup grandissaient dans les mines, les champs et les usines, et y finissaient leur vie. Encore aujourd’hui, cette vérité est la vérité de ce que l’on peut appeler le tiers monde. Être durablement une femme au foyer, c’était un privilège, nonobstant les valeurs que cette condition engage.

Le travail, du point du vue du salarié, est le moyen d’obtenir un salaire pour subvenir essentiellement aux nécessités de la vie. Du point de vue du capitaliste, c’est-à-dire de celui qui investit des fonds dans les moyens de production, le travail est le moyen de réalisation d’un projet, projet dont le but est l’accumulation d’un pécule, le profit ou bénéfices.

Le problème contemporain de la relation travail/capital, n’est pas qu’il y ait un retour sur investissement, mais que la marge de ce retour soit démesurément importante vis-à-vis des salaires versés aux travailleurs de bases, c’est-à-dire à ceux qui permettent à la machine de tourner.

Le capitaliste utilisera, entre autre, deux arguments pour justifier les profits. Le premier, qui ne nous intéresse pas ici, consiste à faire glisser le champ des bénéficiaires du capital vers une entité indéterminée, les « fonds de pensions », puis par digression, l’ « Etat Français », et donc l’ensemble de ses citoyens. Premier déni de réalité dont je laisserai l’analyse à la charge d’une économie critique et chiffrée.

Le second argument est celui du risque que prendrait l’investisseur. En mettant cette somme d’argent, dira-t-il, l’investisseur peut ne pas renflouer son porte-monnaie. Il prend donc un risque, c’est-à-dire qu’il encoure un danger.

Permettez-moi de ne pas croire  à la philanthropie du capitaliste. Qui investit ne le fait pas dans le but de donner du travail à ses concitoyens, mais bien en espérant avoir un retour sur investissement sans avoir à travailler soi-même.

Premier constat, observez-vous beaucoup d’individus autour de vous ruinés parce qu’ayant investi dans des actions ? Inversement, les emplois précaires et sous-payés, vous pouvez les voir dès que vous sortez dans la rue. La vérité est que les hommes qui engagent de l’argent dans les actions engagent généralement un surplus, c’est-à-dire une somme dont ils peuvent se passer pour survivre. Plus encore, quand vous investissez, vous êtes au courant du « risque », ce qui vous donne le droit de ne pas le prendre. Inversement, on ne travaille pas d’abord pour le plaisir, on le fait parce qu’on n’a pas le choix, et le risque du travail n’est pas seulement monétaire ; le travail use, il use la tête, use le corps, et use du temps. Qui va travailler n’a pas de temps pour lui, et au capitaliste de croire que la majorité des travailleurs s’épanouit dans son boulot.

13/12/2019

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Millet
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J.Breton

Sur le jugement

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Triomphe de la guillotine en enfer, N.A. Taunay

Un homme vulgaire se reconnait en ce qu’il juge en toute ignorance de cause. Il critique spontanément ce qu’il ne comprend pas, dénonce la maladresse avec une hautaine arrogance, tient ses perceptions pour vraies, et méprise du haut de son promontoire tout ce qui n’obéit pas à sa propre norme. Il n’hésite pas à plaquer sur autrui – sur ses fonctions, ses décisions, ses actions et sa vie – un panel de stéréotypes, le produit des raccourcis de l’esprit – généralement avilissant – persuadé que lui sait ce qui est beau et bon et comment il faut le faire ; il discourt comme si l’autre était la cause des maux du monde, et au bout du fil, de ses propres maux, lui qui se croit malin de juger quand il juge selon l’opinion commune, autrement dit, quand il ne pense pas.

Des hommes vulgaires, certains se drapent de culture, de cinéma, de littérature et de beaux mots, jusqu’à émoustiller le son de leur voix pour se donner une profondeur de sensibilité ; ils se croient capables de déceler le cœur des choses jusqu’au point de les ressentir au plus profond de leur être, privilégiés de ce don divin de percevoir le beau là où l’homme ordinaire resterait aveugle ; ils s’émerveillent  la larme à l’œil devant les œuvres de l’art, avec l’arrogance de leur savoir, un regard snob sous les sourcils porté vers ceux qui ne partagent pas leur goût du magnifique. Voilà que connaissance et culture permettent de flatter l’orgueil des quelques-uns qui croient être touchés de la grâce et s’autorisent à juger le monde depuis leur nombril. Non, une certaine idée de la culture ne fait point l’intelligence ni la beauté d’un homme, et il faut une authentique modestie envers soi-même pour ne pas avoir envie de mépriser les autres. Se cultiver, c’est s’ouvrir au monde, s’ouvrir au monde, c’est apprendre à ne point juger promptement ce que l’on ignore.

Celui qui a dépassé sa tristesse entend déceler le meilleur en l’homme, si ce n’est le moins pire, car il lui a fallu percer ses abcès et cautériser ses plaies pour ne pas périr ; il a trop souffert pour ne plus se laisser attrister d’imagination quand chaque part d’ombre porte en elle sa lumière.

L’homme saint refuserait d’être un artiste si être artiste signifiait cultiver sa douleur. L’homme malheureux est davantage porté à extérioriser son mal être dans l’art, mais c’était sans compter un plaisir à une brassé de tous : le plaisir du créateur. Il arrive que l’on puisse écrire, composer, peindre, motivé par le simple plaisir d’écrire, composer, peindre. Les meilleures histoires ne sont point écrites par ambition, elles sont écrites par passion. Mais les découvertes les plus sages, même remplies d’erreurs, sont toujours le fruit d’hommes de raison, en ce que les passions nous incitent davantage à tromper notre discernement et à juger d’après le cœur au lieu de juger d’après la tête.

26/11/2019

Sur le réveil

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Rien n’est moins naturel que d’obliger un corps à se lever. Remarquez qu’un homme qui a le loisir d’organiser sa journée selon son bon vouloir éprouve un moindre mal pour se réveiller qu’un homme que l’on tire du lit à coup de sonnerie et autre clairon, autrement-dit, soumis à l’impératif du réveil et obligé de se mouvoir à une heure qu’il n’a pas choisi pour répondre à des obligations qu’il n’a pas voulu. L’immersion d’un réveil dans son sommeil, n’est-ce pas se faire violence en ce que la violence est une force contraignante qui brusque, dérange et fait mal ?

Pourquoi le réveil ? Pour nous permettre d’être présent à un certain endroit à une certaine heure. On demande aux enfants de se lever tôt pour être à l’école à 8h30 et ainsi faire classe ensemble, mais pourquoi demande-t-on aux enfants d’être à 8h30 à l’école -alors qu’il fait encore nuit- si ce n’est pour permettre aux parents d’être à 9h sur leur lieu de travail ? Priorité est donnée à l’économie. Une société qui oblige ses citoyens à se lever à une heure précise pour se fondre dans le moule ne peut espérer rendre ces mêmes citoyens heureux et sereins. L’homme heureux n’a aucune peine pour se sortir du lit. Le réveil est davantage utile pour l’organisation qui a besoin de ses membres que pour les membres eux-mêmes ; il agit, de ce point de vue, d’un outil de contrainte, de conformisme, qui, dès le plus jeune âge, apprends aux hommes qu’ils ne sont point maitre de leur vie, et que, s’ils entendent recevoir quelques droits sociaux, ils devront avant tout obéir aux lois qu’impose une certaine idéologie sur l’organisation du travail.

« Si chacun arrivait selon son bon vouloir, me direz-vous, alors l’enseignant ne pourrait pas faire classe, ni la machine tourner, ni l’entreprise fonctionner, ni le marché vendre, ni les sportifs s’entrainer, etc. » Et c’est bien là le problème, la classe est secondaire par rapport à l’usine, et c’est l’usine qui rythme l’organisation de nos journées, comprenez : l’aspect social, notamment l’Education Nationale, est entièrement subordonnée au monde économique qui est lui-même subordonné à l’idée de la plus-value ; or, toute mon idée, et toute la pensée sociale depuis Proudhon jusqu’à Frédéric Lordon, est que cette subordination n’est pas plus naturelle qu’elle n’est dans l’ordre des choses, tout au contraire elle est construite, voulue, approuvée, concédée, admise comme telle par tous ceux qui en subissent le joug. Pourquoi admise ? Parce qu’ils en ignorent les rouages. Et pourquoi ignore-t-on ses rouages ? Parce que l’ensemble est trop vaste, trop complexe, trop divisé, subdivisé, et qu’à force d’habitude on prend pour une norme intangible ce qui est artificiel par essence.

Un Etat ne peut prétendre prendre en charge ses enfants quand il commence par les priver de leur sommeil. Du lit à l’école, de l’école à l’aliénation, il n’y a qu’une marche que nous avons franchie depuis longtemps, et alors que l’école se veut être le loisir des apprentissages et de la connaissance, elle devient une garderie qui ne permet pas aux élèves qui en auraient besoin de réussir davantage ni même d’être « heureux » à l’école.

Ce propos est moins philosophique que politique, mais un gouvernement qui songerait sérieusement à sa jeunesse serait aujourd’hui obligé de redéfinir complètement son organisation sociale et économique. Il ne s’agit pas de réformer, d’ajuster, d’adapter l’école, mais de recommencer du tout au tout. Un parti politique voudrait-il faire de l’éducation sa priorité qu’il trouverait matière à révolutionner le pays.

21/11/2019

Spinoza versus le néolibéralisme

       

Le néolibéralisme repose sur les propositions métaphysiques suivantes : l’homme est libre par essence, autonome, il agit de manière raisonnée, il est capable de choisir selon son libre-arbitre et indépendamment de toute entrave passionnelle.

L’ontologie spinoziste ruine ces présupposés autour desquels s’est construite l’idéologie libérale, son orientation politique et l’organisation socio-économique mise en place par cette dernière. L’individu, suivant Spinoza, n’est pas un être isolé en mesure de décider selon une raison pure. Il en va autrement, tout être est éternellement soumis à des forces contraires, et l’idée même du conatus est « l’effort pour persévérer dans son être », c’est-à-dire de ne pas se laisser détruire par les forces extérieures.

L’essence de l’homme est d’être, selon Spinoza, un être de désir et passions, c’est-à-dire déterminé par un ensemble d’affects qui orientent la totalité de ses décisions et de son action. Exister, c’est être déterminé à augmenter sa puissance d’agir pour ne pas se laisser engloutir par la nécessité naturelle. L’homme n’est pas définit comme un individu dans la nature mais comme un être de la nature, soumis aux mêmes principes premiers naturels que toute chose existante, et à plus longue échelle, que tout être vivant. Nous sommes faits des mêmes atomes que la pierre, l’air, ou la végétation. L’individu est un pôle de puissance désirant et qui a pour force motrice sa passion et ses désirs, ou devrai-je corriger, qui a pour force motrice non pas « sa » passions et « ses » désirs, mais « la » passion et « les » désirs, c’est-à-dire l’ensemble des forces qui affectent et déterminent l’homme, sa constitution, son action, ses décisions, sa pensée, ses fantasmes etc. On ne choisit pas de tomber amoureux ni de prendre en haine, comme l’on ne désir pas toujours causer le mal que l’on a causé. Si J. Mélenchon et B. Hamon avaient décidé d’agir selon la raison et non pas selon leur seule ambition lors de la présidence de 2016, nul doute qu’ils se seraient alliés. La raison n’était alors pour eux qu’un outil afin de justifier leurs passions, et non pas en vue de construire selon les convictions qu’ils présentaient comme étant les leurs. A la vérité ils n’étaient convaincus que par eux-mêmes et prouvaient à quel point les valeurs de gauches sont incompatibles avec l’organisation politique actuelle et ses représentants.

Avec Spinoza l’individu n’est pas un ego, être d’exception, qui fonderait et ferait exister le monde, tel qu’on a pu le penser après Descartes. Tout au contraire, Spinoza renvoie le narcisse et l’égocentrisme à leur juste place rappelant sans cesse la force des structures qui nous détermines dans le tout du monde, qu’elles soient naturelles comme l’« instinct de survie », ou quelles soient artificielles comme les institutions. Toute décision politique, toute orientation artistique, toute ambition scientifique, toutes font rentrer en jeu ou sont déterminées par un ensemble d’affects ou de forces souvent inconnues, au point où l’ensemble des théoriciens du néolibéralisme, des décideurs politiques, des économistes, parfois des scientifiques, psychologues, chimistes etc., ignorent les présupposés théoriques sur lesquels ils fondent leur pratique, et ils l’ignorent tellement qu’ils oublient l’ensemble des décisions qui furent prises pour mener et construire le monde d’aujourd’hui, allant jusqu’à bâtir sur une structure sans fondement comme nous le rappelle les aberrations des crises monétaire, et nous offrant des pensées qui tiennent pour acquis que le monde actuel est le monde tel qu’il aurait toujours dû être, autrement-dit le seul possible, et que sa forme particulière reposerait sur une sorte de loi naturelle.

Les fondements ne vont pourtant de soi, et il est à déplorer que l’individu contemporain né à la suite du développement d’une forme de société possible qu’est le néolibéralisme puisse se penser comme un être d’exception, c’est-à-dire que se concevant en tant que sujet il centre davantage son attention sur lui-même que sur les structures collectives qui lui permettent  d’être lui-même et lui donnant à croire qu’il peut être, dans sa posture sociale, quelqu’un d’autre. Ce martelage de l’élévation et de l’accès à l’élite par une organisation consumériste se marie parfaitement à l’orientation néolibérale que la politique a suivit au XX siècle. La consommation opère d’autant mieux que les produits de la consommation font croire à une transformation de l’individualité. Il faut pour écouler la production de masse susciter le désir, désir que le système médiatique en concordance avec l’organisation économique fait naître en présentant des icônes, des modèles de réussite à suivre, des rêves à réaliser, diffusant par la même occasion un certain nombre de valeurs tels que l’importance de l’argent, une vision de la réussite sociale, de la nécessité du travail, etc.

Revenir à une ontologie spinoziste, c’est se donner les moyens de repenser le monde en secouant l’édifice néolibéral qui, comme toute chose artificielle, ne va pas de soi.

05/10/2019

Convaincre la colère

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Judith avec la tête d’Holopherne

Vous ne convaincrez personne en imposant vos idées de force, et encore moins en rappelant la bêtise de votre interlocuteur. Quelques hommes sont si certains d’eux-mêmes que toutes les raisons du monde ne leur feraient point changer d’avis. Aussi faut-il d’abord faire preuve de politesse et être prêt à écouter. Toujours commencer par donner raison à celui qui vous parle au lieu de lui montrer ses torts. Si vous voulez l’amener à quelques contradictions, c’est-à-dire de manière à ce qu’il s’aperçoive de lui-même et avec douceur à une forme d’incohérence dans son discours, partez des propos de l’autre, et convainquez-vous que ceux-là puissent être justes, même si dans le fond l’idée vous horrifie. En respectant ainsi sa parole, aussi bornée et stupide soit-elle, vous le disposez à s’ouvrir et recevoir de nouvelles pensées. L’important n’est pas tant que vous le convainquiez du contraire, mais que de lui-même il arrive à nuancer ce qu’il vient de dire. Là vous aurez gagné

On ne peut pas discuter avec un homme coléreux qui vous lance des vérités toutes faites, il n’est pas apte pour vous écouter. Commencez par lui donner raison, commencez par calmer sa passion, vous le ramènerez sur le chemin du dialogue ou alors il est vain de poursuivre. L’idée doit germer d’elle-même dans son esprit, votre rôle est de disséminer des graines ici et là, non pas d’enfoncer votre vérité à coup de massue. Les hommes réfléchissent malgré-eux, et un interlocuteur peut vous quitter sur un désaccord profond, si à aucun moment vous n’avez fait preuve de condescendance ou de mépris envers lui, il est a parier qu’il reviendra sur vos mots durant la nuit et, qu’au matin, il se fasse moins certain que de part la veille. Combien de fois ai-je eu le sentiment qu’une conversation allée dans un sens unique, ne menant nul part, mais qu’une semaine ou un mois après, ce même interlocuteur m’avoue comme dans une confidence: « tu sais, ce que tu me disais la dernière fois…« . C’est bien là le signe que l’idée fait mouche, et qu’il suffit de la lâcher au vent pour quelle puisse un jour fleurir.

Il est ardu de ne point paraître condescendant, or le condescendant énerve et exaspère. Aussi le meilleur moyen d’effacer ce vice et de s’obliger à être humble envers soi-même, se rappeler aussi souvent que la situation l’exige que l’on ne sait que peu de chose, et rarement beaucoup plus qu’autrui, même quand il vous parait ignorant. Vous trouverez toujours une part de vérité dans ce qui vient d’être dit, à vous de la comprendre, de changer un temps votre point de vue pour deviner pourquoi l’autre peut-être si sûr de lui. Même les mythes et les légendes, sous certains aspects, sont vrais, aussi une vérité se redresse avec souplesse, toute violence ne fait que briser.

01/06/2019

 

Sur le pouvoir et les hommes d’Etat

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Couder: Serment du jeu de paume

Tout chef deviendrait un détestable tyran si on le laissait faire. Comment en suis-je assuré ? Je sais parfaitement ce que je ferais si j’avais du pouvoir. Les passions qui se rapportent à ce genre de métier n’attendent que les privilèges de ces fonctions pour se dévoiler. Prenons un député. Si je le déshabille je trouve un homme. Et si je le dissèque, je ne crois point y trouver aucune fibre ni aucune cellule qui ne soient spécialement politique. Pourtant, offrez un galon à un homme, donnez-lui une fonction, et le voilà bientôt changé. Le philanthrope se fait tyran, le généreux ambitieux.

Le brave n’existe pas aux plus hautes fonctions de l’Etat, le méchant gouverne partout, c’est qu’on finit toujours par céder à une malice qui ne se fatigue pas, on abdique pour avoir la paix.

Par méchant j’entends :

« tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument, d’après leur désir, et qui sans cesse forcent les autres sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux »[1]

Les méchants, ils se croient bon et victimes des caprices d’autrui. Ils parlent toujours de leur droit, invoquent sans cesse la justice, étalent leur vertu, parlent pour tous, pour le petit peuple, et toujours font leçon de bonne foi. Au contraire, les braves gens savent douter et mesurer, ils s’inquiètent toujours un peu de ce qui va à leur avantage et sont contents quand on leur laisse ce qu’ils ont. Ce qu’ils veulent, la paix. Et au méchant de se croire brave : « on n’est pas fiers de plaire à un brave homme au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade ».

Devant une force supérieure le méchant ruse, il devient aimable et poli. Le gentil ne peut feindre la méchanceté, il s’en retrouve ridicule. Les enfants, par une sorte d’instinct, savent deviner si le maître qui crie est un méchant ou non. Si l’on n’est pas prêt à défoncer des poitrines, à crever des yeux et à s’en réjouir, mieux vaut renoncer au pouvoir.

Ne croyez jamais un homme d’Etat, c’est un homme qui ne sait parler que de son métier :

« Les hommes qui ne sont pas hommes d’Etat ne savent pas ce que c’est que de devoir gouverner, ils sont bien ingrats de contester nos compensations. Comment vivraient-ils sans hommes d’Etat compétents qui vouent leur vie à ce sacerdoce ? ».

Mais toute corporation dit la même chose. Celui qui va sur la route considère le piéton comme un être encombrant et insouciant, et au piéton de considérer que l’automobiliste est dangereux et inconscient. Mais finalement, les choses se font. « Pour que l’Etat roule bien, dit l’homme d’Etat, il faut que les choses soient là où je décide qu’elles soient, et non pas là où elles veulent-être ». « Comment ? Ne suis-je pas ici pour la sûreté du citoyen ? ».

Paradoxe : les hommes d’Etat sont bien payés, pourtant ils travaillent à être mieux payés. Ils obtiennent la création de nouveaux postes où viennent s’incruster leurs alliés et parents. Ils marient leur fils à la fille d’untel bien placé et agrandissent le banc des tumeurs de la démocratie. Ils font rédiger des papiers innombrables, incompréhensibles, et donnent à croire qu’ils travaillent. Ils se font souverains à la place du Souverain.

Pire, ils ne craignent point le courroux de la justice : « Là où un cavalier est arrêté, c’est tout un escadron qui passe ». Que le public résiste contre la corruption, les avantages, les privilèges et le vol de l’administration, voilà une lutte toute aussi vieille que l’administration elle-même. L’escroc prouvera toujours que ses dépassements de crédits, ses retards sur travaux, ses extravagances, sont conformes à la loi que son réseau d’escrocs a élaborée. Chacun de nos actes, dira-t-il, est justifié par dix pièces signées comme il faut, lu et contrôlé par des services compétent de contrôle, et donc couvert par la loi, et donc irréprochable car légal. Si les hommes d’Etat sont hors la loi, c’est dans le sens où ils font les lois, mais pour les autres.

L’élite est destinée à gouverner l’opinion, à exercer le pouvoir, et par conséquent, à être corrompu par l’exercice du pouvoir. La corruption est inévitable, en voici quelques causes. Si l’on veut participer au pouvoir, il faut courber l’échine et rentrer dans la danse. Celui qui s’autorise à juger librement n’occupera jamais le premier rang. Un riche banquier a toujours eu plus d’importance dans l’opinion et la fabrication des lois qu’un homme travaillant de ses mains. Vous ne trouverez guère dans les hautes fonctions de l’Etat de puissants individus qui ne soient pas alliés ou parents à l’aristocratie, aux grands groupes, aux PDG, aux politiques, etc.

« On dit que les places sont données au mérite, ce qui n’est pas entièrement faux. Seulement, pour ce travail assez facile et seulement long à apprendre, qu’est le travail administratif, nous avons des hommes de mérite plus qu’il n’en faut ».

Quelles différences entre les vingt premiers des grandes écoles pour gérer les finances publiques ? Le réseau. Les chefs ont besoin d’hommes dociles. L’homme de principe restera toujours aux postes subalternes. Celui qui connait les règles du jeu, se voulant fidèle à lui-même, doit renoncer à tout succès ; garder sa franchise ou sa foi en ses idées, c’est encombrer son chemin d’obstacles. A l’inverse, ceux qui montent les premières marches se jettent dans une vie luxueuse et encombrée d’argent. Ils participent aux affaires et apprennent la ruse par laquelle on gouverne. Mais qui sacrifie à l’ambition l’amour de la liberté ne se soucie guère de la liberté des autres. Il ne peut point y penser puisqu’il ne pense qu’au pouvoir.

L’art des gouvernants: promettre beaucoup puis reprendre les promesses. Il y a une cour aujourd’hui comme autrefois, des courtisans même sans un roi. Pour accéder à cette vie richement brodée il faut accepter d’abandonner son jugement. Les bureaucrates ne supportent pas l’éclairage fait sur leurs travaux, ni sur leurs avantages. C’est une misère pour eux que de gagner beaucoup, ils ne l’ont pas jugé supportable et s’organisent pour gagner plus encore. La rançon de l’injustice, le mépris de l’opinion. L’homme de pouvoir doit renoncer à la gloire.

13/02/2017

[1] Alain, Propos Sur Le Pouvoir, 1911

Sur pourquoi la démocratie est le meilleur des régimes


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L’Etat n’est pas une entreprise, quoi que l’on puisse gérer l’Etat comme une entreprise. L’entreprise, pour survivre, se doit d’être efficace, efficacité que l’on repère par sa rentabilité. L’efficacité de l’Etat est tout autre, les bénéfices n’y sont pas un but premier. C’est que l’entreprise appartient à quelques-uns quand l’Etat appartient à tous.

Dans son Traité politique, Spinoza souligne l’importante distinction qu’il nous faut faire entre le fait d’agir selon son droit et le fait d’agir parfaitement bien, ce qui en d’autres termes nous ramène à distinguer clairement le fait de s’occuper du pouvoir ou de prendre en charge les affaires publiques avec le fait d’organiser le meilleur gouvernement qu’il soit et avoir le meilleur usage possible du pouvoir. Par exemple, la démocratie n’est peut-être pas l’organisation politique la plus efficace, mais elle est surtout le meilleur régime possible. Pourquoi ? C’est ce que je vais m’évertuer à démontrer dans ce qui suit en m’armant des idées du philosophe.

Le meilleur régime, pour un Etat, se détermine par rapport à l’ordre social qu’il met en place, soit en obtenant la paix et la sécurité pour la vie. Le meilleur Etat, écrit Spinoza, est celui « où les hommes passent leur vie dans la concorde et où leurs droits (les lois de l’Etat) ne reçoivent aucune atteinte ». Aussi faut-il imputer les vices des sujets aux vices de l’Etat, et inversement, la vertu des citoyens à la vertu de l’Etat. J’entends par sujet l’individu qui obéit aux règles collectives de son Etat et citoyen l’individu qui exerce ses droits politiques.

Un Etat où les hommes vivent dans la concorde n’est pas un troupeau de brebis ou une meute de loup, c’est-à-dire un Etat où les passions animales animant l’homme sont libérées de toute entrave, non, un Etat de concorde est un Etat organisant la vie de l’Esprit de tous ses membres, c’est-à-dire gouverné par la raison et la vertu. Par exemple, le droit d’acheter plus que le nécessaire pour vivre n’est en aucun cas aussi légitime que le droit d’apprendre à penser par soi-même. L’excès de biens enferme la pensée dans les choses quand l’esprit libre sait se détacher du superflu.

Aussi, un tel Etat offrant la liberté à ses concitoyens et qui s’évertue de préserver cette liberté coûte que coûte, se nomme démocratie, et c’est le seul des quatre régimes analysés par Platon qui donne ce droit fondamental et exceptionnel à la multitude, ce que ne peuvent faire par essence ni l’oligarchie, ni l’aristocratie, ni la tyrannie. Un tel Etat ne peut être établi par une multitude libre, et non imposé à la multitude par la guerre et la contrainte des armes. Spinoza relève qu’une multitude libre est davantage conduite par l’espoir que par la crainte alors qu’une multitude devant se plier sous une force qu’elle n’a pas choisie sera plus conduite par la crainte que par l’espoir, ce qui, vous l’admettrez, n’est pas synonyme de concordance. Mieux vaut « cultiver la vie » et vivre pour soi que chercher à « éviter la mort » en vivant pour un autre.

Le peuple devrait se garder de donner son pouvoir à un seul homme ou à une poignée d’hommes, car le bien-être d’un peuple n’est pas en relation avec la gloire du pays ou de ses dirigeants. Il est dans l’essence même de la démocratie que d’être tatillonne, c’est l’expression de la liberté de chacun en confrontation avec celle de tous au sein des rouages du pouvoir, rouages pouvant se gripper dans les cas d’urgences extrêmes, c’est-à-dire d’une menace extérieure, ce que les Grecs avaient bien compris lorsqu’ils accordaient le pouvoir à quelques-uns durant un laps de temps pour résoudre un danger, tel fut le nom de Thémistocle.

Une cité, aussi précautionneuse soit-elle, n’est jamais à l’abri de la guerre. C’est que la paix n’est pas l’absence de guerre, la paix est la vertu qui nait de la vigueur de l’âme, c’est-à-dire d’une âme raisonnée et apte à gouverner ses passions les plus destructrices, ce que seules les démocraties s’efforcent d’accorder à tous ses citoyens motivées par l’intérêt du plus grand nombre. Un roi n’est jamais aussi soucieux de son peuple qu’il voudrait nous le faire croire, sinon il ne serait pas roi, ou un roi pauvre, roi de contes de fées. Seul le peuple a son propre souci en main.

01/05/2019