Sur penser la catastrophe et l’individu

des pommiers , Coucher du soleil , Eragny de Camille Pissarro (1830-1903, United States) | Reproductions D'œuvres D'art Camille Pissarro | WahooArt.com
Des pommiers, coucher du soleil ; C. Pissarro

Tant que la catastrophe ne s’est pas produite, l’alarmiste pourra répéter cinquante mille fois, « attention, attention, attention » ; et le jour où la catastrophe arrivera, il saura vous rappeler « je vous l’avais bien dit ».

Comment penser la catastrophe? Comment vivre avec l’idée de catastrophe ? Car si l’on ne s’en occupe pas, la voilà qui peut arriver (on se rendra blâmable de n’avoir rien fait), et que si l’on s’en occupe, s’évertuant à l’anticiper, à la prévoir, à l’éviter, nous vivons chaque jours avec l’idée d’une épée de Damoclès comme suspendue au dessus de nos tête pour un risque qui pourrait ne pas arriver.

Nous faisons un effort sur nous, prenons garde à notre consommation, au métier que l’on veut faire, à minimiser notre pollution, et voilà que notre journal préféré révèle un nouveau scandale sanitaire et environnemental. Nous adaptons alors autant que possible notre mode de vie, faisons davantage attention, quand soudainement les médias nous alertes de nouveau sur un éventuel danger cataclysmique d’une ampleur sans précédente, images à l’appui. Le danger nous suit comme une ombre et nous avons l’esprit point tranquille.

Nous avons l’impression d’être la cause des maux du monde, et sans doute le sommes nous un peu, mais aussi ne le sommes nous pas complètement. Le drame existe, partout, en tout temps, et alors que les chrétiens craignaient la fin du monde en l’an mille, coup de colère d’une apocalypse divine, nous craignons la fin du monde sous les ogives nucléaires et le désastre écologique. Le vrai enjeu n’est pas de savoir si le monde va disparaître, il est de savoir quand il va disparaître, demain ou dans un milliard d’années?

Peut-on dire « STOP ! Je n’en peux plus de me sentir coupable de simplement essayer de vivre dans le monde que l’on m’a fourni ». L’économie verte et le cycle court n’inventent rien, il suffit de retenir nos ambitions et de nous inspirer de la vie de nos arrières grands parents, plus proche de la nature et des hommes.

Les stoïciens nous incitent à vivre guider par cette pensée que JE vivrai de la même manière si JE devais mourir demain ou si JE devais mourir dans quarante ans. L’homme serein, guidé par la raison philosophique, a chaque jour le sentiment d’exister pleinement ; au chaud, derrière son bureau, la mort ne l’impressionne guère. Peut-être en serait-il autrement sous une pluie de balles, assourdi par les détonations et la mort de proches ; toujours est-il qu’à l’instant, je n’ai pas envie de m’encombrer l’esprit de mauvaises pensées. Quoi qu’il arrive demain, j’aurai bien vécu aujourd’hui.

Le problème avec la mort n’est pas tant notre mort (résolu par Epicure) que la mort des autres, ou, pourrait on dire, des êtres innocents : animaux, enfants, plantes, parents ; êtres rares car singuliers. Tout le drame est de vivre parmi les morts, or beaucoup sont morts pour que nous puissions vivre, mais il y a un ordre logique, les anciens doivent laisser leur place, et non l’inverse. La vie, c’est un peu comme une mouche sur un tas de crottins. Le vivant est plus précieux qu’un lingot d’or, et, il faudrait refuser, coûte que coûte, de lui accorder un prix.

La misère du monde nous est livrée sur un plateau repas, c’est plus que je ne peux en supporter ; mais j’ai cette idée qu’une société est faite d’hommes, et que la force de la collectivité peut absorber plus de coups que ne peut en subir un individu isolé. L’espoir n’est donc pas dans un homme, il est en nous tous. Un des plus grands génies de son temps, Descartes, peut aller se rhabiller. Le cogito n’est qu’un mythe, tout homme est homme du monde, personne n’est en mesure de créer sa pensée ex nihilo et à partir de lui-même, comme personne n’est en mesure de se faire « soi-même », ébranlant tous les fondements de nos croyances modernes sur le sujet et l’individu. Il ne faudrait pas dire « je pense donc de je suis », mais « nous pensons, donc nous sommes ».

09/02/2020

Le peuple dépeuplé

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Le peuple, Bosler

Chacun ne peut y aller de sa petite définition, selon son bon vouloir ; il faut pouvoir se mettre d’accord, à un moment ou un autre, sur le sens des mots ; au lieu de quoi l’on se dispute quand on dit la même chose, ou que l’on n’attribue pas la même idée aux même mots. Par exemple, beaucoup comprennent par « transcendantal » une force supérieure qui s’empare de vous, quand le philosophe référa davantage, accoutumance kantienne, aux catégories a priori de la connaissance. Un mot peut avoir des sens différents selon la discipline qui l’utilise, mais il n’en faut pas moins un caractère commun à toutes ces définitions, et c’est autour ce caractère commun, de la polysémie qu’il s’en dégage, que Platon construit ses dialogues.

Michel Onfray est bien embêté avec son concept de « peuple ». Le contenu (de quoi ca parle) doit être englobé dans le concept, ou le concept doit renvoyer, dans ce cas, à quelque chose de concret. Si je dis que le « chat » est un animal à quatre pattes avec une queue et qui mange, je peux tout autant désigner un chien qu’un cheval.  Or Michel Onfray définit le peuple comme étant « ce sur quoi s’exerce le pouvoir et qui n’exerce pas de pouvoir en retour ». Cette proposition définitionnelle s’axe autour du jeu de pouvoir, mais elle exclut aussi un bon nombre d’individus qui concrètement semblent appartenir à un même peuple. Les enfants, d’accord, les petits gens, ok (encore faudrait-il définir les « petits gens »), mais les cadres, les dirigeants, les enseignants, les hommes politiques, ne sont-ils pas des gens du peuple ? Les relations de pouvoir sont effectives à toute échelle sociale, un enfant exerce du pouvoir sur un autre, etc. Sans doute Michel Onfray parle-t-il du pouvoir proprement politique, c’est-à-dire de ceux qui organisent la société et répartissent les tâches, mais en ce cas, qu’est-ce qui permet de dire que le Président de la République ou une quelconque élite qui exerce le pouvoir ne ferait pas partie du peuple ? Pourquoi les exclure, sur quels critères ?

La définition que propose le philosophe n’est ni exhaustive, ni suffisamment englobante, ni même ne renvoie à quelque chose que l’on peut désigner, car si nul ne doute qu’il y ait «des peuples », il n’y a sur le territoire de France qu’un seul peuple, en lien avec ce territoire, et je n’ai pas le sentiment qu’une majorité de Bretons ou de Corses se sentent appartenir à un autre peuple que le peuple de France, comme cela pourrait-être le cas entre l’Ecosse et l’Angleterre ou entre l’Allemagne et l’Autriche. De plus, un peuple pourrait regrouper différentes ethnies tout en conservant le sens englobant de la définition, regardez les USA.

Prenons la définition du CNRTL :

Peuple : « Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes ».

Elle commence en précisant une notion à mon avis essentielle du concept, celle d’ensemble. Quiconque entend le mot « peuple », entends aussi l’idée d’ensemble, de groupe, réuni par des critères communs. On ne fait pas un peuple en famille, seul dans son coin, il faut différentes familles pour faire un peuple.

Ensuite, le CNRTL relie la notion à la terre, ce qu’il appelle « territoire déterminé », c’est-à-dire que l’on peut identifier géographiquement. Français et Belges parlent la même langue, il ne s’agit pas pour autant du même peuple (quoi que l’histoire et la génétique seraient me contredire), parce que leur territoire, délimité, est soumis à des organisations politiques différentes. Les individus ne font pas que cohabiter sur une terre commune tels Neandertal et Cro-Magnon, ils ont une origine commune, c’est-à-dire, autant un ADN partagé qu’un ensemble de traditions, une histoire fondatrice, des us et coutumes semblables, pensent à l’avenir ensembles, etc.

Cette définition, qui me semble plus appropriée, n’exclut pas l’idée qu’un peuple peut se construire, c’est-à-dire qu’il représente quelque chose de malléable, changeant, en devenir, ce qui, dans notre cas, comme pour le peuple américain, est très vrai. Mon ADN n’est pas française, mon sang n’a pas des globules « bleu blanc rouge », pourtant je me sens français parce qu’appartenant à un territoire, à une histoire, me déterminant dans qui je suis, l’histoire de mon peuple, le peuple de France, que je partage avec les Basques, les Ch’tis, (et pourquoi pas quelques Belges), peu importe que ce récit national soit fictionnel ou nom.

Aussi, si la notion de pouvoir permet d’éclairer une facette de l’idée de peuple, elle n’est en elle-même pas suffisante car ne prend pas en compte la complexité de ce à quoi renvoient les mots. Expliquer, vulgariser, simplifier, ne signifie pas débarrasser une définition de sa substance, ni se restreindre à un sens conceptuel, un sens qui nous arrange, ce qui est, je suppose, un travail difficile quand on a dix minutes de paroles sur un plateau télé entouré de journalistes qui ne recherchent qu’à faire du buzz.

17/01/2020

Sur avoir le droit

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Dans son Traité Politique, Spinoza explique que le droit est l’expression de la force la plus grande, en d’autres termes, la codification du droit résulte des lois naturelles de l’opposition des forces. Par conséquent, la démocratie née de la coalition d’une majorité individus s’opposant à la force de domination de quelques-uns. En effet, par cette force, les tyrans, minoritaires, remettent en cause jusqu’à l’existence même des hommes qu’ils soumettent. Pour se protéger, le plus grand nombre établit des règles, règles qui, en suivant Spinoza, ne reposent que sur la force d’alliance des êtres vivants, et non autre part, comme nous allons le voir. En aparté, de ce point de vue, la culture n’est pas à opposer à la nature, elle n’en est que la continuité en ce qu’elle exprime les règles fondamentales qui régissent le vivant. La légitimité n’est pas davantage naturelle que la légalité, si ce n’est en tant qu’idées émergentes de ce conflit de forces.

Quand un individu a conscience de ses droits mais que l’égalité de ses droits demeure théorique, et non pratique, l’homme est poussé à se révolter. La révolte n’est possible, écrit Camus, qu’à la condition que l’homme révolté ait une idée du droit qu’il est en mesure d’acquérir. Dans un état de droit divin, la loi étant pyramidale, l’individu n’a pas à douter de sa place dans l’ordre du monde, mais, à la mort de Dieu, il faut alors justifier la place que chacun tient dans l’arbitraire des organisations sociales, d’où l’important travail durant des siècles de faire reposer le droit selon l’ordre de la nature, d’Hobbes à ce propos en passant par Rousseau.

En démocratie, encore et toujours, le droit s’accompagne de devoirs, et il serait bon, dans l’ordre de l’éducation, de faire comprendre aux enfants que le citoyen a d’abord des devoirs (même si dans la loi droit et devoir se tiennent dans un même temps), devoirs tel que le respect des règles, qui permettent ensuite au droit d’advenir et à la liberté d’exister. Beaucoup revendiquent leur droit en le brandissant comme un étendard de dignité, mais ils oublient que la politesse est le premier devoir que l’on doit à l’égard d’autrui. Par exemple, la règle du silence, en classe, est aussi la règle qui permet à ceux qui en ont besoin, ou envie, de se concentrer sur leur tâche ; celui qui rompt ce silence, sans que l’autorisation en soit donnée, s’incruste par la même occasion dans l’intimité de ses camarades. Il se fait impoli en bafouant le droit d’autrui, vulgaire quand il s’exclame haut et fort que lui-même a le droit à la parole.

Avoir le droit !, crie l’homme révolté. Mais d’où émane ce droit ? Celui qui réclame des droits les réclames à l’institution, c’est-à-dire à l’organisation sociale qui codifie ces droits. Car à l’état de nature (et en l’absence de dieux), comme nous l’avons dit, le droit, toujours, est le droit de la force la plus grande. En d’autres termes, nous n’avons pas des droits « par nature », – la liberté ni l’égalité ne sont des « droits naturels »- mais parce que la force à laquelle nous appartenons légitime l’émergence de ces droits qui permettent, au plus grand nombre, de ne pas souffrir de la volonté de quelques-uns. Cependant, la nature étant ainsi faite, -chacun étend sa force de vie pour exister-, que « l’esclave commence par réclamer justice et finit par vouloir la royauté ».

Par exemple, pour qu’un débat soit constructif et fasse avancer le schmilblick, il faut que la discussion se construise autour de règles d’écoutes et de respects, autrement, nous en arrivons au niveau des commentaires Youtubes où chacun dit ce qu’il a à dire, parfois dans l’insolence la plus totale et sûr de sa vérité.

L’idée même de Justice n’est pas une idée inscrite dans les gènes, et ce n’est pas parce que quelques observations montrent des sociétés animales s’établir selon l’entre-aide, l’égalité, le soutient aux plus faibles, etc., que cela suffit à justifier la place que l’on accorde instinctivement à la Justice.

La Justice s’établit selon une certaine idée du bien et du mal, idée qui elle-même est relative aux forces qui animent l’individu. Je ne désire pas quelque chose parce que c’est bien, mais la chose est bien parce que je la désire. Aussi l’objet du bien, tout comme la manière de l’appréhender, sont sujets au changement. La dichotomie force du mal contre force du bien, n’émerge et s’inscrit dans la pensée occidentale qu’avec l’avènement du christianisme. Inversement, la représentation hellénique n’était pas autant catégorique au sujet de la question. Dans la Grèce qui précède Périclès, les hommes et les Dieux appartiennent au même monde. Seul des degrés de différences séparent la nature humaine de la nature divine, et l’on rencontre des demi-dieux comme des dieux périssables. Les Dieux, à l’image des hommes, font le mal en voulant faire le bien, ils sont irascibles, amoureux, jaloux, passionnés, etc. L’idée de culpabilité, souligne Camus, n’est pas à opposer à l’idée d’innocence. Cette dichotomie s’opère avec la séparation stricte des hommes d’un côté et d’un Dieu tout puissant de l’autre, un Dieu d’amour, entièrement bon. Notez que les forces du mal, Satan, sont considérées comme telles parce que l’ange déchu a voulu connaître et approfondir le savoir. Littéralement, la science, c’est-à-dire l’organisation du savoir, est l’outil de Satan. C’est aussi l’outil de l’émancipation et de la révolte. Mais, avec le christianisme, l’homme est soit innocent de nature, soit corrompu par les ténèbres qui nous assaillent de toute part. Autrement-dit, le mal nous est extérieur. Le protestantisme ira plus loin encore, puisque Dieu décide par avance des êtres entièrement pures et des damnés. Les hommes corrompus ne pouvant rien faire pour le salut de leur âme.

Le christianisme s’éloigne de la nature de l’homme, il perd la subtilité que l’on retrouve dans la pensée des anciens. Le mal n’est pas à opposer au bien, et donc nous n’avons pas à élaborer une idée de la justice suivant le seul paradigme du manichéisme. Mal et bien se tiennent ensembles, ce qui oblige la justice à se faire pragmatique, non pas péremptoire. L’institution judiciaire est l’instrument du droit, c’est-à-dire de la force la plus grande. Le sens du juste et de l’injuste n’est que l’expression des affectes qui contrarient où facilitent notre propre volonté de puissance.

Je terminerai ce propos par une réflexion à part entière. Je regardais une vidéo où l’orateur expliquait que « nous étions dans une société où… ». Tous avons déjà connu ces discutions où un interlocuteur nous  raconte « qu’aujourd’hui n’est plus comme hier ». Même dans ces Propos, vous verrez de nombreuses fois ce raccourci, « le monde d’aujourd’hui, la société du moment » etc. D’où tirons-nous ce jugement ?

  • Soit de notre expérience, c’est-à-dire de nos sens, de nos rencontres, ne notre histoire. Mais alors, avons-nous un une vision suffisamment large de nos contemporains pour en tirer une loi générale ? En quoi pouvons-nous nous assurer que nos souvenirs d’enfances ne sont pas tronqués par l’étroitesse de notre capacité de juger rationnellement d’une situation ?
  • Des statistiques, des lectures, et des représentations qui en découlent. Mais statistiques et représentations sont aussi choses humaines. Les statistiques donnent un aperçu extérieur d’une situation, mais elles ne décrivent pas la complexité des forces intérieures qui animent l’homme du quotidien. Quant aux représentations, elles sont elles mêmes le produits d’artistes ou de créateurs, dont la pensée et le geste sont soumis aux idées de leurs époques.

 La seule chose que nous puissions faire sans nous écarter de la vérité, du point de vue de notre propre jugement et avec nos propres neurones, est de décrire, de détailler, d’exposer les comportements que l’on observe, mais nous ne sommes pas en mesure, à notre seul échelle, d’établir les lois générales qui opèrent les métamorphoses de l’âme de nos contemporains. Il est fort à parier que, ce que nous considérons comme un défaut générationnel, se retrouve en vérité sous d’autres formes, voire exprimé de la même manière, dans des cultures de différents temps. Pour s’en assurer, il suffit de lire les œuvres des esprits illustres de leur civilisation. Nous retrouverons bien les défauts d’aujourd’hui ailleurs, et le monde continue de tourner.

24/12/2019

Sur la pénibilité du travail et le risque de l’investisseur

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Dupré

Nous avons cette vieille et fausse idée que les femmes, longtemps, restaient cloîtrées à la maison, à s’occuper du foyer, à récurer les casseroles, ou à nourrir les marmots ; pendant que les hommes travaillaient à l’usine, à la chaleur des fonderies, au fond de la mine, le visage noirci par la suie ou aux cadences des machines. Cette idée, entendez bien, est partiellement fausse. Lire Zola, Hugo, ou regarder les toiles de Dupré, de Millet, ou de J. Breton, montre que non seulement les femmes partageaient le labeur des hommes, en plus du ménage, mais que, en outre, c’est le propre de la misère que d’envoyer toute la famille trimer pour quelques sous. La retraite n’existe pas pour les classe laborieuse, ni même la scolarité des enfants. Beaucoup grandissaient dans les mines, les champs et les usines, et y finissaient leur vie. Encore aujourd’hui, cette vérité est la vérité de ce que l’on peut appeler le tiers monde. Être durablement une femme au foyer, c’était un privilège, nonobstant les valeurs que cette condition engage.

Le travail, du point du vue du salarié, est le moyen d’obtenir un salaire pour subvenir essentiellement aux nécessités de la vie. Du point de vue du capitaliste, c’est-à-dire de celui qui investit des fonds dans les moyens de production, le travail est le moyen de réalisation d’un projet, projet dont le but est l’accumulation d’un pécule, le profit ou bénéfices.

Le problème contemporain de la relation travail/capital, n’est pas qu’il y ait un retour sur investissement, mais que la marge de ce retour soit démesurément importante vis-à-vis des salaires versés aux travailleurs de bases, c’est-à-dire à ceux qui permettent à la machine de tourner.

Le capitaliste utilisera, entre autre, deux arguments pour justifier les profits. Le premier, qui ne nous intéresse pas ici, consiste à faire glisser le champ des bénéficiaires du capital vers une entité indéterminée, les « fonds de pensions », puis par digression, l’ « Etat Français », et donc l’ensemble de ses citoyens. Premier déni de réalité dont je laisserai l’analyse à la charge d’une économie critique et chiffrée.

Le second argument est celui du risque que prendrait l’investisseur. En mettant cette somme d’argent, dira-t-il, l’investisseur peut ne pas renflouer son porte-monnaie. Il prend donc un risque, c’est-à-dire qu’il encoure un danger.

Permettez-moi de ne pas croire  à la philanthropie du capitaliste. Qui investit ne le fait pas dans le but de donner du travail à ses concitoyens, mais bien en espérant avoir un retour sur investissement sans avoir à travailler soi-même.

Premier constat, observez-vous beaucoup d’individus autour de vous ruinés parce qu’ayant investi dans des actions ? Inversement, les emplois précaires et sous-payés, vous pouvez les voir dès que vous sortez dans la rue. La vérité est que les hommes qui engagent de l’argent dans les actions engagent généralement un surplus, c’est-à-dire une somme dont ils peuvent se passer pour survivre. Plus encore, quand vous investissez, vous êtes au courant du « risque », ce qui vous donne le droit de ne pas le prendre. Inversement, on ne travaille pas d’abord pour le plaisir, on le fait parce qu’on n’a pas le choix, et le risque du travail n’est pas seulement monétaire ; le travail use, il use la tête, use le corps, et use du temps. Qui va travailler n’a pas de temps pour lui, et au capitaliste de croire que la majorité des travailleurs s’épanouit dans son boulot.

13/12/2019

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Millet
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J.Breton

Sur le jugement

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Triomphe de la guillotine en enfer, N.A. Taunay

Un homme vulgaire se reconnait en ce qu’il juge en toute ignorance de cause. Il critique spontanément ce qu’il ne comprend pas, dénonce la maladresse avec une hautaine arrogance, tient ses perceptions pour vraies, et méprise du haut de son promontoire tout ce qui n’obéit pas à sa propre norme. Il n’hésite pas à plaquer sur autrui – sur ses fonctions, ses décisions, ses actions et sa vie – un panel de stéréotypes, le produit des raccourcis de l’esprit – généralement avilissant – persuadé que lui sait ce qui est beau et bon et comment il faut le faire ; il discourt comme si l’autre était la cause des maux du monde, et au bout du fil, de ses propres maux, lui qui se croit malin de juger quand il juge selon l’opinion commune, autrement dit, quand il ne pense pas.

Des hommes vulgaires, certains se drapent de culture, de cinéma, de littérature et de beaux mots, jusqu’à émoustiller le son de leur voix pour se donner une profondeur de sensibilité ; ils se croient capables de déceler le cœur des choses jusqu’au point de les ressentir au plus profond de leur être, privilégiés de ce don divin de percevoir le beau là où l’homme ordinaire resterait aveugle ; ils s’émerveillent  la larme à l’œil devant les œuvres de l’art, avec l’arrogance de leur savoir, un regard snob sous les sourcils porté vers ceux qui ne partagent pas leur goût du magnifique. Voilà que connaissance et culture permettent de flatter l’orgueil des quelques-uns qui croient être touchés de la grâce et s’autorisent à juger le monde depuis leur nombril. Non, une certaine idée de la culture ne fait point l’intelligence ni la beauté d’un homme, et il faut une authentique modestie envers soi-même pour ne pas avoir envie de mépriser les autres. Se cultiver, c’est s’ouvrir au monde, s’ouvrir au monde, c’est apprendre à ne point juger promptement ce que l’on ignore.

Celui qui a dépassé sa tristesse entend déceler le meilleur en l’homme, si ce n’est le moins pire, car il lui a fallu percer ses abcès et cautériser ses plaies pour ne pas périr ; il a trop souffert pour ne plus se laisser attrister d’imagination quand chaque part d’ombre porte en elle sa lumière.

L’homme saint refuserait d’être un artiste si être artiste signifiait cultiver sa douleur. L’homme malheureux est davantage porté à extérioriser son mal être dans l’art, mais c’était sans compter un plaisir à une brassé de tous : le plaisir du créateur. Il arrive que l’on puisse écrire, composer, peindre, motivé par le simple plaisir d’écrire, composer, peindre. Les meilleures histoires ne sont point écrites par ambition, elles sont écrites par passion. Mais les découvertes les plus sages, même remplies d’erreurs, sont toujours le fruit d’hommes de raison, en ce que les passions nous incitent davantage à tromper notre discernement et à juger d’après le cœur au lieu de juger d’après la tête.

26/11/2019

Sur le réveil

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Rien n’est moins naturel que d’obliger un corps à se lever. Remarquez qu’un homme qui a le loisir d’organiser sa journée selon son bon vouloir éprouve un moindre mal pour se réveiller qu’un homme que l’on tire du lit à coup de sonnerie et autre clairon, autrement-dit, soumis à l’impératif du réveil et obligé de se mouvoir à une heure qu’il n’a pas choisi pour répondre à des obligations qu’il n’a pas voulu. L’immersion d’un réveil dans son sommeil, n’est-ce pas se faire violence en ce que la violence est une force contraignante qui brusque, dérange et fait mal ?

Pourquoi le réveil ? Pour nous permettre d’être présent à un certain endroit à une certaine heure. On demande aux enfants de se lever tôt pour être à l’école à 8h30 et ainsi faire classe ensemble, mais pourquoi demande-t-on aux enfants d’être à 8h30 à l’école -alors qu’il fait encore nuit- si ce n’est pour permettre aux parents d’être à 9h sur leur lieu de travail ? Priorité est donnée à l’économie. Une société qui oblige ses citoyens à se lever à une heure précise pour se fondre dans le moule ne peut espérer rendre ces mêmes citoyens heureux et sereins. L’homme heureux n’a aucune peine pour se sortir du lit. Le réveil est davantage utile pour l’organisation qui a besoin de ses membres que pour les membres eux-mêmes ; il agit, de ce point de vue, d’un outil de contrainte, de conformisme, qui, dès le plus jeune âge, apprends aux hommes qu’ils ne sont point maitre de leur vie, et que, s’ils entendent recevoir quelques droits sociaux, ils devront avant tout obéir aux lois qu’impose une certaine idéologie sur l’organisation du travail.

« Si chacun arrivait selon son bon vouloir, me direz-vous, alors l’enseignant ne pourrait pas faire classe, ni la machine tourner, ni l’entreprise fonctionner, ni le marché vendre, ni les sportifs s’entrainer, etc. » Et c’est bien là le problème, la classe est secondaire par rapport à l’usine, et c’est l’usine qui rythme l’organisation de nos journées, comprenez : l’aspect social, notamment l’Education Nationale, est entièrement subordonnée au monde économique qui est lui-même subordonné à l’idée de la plus-value ; or, toute mon idée, et toute la pensée sociale depuis Proudhon jusqu’à Frédéric Lordon, est que cette subordination n’est pas plus naturelle qu’elle n’est dans l’ordre des choses, tout au contraire elle est construite, voulue, approuvée, concédée, admise comme telle par tous ceux qui en subissent le joug. Pourquoi admise ? Parce qu’ils en ignorent les rouages. Et pourquoi ignore-t-on ses rouages ? Parce que l’ensemble est trop vaste, trop complexe, trop divisé, subdivisé, et qu’à force d’habitude on prend pour une norme intangible ce qui est artificiel par essence.

Un Etat ne peut prétendre prendre en charge ses enfants quand il commence par les priver de leur sommeil. Du lit à l’école, de l’école à l’aliénation, il n’y a qu’une marche que nous avons franchie depuis longtemps, et alors que l’école se veut être le loisir des apprentissages et de la connaissance, elle devient une garderie qui ne permet pas aux élèves qui en auraient besoin de réussir davantage ni même d’être « heureux » à l’école.

Ce propos est moins philosophique que politique, mais un gouvernement qui songerait sérieusement à sa jeunesse serait aujourd’hui obligé de redéfinir complètement son organisation sociale et économique. Il ne s’agit pas de réformer, d’ajuster, d’adapter l’école, mais de recommencer du tout au tout. Un parti politique voudrait-il faire de l’éducation sa priorité qu’il trouverait matière à révolutionner le pays.

21/11/2019

Spinoza versus le néolibéralisme

       

Le néolibéralisme repose sur les propositions métaphysiques suivantes : l’homme est libre par essence, autonome, il agit de manière raisonnée, il est capable de choisir selon son libre-arbitre et indépendamment de toute entrave passionnelle.

L’ontologie spinoziste ruine ces présupposés autour desquels s’est construite l’idéologie libérale, son orientation politique et l’organisation socio-économique mise en place par cette dernière. L’individu, suivant Spinoza, n’est pas un être isolé en mesure de décider selon une raison pure. Il en va autrement, tout être est éternellement soumis à des forces contraires, et l’idée même du conatus est « l’effort pour persévérer dans son être », c’est-à-dire de ne pas se laisser détruire par les forces extérieures.

L’essence de l’homme est d’être, selon Spinoza, un être de désir et passions, c’est-à-dire déterminé par un ensemble d’affects qui orientent la totalité de ses décisions et de son action. Exister, c’est être déterminé à augmenter sa puissance d’agir pour ne pas se laisser engloutir par la nécessité naturelle. L’homme n’est pas définit comme un individu dans la nature mais comme un être de la nature, soumis aux mêmes principes premiers naturels que toute chose existante, et à plus longue échelle, que tout être vivant. Nous sommes faits des mêmes atomes que la pierre, l’air, ou la végétation. L’individu est un pôle de puissance désirant et qui a pour force motrice sa passion et ses désirs, ou devrai-je corriger, qui a pour force motrice non pas « sa » passions et « ses » désirs, mais « la » passion et « les » désirs, c’est-à-dire l’ensemble des forces qui affectent et déterminent l’homme, sa constitution, son action, ses décisions, sa pensée, ses fantasmes etc. On ne choisit pas de tomber amoureux ni de prendre en haine, comme l’on ne désir pas toujours causer le mal que l’on a causé. Si J. Mélenchon et B. Hamon avaient décidé d’agir selon la raison et non pas selon leur seule ambition lors de la présidence de 2016, nul doute qu’ils se seraient alliés. La raison n’était alors pour eux qu’un outil afin de justifier leurs passions, et non pas en vue de construire selon les convictions qu’ils présentaient comme étant les leurs. A la vérité ils n’étaient convaincus que par eux-mêmes et prouvaient à quel point les valeurs de gauches sont incompatibles avec l’organisation politique actuelle et ses représentants.

Avec Spinoza l’individu n’est pas un ego, être d’exception, qui fonderait et ferait exister le monde, tel qu’on a pu le penser après Descartes. Tout au contraire, Spinoza renvoie le narcisse et l’égocentrisme à leur juste place rappelant sans cesse la force des structures qui nous détermines dans le tout du monde, qu’elles soient naturelles comme l’« instinct de survie », ou quelles soient artificielles comme les institutions. Toute décision politique, toute orientation artistique, toute ambition scientifique, toutes font rentrer en jeu ou sont déterminées par un ensemble d’affects ou de forces souvent inconnues, au point où l’ensemble des théoriciens du néolibéralisme, des décideurs politiques, des économistes, parfois des scientifiques, psychologues, chimistes etc., ignorent les présupposés théoriques sur lesquels ils fondent leur pratique, et ils l’ignorent tellement qu’ils oublient l’ensemble des décisions qui furent prises pour mener et construire le monde d’aujourd’hui, allant jusqu’à bâtir sur une structure sans fondement comme nous le rappelle les aberrations des crises monétaire, et nous offrant des pensées qui tiennent pour acquis que le monde actuel est le monde tel qu’il aurait toujours dû être, autrement-dit le seul possible, et que sa forme particulière reposerait sur une sorte de loi naturelle.

Les fondements ne vont pourtant de soi, et il est à déplorer que l’individu contemporain né à la suite du développement d’une forme de société possible qu’est le néolibéralisme puisse se penser comme un être d’exception, c’est-à-dire que se concevant en tant que sujet il centre davantage son attention sur lui-même que sur les structures collectives qui lui permettent  d’être lui-même et lui donnant à croire qu’il peut être, dans sa posture sociale, quelqu’un d’autre. Ce martelage de l’élévation et de l’accès à l’élite par une organisation consumériste se marie parfaitement à l’orientation néolibérale que la politique a suivit au XX siècle. La consommation opère d’autant mieux que les produits de la consommation font croire à une transformation de l’individualité. Il faut pour écouler la production de masse susciter le désir, désir que le système médiatique en concordance avec l’organisation économique fait naître en présentant des icônes, des modèles de réussite à suivre, des rêves à réaliser, diffusant par la même occasion un certain nombre de valeurs tels que l’importance de l’argent, une vision de la réussite sociale, de la nécessité du travail, etc.

Revenir à une ontologie spinoziste, c’est se donner les moyens de repenser le monde en secouant l’édifice néolibéral qui, comme toute chose artificielle, ne va pas de soi.

05/10/2019