Sur un sentiment tribal

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Burkina, Louise Leroux

Voyez la démocratie comme l’idéal d’une vertu politique fondée et fondant une liberté juste et une justice libre. Faut-il l’une pour poser les autres, ou les autres pour garantir l’une ? Liberté et Justice ne sont pas des valeurs que l’on tient à côté du processus démocratique, mais des valeurs qui tiennent le processus comme un mur porteur et sa charpente. Si vous ne croyez pas en ces valeurs contradictoires, si vous ne les placez par au-dessus de l’organisation politique, si vous ne les faites pas vivre, alors vous plongez l’idéal de démocratie dans un bain de chimères, une illusion que les puissants font miroiter pour calmer les appétits des plus pauvres. Contradictoires ? Parce qu’une justice absolue détruit une liberté absolue, et vice versa. Il faut donc les poser comme relatives et les faire dépendre l’une de l’autre, en introduisant, par exemple, l’intermédiaire de l’égalité.

Que quelques-uns soient très riches importe peu si personne n’est très pauvre. Néanmoins on observe que la misère se partage mieux que la richesse. Elle pousse et se diffuse comme la moisissure dans une corbeille de fruits. Beaucoup souffrent pour qu’un seul profite, toute réussite est toujours d’exception, le modèle s’achève sur un parterre de brouillons.

Il faudrait penser le peuple comme une tribu. Dans cette dernière, les hommes interagissent les uns avec les autres, d’homme à homme, de tête à tête et de cœur à cœur. Dans une nation, les hommes se croisent et pour beaucoup s’ignorent. Les chefs d’une nation connaissent le papier et ses attributs, mais pour ce qui concerne de connaître l’homme, ils n’en voient qu’une vague silhouette. Par exemple, mes voisins de palier ne sont pas nécessairement de ma tribu. S’ils sont posés là, comme des êtres singuliers, ils pourraient être autre ou ne pas être là, ils ne sont pas indispensables à ma vie, nous ne faisons pas partis du même clan.

Autre exemple. Je n’ai pas envie d’écouter le juge, le policier, le directeur, pour les hommes qu’ils sont, mais pour la fonction qu’ils incarnent, c’est-à-dire parce qu’ils appartiennent à une puissance bien supérieure à moi qui leur attribue un pouvoir par cette fonction. Voilà ce qu’ils sont, non pas des hommes, mais des fonctions. Ils font le deuil de leur humanité dans les habits qu’ils sont contraints de porter. Pas étonnant que la robe du juge soit noire.

Dans une tribu, dans un clan, l’autre est une partie de moi-même, je ne me pense ni ne me conçois sans lui. Je ne me sens pas observer par des êtres qui voudraient me recaler dans leur droit chemin, esprit totalitaire, mais appartenir à un seul et même corps organique, pour reprendre l’idée du sociologue. Tous autour de moi sont sous le même régime. Le chef n’y a pas d’autres intérêts que son clan, il n’est pas celui qui décide de ses privilèges, c’est la tribu qui lui accorde car il accepte de se vêtir d’un rôle au combien difficile. Il ne voit pas d’abord le pouvoir, mais la lourde responsabilité qui lui incombe ; c’est un regard sur le monde qu’aucun homme d’état d’une nation ne peut prétendre incarner, car il ne connaîtra jamais assez les hommes de son peuple.

Tout président de la République qu’il est, je (le citoyen) ne reconnais pas en lui la un chef. Il n’a que la force des institutions pour me contraindre à obéir, alors que dans la tribu, le chef est pour moi avant tout un homme, appartenant au corps comme une cellule vivante, un exemple à suivre pour qui il est. La fonction et l’homme n’y font qu’un.

« Les êtres humains ne s’émancipent qu’au sein d’un groupe naturel », disait le communard. Ce qu’a une tribu mais qui manque à un peuple, c’est la mesure du groupe, une mesure à hauteur d’homme et que l’on peut saisir du regard. Au-delà, dans les grands nombres, l’autre devient étranger. Et si, à l’exception, on peut voir l’homme dans l’inconnu – c’est le voyageur – on ne le peut point dans une foule d’inconnus. Nos sentiments ne sont pas à la hauteur de l’événement.

Remarquez que ce qui nous affecte dans la mort, c’est le cas particulier, c’est de pouvoir nommer le mort, sa singularité et son visage. Nous avons là toute une tristesse à partager, mais nous n’en avons pas davantage pour un mort que l’on connait que pour une foule d’inconnus que l’on ignore. Nous ne serons pas plus ou moins triste pour mille morts que pour un seul, car la tristesse a un seuil indépassable au-delà du quel chaque larme n’est qu’une goutte de plus dans l’océan. C’est pourquoi Auschwitz et Hiroshima sont invivables, pour ne pas dire inenvisageables. Nos sentiments ne sont pas adaptés au carnage, nous n’avons pas assez de tristesse pour chacun de ses morts, ni même assez de raison, nous sommes finis face à l’infinie monstruosité de nos actes. Quiconque pourrait ressentir tous ces drames du monde ne pourrait pas vivre.

Mille inconnus sont morts, me dit-on, au regard de ce qui arrive chaque jour, ce n’est pas assez pour en faire un drame, même si certains le voudraient. Il en faudrait un million. Par contre, si ma fille venait à mourir, j’aurai de quoi renverser le ciel et assécher la mer pour chambouler le monde. Satan n’aura qu’à bien se tenir.

Les chiffres mentent toujours car ils n’épuisent pas le réel, ils ne représentent même pas la vie et ne le peuvent pas. Tous ceux qui gouvernent voudraient pourtant nous le faire croire, car à défaut de maîtriser le réel, ils peuvent manipuler les chiffres, convaincus que l’ordre du monde se change comme l’on change un tableau Excel. Mais au final, c’est bien l’homme qui meurt, et le chiffre pourra être donné à un autre.

Détrompez vous, les nations qui réussissent le mieux ne sont pas celles avec les plus grands chiffres mais celles avec les plus grands sourires quand le cœur y est sincère.

30/03/2020

Sur la loi du plus fort

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Nous pouvons nous entendre sur des faits, mais ne pas partager la même interprétation au sujet de ces faits. C’est l’épineux problème du darwinisme et de sa théorie de l’évolution. Darwin dépeint la sélection naturelle, en scientifique, il en présente des aspects et des constances. Mais de ce décryptage a découlé, à la suite de sa révolution conceptuelle, des idées dominantes qui ne sont pas non plus véridiques, telle que celle de « loi du plus fort » comme matrice du monde vivant, ou de la nature comme terrain d’un conflit de force.

Que la force soit un des critères que l’on retrouve dans la sélection naturelle, c’est une chose, mais dire qu’il est le critère, et que de cette interprétation on pense le monde comme un jeu de force, c’en est une autre.

Que signifie être « le plus fort » ? Prenons une espèce que nous connaissons bien, l’homme. Un individu est-il le plus fort parce qu’il possède une certaine force physique pouvant contraindre ses congénères, comme deux buffles se martèlent le crâne à coup de joute pour séduire la femelle la plus désirable ? Une femelle sélectionne-t-elle le père de ses enfants sur ce seul critère physique ? S’il est indubitable que l’instinct joue son jeu dans la séduction, d’autant plus quand l’homme se fait davantage animal et moins humain, ce critère n’a pas non plus le monopole de l’accouplement. Comment expliquer que cet homme si fort, qu’il est capable de déplacer un camion, soit par la même occasion subordonné à cet autre homme qui semble avoir un peu plus de cervelle. Quel est donc le plus fort entre les deux, celui qui obéit ou celui qui ordonne ?

De la même manière, comment se fait-il que celui qui a su apprendre toutes les encyclopédies du monde et tous les manuelles de manipulation se retrouve contraint de se soumettre aux lois imposées par des hommes ignares au porte-monnaie aussi large que la panse de Crésus ? Qui est le plus fort, celui qui à l’or, le pouvoir, le cerveau ou les muscles ?

Mais voilà que l’enjeu de la sélection naturelle est de se reproduire pour perpétuer l’espèce, et que l’on découvre un homme pas si malin, un peu svelte, peu prompte à donner des ordres comme à en recevoir, avec une bourse correcte mais point remplie, et qui aurait à son actif une vingtaine d’enfants de quatre ou cinq femmes différentes. Ne serait-ce pas là la marque du cador ?, de celui qui aurait le mieux réussi à brasser et propager sa génétique ?

Non point, la réponse n’est pas ici, car à l’évidence, pour l’espèce humaine comme pour toute espèce vivante, l’individu n’est jamais le plus fort tout seul. Toute la force de l’homme réside dans la collectivité et l’organisation qui régie cette collectivité. Le roi à beau se croire au-dessus de la masse, il suffirait que tous renoncent à lui obéir pour qu’il s’en retrouve bien sot entouré de son or et ses châteaux.

Les Lumières ont pensé l’individu pour le libérer des tyrans, mais se libérer d’une contrainte ne signifie pas se libérer de sa nature. On a théorisé l’individu et ses droits, mais on a oublié de le réintroduire dans son milieu naturel, le groupe. Nous pensons l’homme hors-sol et voilà un monde gouverné par la pensée de cette espèce d’homme, ce mythe du self-made-man, alors que toute l’histoire est la preuve même qu’un homme seul ne peut jamais s’en sortir sans les autres, il ne pourrait même pas exister.

Croire que l’on peu se faire tout seul, c’est croire que l’on peut devenir qui l’on veut, mais c’est aussi rendre malheureux ceux qui n’y arrivent pas, soit la totalité des hommes à quelques exceptions près. Combien échouent pour qu’un seul réussisse, l’évolution est un brouillon, le chemin qui se maintient est l’exception. C’est aussi croire que le monde est un terrain mis à notre disposition pour réaliser notre projet, notre dessein, au-lieu de comprendre que si l’individu n’est rien sans son espèce, son espèce n’est rien sans le monde, et que la symbiose nécessite que chacun puisse avoir sa place pour exister. Tout un monde se retrouve chambouler à cause d’un virus qui en six mois fera bien moins de mort que la pollution en trois jours, on en tuerait des libertés fondamentales, on en priverait les hommes du soleil en disant que c’est pour leur bien, mais le problème, ce n’est pas le virus, c’est les hommes qui organisent le monde. Le remède est à chercher par là. Malheur à une collectivité qui n’est gérée qu’à l’avantage de quelques-uns.

On parle de la vie, mais on la pense comme si elle était multiple. Il apparaît pourtant, jusqu’à preuve du contraire, que la vie est une, est qu’elle est sur ce monde et sur cette terre. Et quand bien-même elle serait ailleurs, elle serait toujours une, comme l’ensemble de tous les vivants.

Concevez la vie comme un être organique unique, détruisez une espèce, et vous détruisez la flore intestinale qui lui permet de transformer sa nourriture en énergie. Détruisez une forêt, et vous la privez d’un poumon, jetez-y vos déchez, et vous condamnez ce corps à la maladie qui, s’il ne guérit pas, entraînera la mort d’un être difforme. Il est malheureux que les hommes qui se croient sur le toit du monde ne remarquent pas qu’ils piétinent toute la fourmilière, et que si celle-ci s’écroule, ils s’écrouleront avec en écrasant dans leur chute tout ceux qui ont payé de leurs efforts pour élaborer l’édifice. Ceux grimpent hauts par-dessus les autres aplatissent tout le reste.

Hélas, la mémoire d’un homme ne dépasse pas une vie, et les erreurs d’hier seront les erreurs de demain.

24/03/2020

Sur l’autorité et l’exemple

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Le roi danse, film

Ni la fonction ni les études ne sont garants de l’autorité ; l’autorité, ce pouvoir d’agir sur autrui, cette capacité à se faire obéir. De tout ce qui fait autorité, le critère essentiel réside dans l’exemplarité. Un homme non exemplaire n’aura plus que la contrainte et les menaces pour incarner le pouvoir que lui prête l’institution.

L’exemplarité est plus profonde qu’un apparat, elle ne tient pas que dans le costard ni dans la posture, sauf pour ceux qui ont quelque chose à vendre. Pour être exemplaire, il ne suffit pas seulement de lier les actes aux mots, d’agir guidé par une haute idée de la vertu, désintéressé. Si c’est là une base, une brique, l’exemplarité, pour se barder d’aura, nécessite une expérience de vie, un vécu, des drames et des combats.

L’homme qui parle, conseil et ordonne, doit savoir de quoi il parle, conseil et ordonne, non pas parce qu’il l’aurait appris dans des livres, mais parce qu’il l’aurait vécu de son propre son sang et avec sa propre chair. C’est le syndrome de l’enseignant formateur, on est porté à écouter davantage l’homme de profession que celui qui enseigne comment tenir une classe sans jamais avoir mis les pieds dedans. Le discours de l’homme d’inexpérience se risque à des fausses notes, une entourloupe qui nous fera dire en face de l’homme d’expérience, que lui il sait de quoi il parle, cela s’entend, cela se sent, cela se voit.

A la guerre comme au travail, le chef qui envoie ses hommes à la boucherie est un mauvais chef ; il faut avoir senti « l’odeur du napalm au petit matin », il faut avoir pioché, coupé, porté, soulevé, trié, en somme, sué, pour comprendre la peine que l’on demande à ses subordonnés. L’homme qui a frôlé la mort, qui a déjà fait l’effort, ne désir pas pour autrui les mêmes peines, ou c’est alors un homme malicieux. Il entend au contraire mettre en œuvre toute son expérience pour éviter aux autres les mêmes embûches sur le chemin.

Hélas, certaines embûches sont nécessaires pour se forger une volonté, et l’enseignant le sait. L’on affûte bien une lame que contre le roulement de la pierre, quelque chose doit résister pour qu’un esprit s’aiguise, vif, souple, apte à s’adapter sans se laisser périr devant le moindre obstacle. Toute raison n’est qu’instinct de survie. L’art du chef est de connaître les nuances, de savoir ce qui est faisable et ce qu’il ne l’est pas.

Tout le problème de la politique moderne et de nos jeunes chefs, pour certain d’entre eux, est que l’on sent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les ministères, les bureaux de cadres, et l’administration, là où l’on prône chaque jour la bienveillance et l’empathie, l’on ne gère ni ne traite des hommes, mais des chiffres, des numéros, et des idées. L’individu perd de sa substance pour gagner en abstraction, il devient un bout de papier dans les wagons d’Eichmann ; sa singularité s’étiolera d’autant plus que l’homme qui l’a en charge ignorera de quoi il parle. Aucun des mille dossiers que les enseignants doivent remplir sur un élève ne disent vraiment qui est cet élève, ni ne permet de le connaître.

Les années d’études ne remplacent pas l’expérience, et l’on apprend que trop mal à gérer des hommes dans un cours ou dans un livre. Le mieux étant de partir du bas, de connaître les rouages et les hommes à qui l’on a à faire. L’on sera d’autant plus respecté que celui qui attend qu’on lui prenne la main se reconnaîtra en nous comme un enfant devant l’adulte.

27/02/2020

Sur la révolution

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Millet, paysans et le veau

La révolution, écrit Camus, est un mouvement qui « boucle la boucle », soit le retour d’un astre à son point de départ. Connotant son origine astronomique, on parlera en politique/économie du passage d’un gouvernement à l’autre après une transition complète. Le retour du même au même ! A quoi bon faire la révolution si au final tout recommence pareil ? La forme change, l’ossature reste. La thèse de Camus est qu’aucune révolution n’a jamais fait histoire, tout au mieux avons nous eu affaire à des réformes, c’est-à-dire au seul changement de « régime de propriété ». Plébéiens et esclaves ont épousé le servage ; serfs et paysans ont déchaussé leurs sabots pour revêtir la cotte de l’ouvrier prolétaire, ouvrier qui s’est métamorphosé en agents de maintenance, chômeurs et salariés.

Le révolutionnaire voudrait abattre un modèle pour le remplacer par un autre, mais ce faisant, il abat des hommes. Il ferait mieux de suspendre un temps son imagination pour revenir au monde et s’inspirer d’une morale paysanne, c’est-à-dire d’une morale pragmatique, guidée par la seule nécessité de son efficacité. Le fermier, le cow-boy, l’éleveur, les hommes d’une rudesse forgée par le vent et la terre, n’abattent pas une bête en souffrance alors qu’ils pourraient encore la soigner, ils n’abrègent les souffrances que parce qu’un point de non retour est dépassé, et comme le dit Candy à George dans un roman de Steinbeck, mieux vaut le faire soi-même quand notre ami nous tient à cœur, car il y a en notre fidèle compagnon comme une partie de nous même, une affection sans jugement.

Mais nous n’en sommes point au non retour, point du tout, et de très loin. Au lieu d’abattre et de guerroyer, modifions, améliorons, corrigeons ; mieux vaut une démocratie qui avance à tâtons qu’une dictature qui ensevelit toute vie comme un rouleau compresseur. Je ne raserai pas ma maison parce qu’il a une fuite ou que la chasse d’eau est cassée. Cela énerve, frustre, mais cela se change. Contre la dictature des chiffres, préférons une tendresse toute poétique, indénombrable. Mais si nous voulons la liberté, il faut alors en payer le prix, assumer son instabilité et l’angoisse des responsabilités qu’elle amène, car être libre ne signifie pas, « libre de toute conséquence ». Ne renonçons pas à cette valeur durement acquise pour une quelconque sécurité ou un quelconque confort ; beaucoup de contraintes et de règles sont nécessaires pour espérer un peu de liberté d’esprit. Nous avons le droit de penser, de dire ce que l’on pense, de nous déplacer sans rendre des comptes, et ce sont là des privilèges si rares dont l’on a tendance à croire qu’ils vont de soi. Certains, au nom de la liberté, de la justice, et de l’égalité, voudraient nous obliger à être libre contre nous-mêmes, autrement dit, à nous soumettre à leur jugement, et ils nous violenteraient pour notre bien s’ils le pouvaient.

La révolution plie les faits sous l’idée, elle tord le monde, mais elle ne le renverse pas. La seule révolution qui vaille achèverait l’histoire dans une unité heureuse, autrement, elle n’est pas révolution ; nous entrons alors dans le domaine du mythe, car il y a trop de passions en l’homme pour se contenter de la moindre perfection, et toute l’histoire est une histoire de lois naturelles. Le problème de l’homme révolté, écrit Camus, est qu’il est frustré de l’être, « il préfère une injustice généralisée à une justice mutilée », justice de Bane, justice du ressentiment. Une révolution meurtrière ne mérite pas d’exister, tout mouvement assassin ne mérite pas d’exister, car rien en ce bas monde, disait Rousseau, ne justifie d’être acheté au prix du sang humain.

La foule est irascible, la foule défile, la foule à faim, mais la foule n’est pas le monde. Des hommes qui avaient tout ont chanté la décapitation du roi, ils voulaient plus encore, et l’esclave devient tyran. L’opinion d’une foule en colère est une opinion de ventre, les sentiments s’y échangent plus vite qu’une parole mesurée. La tête qui raisonne étouffe la colère quand la tête en colère est étouffée par ses passions. On répond à la violence oppressive des uns par la violence déchaînée des autres. J’avais pourtant cette idée que la révolution devait amener la paix, et que la paix est à elle-même son propre modèle ; une paix gagnée par le sang des hommes ne mérite pas tant d’exister. Si vis pacem, para bellum ? Le paysan ne s’occupe pas de guerre, il se contente de nourrir les hommes.

25/02/2020

Sur penser la catastrophe et l’individu

des pommiers , Coucher du soleil , Eragny de Camille Pissarro (1830-1903, United States) | Reproductions D'œuvres D'art Camille Pissarro | WahooArt.com
Des pommiers, coucher du soleil ; C. Pissarro

Tant que la catastrophe ne s’est pas produite, l’alarmiste pourra répéter cinquante mille fois, « attention, attention, attention » ; et le jour où la catastrophe arrivera, il saura vous rappeler « je vous l’avais bien dit ».

Comment penser la catastrophe? Comment vivre avec l’idée de catastrophe ? Car si l’on ne s’en occupe pas, la voilà qui peut arriver (on se rendra blâmable de n’avoir rien fait), et que si l’on s’en occupe, s’évertuant à l’anticiper, à la prévoir, à l’éviter, nous vivons chaque jours avec l’idée d’une épée de Damoclès comme suspendue au dessus de nos tête pour un risque qui pourrait ne pas arriver.

Nous faisons un effort sur nous, prenons garde à notre consommation, au métier que l’on veut faire, à minimiser notre pollution, et voilà que notre journal préféré révèle un nouveau scandale sanitaire et environnemental. Nous adaptons alors autant que possible notre mode de vie, faisons davantage attention, quand soudainement les médias nous alertes de nouveau sur un éventuel danger cataclysmique d’une ampleur sans précédente, images à l’appui. Le danger nous suit comme une ombre et nous avons l’esprit point tranquille.

Nous avons l’impression d’être la cause des maux du monde, et sans doute le sommes nous un peu, mais aussi ne le sommes nous pas complètement. Le drame existe, partout, en tout temps, et alors que les chrétiens craignaient la fin du monde en l’an mille, coup de colère d’une apocalypse divine, nous craignons la fin du monde sous les ogives nucléaires et le désastre écologique. Le vrai enjeu n’est pas de savoir si le monde va disparaître, il est de savoir quand il va disparaître, demain ou dans un milliard d’années?

Peut-on dire « STOP ! Je n’en peux plus de me sentir coupable de simplement essayer de vivre dans le monde que l’on m’a fourni ». L’économie verte et le cycle court n’inventent rien, il suffit de retenir nos ambitions et de nous inspirer de la vie de nos arrières grands parents, plus proche de la nature et des hommes.

Les stoïciens nous incitent à vivre guider par cette pensée que JE vivrai de la même manière si JE devais mourir demain ou si JE devais mourir dans quarante ans. L’homme serein, guidé par la raison philosophique, a chaque jour le sentiment d’exister pleinement ; au chaud, derrière son bureau, la mort ne l’impressionne guère. Peut-être en serait-il autrement sous une pluie de balles, assourdi par les détonations et la mort de proches ; toujours est-il qu’à l’instant, je n’ai pas envie de m’encombrer l’esprit de mauvaises pensées. Quoi qu’il arrive demain, j’aurai bien vécu aujourd’hui.

Le problème avec la mort n’est pas tant notre mort (résolu par Epicure) que la mort des autres, ou, pourrait on dire, des êtres innocents : animaux, enfants, plantes, parents ; êtres rares car singuliers. Tout le drame est de vivre parmi les morts, or beaucoup sont morts pour que nous puissions vivre, mais il y a un ordre logique, les anciens doivent laisser leur place, et non l’inverse. La vie, c’est un peu comme une mouche sur un tas de crottins. Le vivant est plus précieux qu’un lingot d’or, et, il faudrait refuser, coûte que coûte, de lui accorder un prix.

La misère du monde nous est livrée sur un plateau repas, c’est plus que je ne peux en supporter ; mais j’ai cette idée qu’une société est faite d’hommes, et que la force de la collectivité peut absorber plus de coups que ne peut en subir un individu isolé. L’espoir n’est donc pas dans un homme, il est en nous tous. Un des plus grands génies de son temps, Descartes, peut aller se rhabiller. Le cogito n’est qu’un mythe, tout homme est homme du monde, personne n’est en mesure de créer sa pensée ex nihilo et à partir de lui-même, comme personne n’est en mesure de se faire « soi-même », ébranlant tous les fondements de nos croyances modernes sur le sujet et l’individu. Il ne faudrait pas dire « je pense donc de je suis », mais « nous pensons, donc nous sommes ».

09/02/2020

Le peuple dépeuplé

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Le peuple, Bosler

Chacun ne peut y aller de sa petite définition, selon son bon vouloir ; il faut pouvoir se mettre d’accord, à un moment ou un autre, sur le sens des mots ; au lieu de quoi l’on se dispute quand on dit la même chose, ou que l’on n’attribue pas la même idée aux même mots. Par exemple, beaucoup comprennent par « transcendantal » une force supérieure qui s’empare de vous, quand le philosophe référa davantage, accoutumance kantienne, aux catégories a priori de la connaissance. Un mot peut avoir des sens différents selon la discipline qui l’utilise, mais il n’en faut pas moins un caractère commun à toutes ces définitions, et c’est autour ce caractère commun, de la polysémie qu’il s’en dégage, que Platon construit ses dialogues.

Michel Onfray est bien embêté avec son concept de « peuple ». Le contenu (de quoi ca parle) doit être englobé dans le concept, ou le concept doit renvoyer, dans ce cas, à quelque chose de concret. Si je dis que le « chat » est un animal à quatre pattes avec une queue et qui mange, je peux tout autant désigner un chien qu’un cheval.  Or Michel Onfray définit le peuple comme étant « ce sur quoi s’exerce le pouvoir et qui n’exerce pas de pouvoir en retour ». Cette proposition définitionnelle s’axe autour du jeu de pouvoir, mais elle exclut aussi un bon nombre d’individus qui concrètement semblent appartenir à un même peuple. Les enfants, d’accord, les petits gens, ok (encore faudrait-il définir les « petits gens »), mais les cadres, les dirigeants, les enseignants, les hommes politiques, ne sont-ils pas des gens du peuple ? Les relations de pouvoir sont effectives à toute échelle sociale, un enfant exerce du pouvoir sur un autre, etc. Sans doute Michel Onfray parle-t-il du pouvoir proprement politique, c’est-à-dire de ceux qui organisent la société et répartissent les tâches, mais en ce cas, qu’est-ce qui permet de dire que le Président de la République ou une quelconque élite qui exerce le pouvoir ne ferait pas partie du peuple ? Pourquoi les exclure, sur quels critères ?

La définition que propose le philosophe n’est ni exhaustive, ni suffisamment englobante, ni même ne renvoie à quelque chose que l’on peut désigner, car si nul ne doute qu’il y ait «des peuples », il n’y a sur le territoire de France qu’un seul peuple, en lien avec ce territoire, et je n’ai pas le sentiment qu’une majorité de Bretons ou de Corses se sentent appartenir à un autre peuple que le peuple de France, comme cela pourrait-être le cas entre l’Ecosse et l’Angleterre ou entre l’Allemagne et l’Autriche. De plus, un peuple pourrait regrouper différentes ethnies tout en conservant le sens englobant de la définition, regardez les USA.

Prenons la définition du CNRTL :

Peuple : « Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes ».

Elle commence en précisant une notion à mon avis essentielle du concept, celle d’ensemble. Quiconque entend le mot « peuple », entends aussi l’idée d’ensemble, de groupe, réuni par des critères communs. On ne fait pas un peuple en famille, seul dans son coin, il faut différentes familles pour faire un peuple.

Ensuite, le CNRTL relie la notion à la terre, ce qu’il appelle « territoire déterminé », c’est-à-dire que l’on peut identifier géographiquement. Français et Belges parlent la même langue, il ne s’agit pas pour autant du même peuple (quoi que l’histoire et la génétique seraient me contredire), parce que leur territoire, délimité, est soumis à des organisations politiques différentes. Les individus ne font pas que cohabiter sur une terre commune tels Neandertal et Cro-Magnon, ils ont une origine commune, c’est-à-dire, autant un ADN partagé qu’un ensemble de traditions, une histoire fondatrice, des us et coutumes semblables, pensent à l’avenir ensembles, etc.

Cette définition, qui me semble plus appropriée, n’exclut pas l’idée qu’un peuple peut se construire, c’est-à-dire qu’il représente quelque chose de malléable, changeant, en devenir, ce qui, dans notre cas, comme pour le peuple américain, est très vrai. Mon ADN n’est pas française, mon sang n’a pas des globules « bleu blanc rouge », pourtant je me sens français parce qu’appartenant à un territoire, à une histoire, me déterminant dans qui je suis, l’histoire de mon peuple, le peuple de France, que je partage avec les Basques, les Ch’tis, (et pourquoi pas quelques Belges), peu importe que ce récit national soit fictionnel ou nom.

Aussi, si la notion de pouvoir permet d’éclairer une facette de l’idée de peuple, elle n’est en elle-même pas suffisante car ne prend pas en compte la complexité de ce à quoi renvoient les mots. Expliquer, vulgariser, simplifier, ne signifie pas débarrasser une définition de sa substance, ni se restreindre à un sens conceptuel, un sens qui nous arrange, ce qui est, je suppose, un travail difficile quand on a dix minutes de paroles sur un plateau télé entouré de journalistes qui ne recherchent qu’à faire du buzz.

17/01/2020

Sur avoir le droit

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Dans son Traité Politique, Spinoza explique que le droit est l’expression de la force la plus grande, en d’autres termes, la codification du droit résulte des lois naturelles de l’opposition des forces. Par conséquent, la démocratie née de la coalition d’une majorité individus s’opposant à la force de domination de quelques-uns. En effet, par cette force, les tyrans, minoritaires, remettent en cause jusqu’à l’existence même des hommes qu’ils soumettent. Pour se protéger, le plus grand nombre établit des règles, règles qui, en suivant Spinoza, ne reposent que sur la force d’alliance des êtres vivants, et non autre part, comme nous allons le voir. En aparté, de ce point de vue, la culture n’est pas à opposer à la nature, elle n’en est que la continuité en ce qu’elle exprime les règles fondamentales qui régissent le vivant. La légitimité n’est pas davantage naturelle que la légalité, si ce n’est en tant qu’idées émergentes de ce conflit de forces.

Quand un individu a conscience de ses droits mais que l’égalité de ses droits demeure théorique, et non pratique, l’homme est poussé à se révolter. La révolte n’est possible, écrit Camus, qu’à la condition que l’homme révolté ait une idée du droit qu’il est en mesure d’acquérir. Dans un état de droit divin, la loi étant pyramidale, l’individu n’a pas à douter de sa place dans l’ordre du monde, mais, à la mort de Dieu, il faut alors justifier la place que chacun tient dans l’arbitraire des organisations sociales, d’où l’important travail durant des siècles de faire reposer le droit selon l’ordre de la nature, d’Hobbes à ce propos en passant par Rousseau.

En démocratie, encore et toujours, le droit s’accompagne de devoirs, et il serait bon, dans l’ordre de l’éducation, de faire comprendre aux enfants que le citoyen a d’abord des devoirs (même si dans la loi droit et devoir se tiennent dans un même temps), devoirs tel que le respect des règles, qui permettent ensuite au droit d’advenir et à la liberté d’exister. Beaucoup revendiquent leur droit en le brandissant comme un étendard de dignité, mais ils oublient que la politesse est le premier devoir que l’on doit à l’égard d’autrui. Par exemple, la règle du silence, en classe, est aussi la règle qui permet à ceux qui en ont besoin, ou envie, de se concentrer sur leur tâche ; celui qui rompt ce silence, sans que l’autorisation en soit donnée, s’incruste par la même occasion dans l’intimité de ses camarades. Il se fait impoli en bafouant le droit d’autrui, vulgaire quand il s’exclame haut et fort que lui-même a le droit à la parole.

Avoir le droit !, crie l’homme révolté. Mais d’où émane ce droit ? Celui qui réclame des droits les réclames à l’institution, c’est-à-dire à l’organisation sociale qui codifie ces droits. Car à l’état de nature (et en l’absence de dieux), comme nous l’avons dit, le droit, toujours, est le droit de la force la plus grande. En d’autres termes, nous n’avons pas des droits « par nature », – la liberté ni l’égalité ne sont des « droits naturels »- mais parce que la force à laquelle nous appartenons légitime l’émergence de ces droits qui permettent, au plus grand nombre, de ne pas souffrir de la volonté de quelques-uns. Cependant, la nature étant ainsi faite, -chacun étend sa force de vie pour exister-, que « l’esclave commence par réclamer justice et finit par vouloir la royauté ».

Par exemple, pour qu’un débat soit constructif et fasse avancer le schmilblick, il faut que la discussion se construise autour de règles d’écoutes et de respects, autrement, nous en arrivons au niveau des commentaires Youtubes où chacun dit ce qu’il a à dire, parfois dans l’insolence la plus totale et sûr de sa vérité.

L’idée même de Justice n’est pas une idée inscrite dans les gènes, et ce n’est pas parce que quelques observations montrent des sociétés animales s’établir selon l’entre-aide, l’égalité, le soutient aux plus faibles, etc., que cela suffit à justifier la place que l’on accorde instinctivement à la Justice.

La Justice s’établit selon une certaine idée du bien et du mal, idée qui elle-même est relative aux forces qui animent l’individu. Je ne désire pas quelque chose parce que c’est bien, mais la chose est bien parce que je la désire. Aussi l’objet du bien, tout comme la manière de l’appréhender, sont sujets au changement. La dichotomie force du mal contre force du bien, n’émerge et s’inscrit dans la pensée occidentale qu’avec l’avènement du christianisme. Inversement, la représentation hellénique n’était pas autant catégorique au sujet de la question. Dans la Grèce qui précède Périclès, les hommes et les Dieux appartiennent au même monde. Seul des degrés de différences séparent la nature humaine de la nature divine, et l’on rencontre des demi-dieux comme des dieux périssables. Les Dieux, à l’image des hommes, font le mal en voulant faire le bien, ils sont irascibles, amoureux, jaloux, passionnés, etc. L’idée de culpabilité, souligne Camus, n’est pas à opposer à l’idée d’innocence. Cette dichotomie s’opère avec la séparation stricte des hommes d’un côté et d’un Dieu tout puissant de l’autre, un Dieu d’amour, entièrement bon. Notez que les forces du mal, Satan, sont considérées comme telles parce que l’ange déchu a voulu connaître et approfondir le savoir. Littéralement, la science, c’est-à-dire l’organisation du savoir, est l’outil de Satan. C’est aussi l’outil de l’émancipation et de la révolte. Mais, avec le christianisme, l’homme est soit innocent de nature, soit corrompu par les ténèbres qui nous assaillent de toute part. Autrement-dit, le mal nous est extérieur. Le protestantisme ira plus loin encore, puisque Dieu décide par avance des êtres entièrement pures et des damnés. Les hommes corrompus ne pouvant rien faire pour le salut de leur âme.

Le christianisme s’éloigne de la nature de l’homme, il perd la subtilité que l’on retrouve dans la pensée des anciens. Le mal n’est pas à opposer au bien, et donc nous n’avons pas à élaborer une idée de la justice suivant le seul paradigme du manichéisme. Mal et bien se tiennent ensembles, ce qui oblige la justice à se faire pragmatique, non pas péremptoire. L’institution judiciaire est l’instrument du droit, c’est-à-dire de la force la plus grande. Le sens du juste et de l’injuste n’est que l’expression des affectes qui contrarient où facilitent notre propre volonté de puissance.

Je terminerai ce propos par une réflexion à part entière. Je regardais une vidéo où l’orateur expliquait que « nous étions dans une société où… ». Tous avons déjà connu ces discutions où un interlocuteur nous  raconte « qu’aujourd’hui n’est plus comme hier ». Même dans ces Propos, vous verrez de nombreuses fois ce raccourci, « le monde d’aujourd’hui, la société du moment » etc. D’où tirons-nous ce jugement ?

  • Soit de notre expérience, c’est-à-dire de nos sens, de nos rencontres, ne notre histoire. Mais alors, avons-nous un une vision suffisamment large de nos contemporains pour en tirer une loi générale ? En quoi pouvons-nous nous assurer que nos souvenirs d’enfances ne sont pas tronqués par l’étroitesse de notre capacité de juger rationnellement d’une situation ?
  • Des statistiques, des lectures, et des représentations qui en découlent. Mais statistiques et représentations sont aussi choses humaines. Les statistiques donnent un aperçu extérieur d’une situation, mais elles ne décrivent pas la complexité des forces intérieures qui animent l’homme du quotidien. Quant aux représentations, elles sont elles mêmes le produits d’artistes ou de créateurs, dont la pensée et le geste sont soumis aux idées de leurs époques.

 La seule chose que nous puissions faire sans nous écarter de la vérité, du point de vue de notre propre jugement et avec nos propres neurones, est de décrire, de détailler, d’exposer les comportements que l’on observe, mais nous ne sommes pas en mesure, à notre seul échelle, d’établir les lois générales qui opèrent les métamorphoses de l’âme de nos contemporains. Il est fort à parier que, ce que nous considérons comme un défaut générationnel, se retrouve en vérité sous d’autres formes, voire exprimé de la même manière, dans des cultures de différents temps. Pour s’en assurer, il suffit de lire les œuvres des esprits illustres de leur civilisation. Nous retrouverons bien les défauts d’aujourd’hui ailleurs, et le monde continue de tourner.

24/12/2019