Sur l’hypocrisie des enterrements.

Burial, L’inhumation précépitée

Il faut parfois l’ombre d’un enterrement pour révéler toute l’hypocrisie des vivants. Voilà l’heure des beaux discours, des plaintes et des regrets. Le défunt se fait divin, et chacun a son mot à dire, l’âme en peine et l’œil humide. Il arrive que des hommes aient davantage de présence le jour de la cérémonie que durant l’existence du mort. Je me souviens de paroles de vivants qui flirtaient avec le mépris et la moquerie lorsque l’homme était absent, mais qui se faisaient mielleuses et inondées de tendresse lorsqu’il fallait tenir le discours devant l’assemblée des endeuillés.

Nombreux sont les génies qui vécurent pauvres et miséreux mais dont les œuvres s’achètent désormais à coup de millions. Leur existence était-elle un frein à leur rentabilité ? Il fallut leur mort pour que leur talent naisse aux yeux du monde. Et voilà que chacun y va de son petit mot, se souhaitant des plus estimés par le mort, débordant d’affection et de chagrin par cette perte éternelle. Mais un cadavre n’a nul besoin d’amour. « N’ai pas pitié des morts, dit Albus Dumbledore à Harry Potter, aie plutôt pitié des vivants, et surtout de ceux qui vivent sans amour ». C’est de notre vivant que nous avons besoin d’être aimé, non pas une fois mort.

Pourquoi devrai-je m’obliger à avoir un mot gentil pour ce camarade de classe décédé dans un accident de voiture alors que je le détestais de son vivant ? La chose me choque, et j’éprouve de la tristesse quand j’apprends que cet homme que j’ai côtoyé adolescent est définitivement parti alors que nous avons le même âge, mais je ne m’efforcerai pas pour écrire un éloge quand je pense d’abord à le blâmer et que je ne parviens pas à oublier ces mauvais sentiments qui m’animent à son égard. Mourir n’est pas une excuse pour le pardon. Rien ne m’oblige à pardonner le plus vil des hommes le jour de sa mort, tout comme Louis XIV, d’après la rumeur, ne succombât pas aux prières de sa mère qui essaya tant bien que mal d’infléchir sa volonté en rendant son dernier souffle. Il ne s’agit pas de considérer ce genre d’homme comme un monstre, mais comme un homme de principe qui place la vérité au-dessus du mensonge (de la priorité de l’État dans le cas du roi).

La louange n’est pas là pour réconforter le mort, elle est là pour réconforter les vivants. Si toi, qui est dans la tombe, tu étais un homme bon, alors nous, tes héritiers, nous qui avons vécu à tes côtés, ne sommes-nous pas censés être bercés de ta vertu, ne sommes-nous pas bons à notre tour d’avoir seulement pu être objet de ton amour ? Ne méritons-nous pas la compassion pour ta disparition ?

S’il fallait restreindre un enterrement au nombre d’hommes vraiment important pour le défunt et réciproquement, une dizaine de personnes tout au plus formerait le cortège. Qu’un enterrement soit un moment solennel et de recueil où chacun se retrouve avec les autres pour partager leur tristesse, cela est d’histoire, mais c’est aussi l’occasion d’un jeu de théâtre où quelques-uns se montrent comme pour rappeler que la vie continue et qu’en comparaison la mort fait pâle figure face à l’énergique ambition du vivant. Il arrive qu’on se réjouisse secrètement de l’héritage financier que nous laissera le mort et que l’on dilapidera plus rapidement qu’il n’a été amassé. Même dans la mort l’on peut trouver du réconfort.

Plus nous avançons dans la vie, et plus nous nous préparons à la tristesse. On anticipe la mort prochaine de nos proches, évitant ainsi d’être débordé par l’émotion le jour où cela se produit. Petite dose par petite dose, comme un corps s’habituant au poison, l’esprit anticipe la séparation définitive. Aussi la douleur se fait-elle moins intense et on la surmonte avec moins de difficulté. Il arrive néanmoins que l’émotion ne colle point à l’image traditionnelle et qu’elle agisse avec décalage. Supposez que j’apprenne la mort d’un être cher, d’un homme qui m’a élevé avec tendresse, et que j’ai pu prévoir ce moment, comment est-il possible que le jour où l’on m’appelle pour m’annoncer la triste nouvelle, comment est-il possible que je ne me ressente point abattu ? Je suis triste, dirai-je, mais seulement d’esprit, mon corps, lui, n’éprouve pas le besoin de pleurer, et malgré le temps qui passe, malgré les souvenirs qui reviennent, si l’idée de tristesse reste attachée à mon esprit, mon corps, lui, ne se sent ni plus ni moins triste, comme accoutumé du fait que la mort est et sera encore. Il y a trop de larmes à verser pour les hommes qui n’ont pas pu vivre plutôt que de s’assécher le larmier pour les hommes qui ont bien vécu et sont partis après avoir fait leur temps.

13/05/2019

Sur l’emportement et la bouderie


Enfant boudeur

J’ai remarqué qu’un homme qui ment ou qui trompe mais qui est pris sur le fait se laissera plus facilement emporter par la colère. De cette manière il espère intimider autrui, laissant croire qu’il est comme touché dans son intégrité. Aussi cet emportement instinctif a deux buts, tout d’abord effrayer l’autre pour le décourager de creuser plus loin et de dévoiler la supercherie au grand jour, ensuite de se convaincre soi-même d’être de bonne foi pour ne pas avoir à avouer sa faute et ne pas subir la honte que nous impose le regard des autres. Par exemple, voler c’est mal, m’a-t-on appris depuis la plus tendre enfance, pourtant je viens de le faire en toute conscience. Comment parer à cette contradiction, à cette faute que je commets, si ce n’est en la rejetant avec violence sur l’autre ? Vous vous trompez, ai-je envie de mentir à celui qui m’accuse, et pour ajouter du crédit à mon propos je me montre indigné, de telle manière que j’apparais être atteint au plus profond de mon être par l’accusation que l’on me porte. Cette défense revient à dire qu’autrui est par son accusation coupable de déshonorer ma personne.

Une autre technique pour ne pas avoir à avouer sa faute est de paraître crédule, comme stupéfait, et ainsi faire croire que nous découvrons sur le fait que nous avons malencontreusement commis une erreur. Une fois encore on scandera l’étourderie plutôt que d’avouer en conscience de cause notre délit, car alors il en va de notre honneur. A moins d’être très bon comédien, on ne dupe hélas personne et n’avons plus qu’à croiser les doigts pour faire appel à la clémence d’autrui. Il a déjà honte de sa faute, doit-il se dire, je ne rajouterai pas de l’huile sur le feu.

D’autres s’inventent des histoires. La société me vole, diront-ils, je peux bien commettre un larcin d’une moindre valeur en face du vol qu’opère sur moi la société. Et voilà comment on lave sa mauvaise conscience lorsqu’il s’agit de transgresser les règles morales que nous ont enseignées nos parents, nos grands-parents, et nos instituteurs.

Et puis il y a les joueurs, ceux qui se sentent vivre parce qu’ils prennent un risque ou qu’ils parviennent à duper. Peu leur importe la valeur de leur méfait, seul le geste compte, comme passer sous le regard du vigile avec un paquet de beurre non payé au fond du sac. Quel soulagement ressentent-ils quand ils sont hors de portés, partagés entre leur talentueux sang froid et la honte de leur maraude.

Les policiers ont bien compris l’embarras qu’ils causent à l’homme lorsqu’ils le prennent la main dans le sac. Remarquez leur professionnalisme, leur posture raisonnée et travaillée face à un individu qui s’emporte et qui nie de vive voix être en tort quand il sait intérieurement être coupable.

Je songerai seulement qu’en matière d’argent public, ce qui est perdu d’un côté, il faut bien le rattraper de l’autre, et qu’à chaque fois que je fraude le train je participe entre autres à l’augmentation du prix des billets (autre que la question de répartition des richesses). Je songerai aussi qu’on ne peut dicter la morale à un homme si nous-mêmes ne sommes pas prêts à nous y tenir. Quant à la valeur d’un larcin et de sa légitimité, je traiterai du sujet dans un autre Propos. Ici nous nous intéressons seulement à l’emportement colérique et injustifié des individus.

Il existe une autre forme d’emportement qui a pour but de mettre autrui dans l’embarras. Voyez un boudeur, il se renferme dans sa colère, car à défaut de se rouler par terre, pour ne pas paraitre hystérique, il canalise son émotion en se fortifiant de l’intérieur pour se rendre inaccessible de l’extérieur.

La bouderie est une réaction provoquée par un échec de la volonté. Elle consiste à mettre un preneur de décision (intiment lié à nous) dans la gêne en ne lui offrant plus aucun point d’accès vers nous. « Puisque tu me résistes, semble dire le boudeur, je me rends inaccessible tout en te causant des désagréments et si possible en te rendant responsable de mon laisser-aller ». La logique du boudeur est de contraindre le désir de l’autre (faire pression pour ainsi dire) tout en en se rendant indésirable par son emportement enfermé. Mauvais calcul. 

Quand la bouderie a pour cause une chose extérieure et que la volonté d’obtenir cette chose se retrouve contrecarrée par une autre volonté, la bouderie peut devenir un caprice. Le caprice est par définition nécessairement superficiel, motivé par quelque chose d’inessentiel, c’est-à-dire dont l’on peut se priver sans que cela ne nous cause d’autre embarras que de blesser notre orgueil.

Face à une décision qui nous échappe, notre unique recours pour faire pression apparaît alors comme le décontrôle de nous-mêmes. Si cela influence les hommes peu téméraires, c’est ignorer que pour tous les autres seule une discussion argumentée et patiente les conduira à infléchir leur position ; une force de la raison qu’ignorent encore les enfants ou les gens simples d’esprit. Vous ne convaincrez pas quelqu’un en lui jetant ses erreurs au visage, encore moins en vous mettant en boule ou en fuyant le débat. Un parent soucieux du plaisir de son enfant sera plus enclin à le satisfaire si celui-ci se fait obéissant et patient, qu’en se laissant emporter par ses caprices. Ce qui est valable pour l’enfant est, comme souvent, valable pour l’adulte. Plus, aux yeux de la société, celui qui s’emporte sera toujours celui qui a tort en ce que l’homme qui se contrôle paraitra réfléchi et mesuré dans ses propos.

18/04/2019

Sur la haine

Oreste poursuivi par les Furies de William Adolphe Bouguereau (1825-1905, France) | Reproductions D'art Sur Toile | WahooArt.com
Oreste poursuivit par les Furies, Bouguereau

La haine est le signe d’une tristesse. L’homme haineux est un homme malheureux. Plus qu’une simple détestation, haïr, c’est vouloir détruire, anéantir, faire disparaître. Seulement un homme haineux sera toujours habité par son sentiment, quand bien même il parviendrait à ses fins, car dans la haine, ce que l’on déteste avant tout, c’est soi-même. La haine naît d’un goût de faiblesse, d’humiliation, ou de privation, sentiment que l’on extériorise dans l’objet de notre haine. L’homme haineux est prêt à se faire souffrir pour blesser, ne serait-ce qu’un peu, celui qu’il hait.

Comme l’amour, la haine se vit et se ressent, tel un nœud du ventre, une tension des muscles, l’emprise d’une colère durable et irrationnelle venant s’accaparer vos pensées et vos songes. On peut rêver sa haine comme l’on rêve tout sentiment qui nous possède . La différence avec l’amour vient de ce qu’elle est sans demie mesure, sans gradation, celui qui haït haït tout d’un bloc. Haïr est toujours un extrême, et l’on souffre plus à haïr que ne souffre ce que l’on hait.

L’homme fort ne haït pas car l’homme fort ignore l’humiliation. Il ne se laisse pas dominer par la frustration, ni n’envie autrui, et s’efforce de supporter les accros de la vie avec dignité en déterminant son impuissance et son pouvoir d’agir. Seulement l’homme fort est toujours un idéal, jamais un éternel, et il arrive que même le plus sage soit rattraper par la détestation, parfois jusqu’à la haine.

Il se peut qu’il eut fallu beaucoup aimer pour pouvoir beaucoup haïr, mais ce n’est pas une condition nécessaire, on peut haïr par ouït dire et sans réellement connaître quelqu’un ou quelque chose. Contre cette forme de haine, de haine par ignorance, la connaissance sauvera. Mais il arrive une haine plus subtile, plus ancrée dans nos tripes, trouvant sa source dans notre expérience, une haine naissant du mal que l’on a soi-même subit, une haine vengeresse animée par un désir de justice. Seulement, là où il y a haine, il ne peut y avoir justice juste, car le sentiment disproportionne quand le juste est de raison. On ne peut faire justice soi-même sans risquer d’être soi-même injuste.

Connaître les causes de sa haine, c’est déjà l’atténuer, car celui qui cherche à connaître mesure, celui qui mesure compare, et celui qui compare discerne les limites et rabote les extrêmes.

J’observe un étrange rapport entre le sentiment et la raison. Un sentiment qui n’est que l’œuvre du corps n’est jamais amené à s’éterniser. Il éclatera ou se calmera selon les dispositions corporelles. Mais si la raison rajoute son grain de sel, alors le sentiment pourra se cristalliser et continuer d’exister d’imagination. C’est que le sentiment nourrit la raison au lieu que la raison s’épure de sa passion. Car si l’esprit oublie l’objet de la haine alors la haine disparaîtra d’elle-même, ne trouvant plus de raison d’exister. Mais si l’esprit décide de la poser devant lui et de la conserver ainsi, aussi continuerez vous à haïr jusqu’au point où vous ignorerez pourquoi vous haïssez. Toujours le bonheur est une histoire de paix, de paix avec le monde, et pour faire la paix avec le monde, il faut faire la paix avec soi-même.

01/03/2019

 

Dialogue des amoureux

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Delacroix, Roméo et Juliette

 

  • « Peut-on seulement être heureux en amour ?

  • Qu’as-tu donc Clausius ? Tu sais bien que tu peux te confier à un ami, et si ma réponse veut être de raison, je te parlerai pourtant du fond du cœur. Seulement il faut que tu m’expliques, car autant que je te connaisse, je ne devine pas toujours les contours de tes pensées, ni même le chemin qu’empruntent tes sentiments. Ils sont comme le vent, léger et versatile, tourbillonnant ici et là, avant de se transformer, sans sommation, en bourrasque sporadique pouvant arracher jusqu’aux troncs les plus solides. Approfondi, détaille, quel tourment te tracasse, dis le moi, et s’il en vaut la peine, nous essaierons de réchauffer ton âme.

  • Toi, puisque tu es un homme d’expérience, tes amours t’ont-ils déjà rendu plus heureux qu’ils ne t’ont fait souffrir ?

  • Si l’amour ne rendait pas heureux, pourquoi tant d’hommes le recherchent-ils ?

  • Ce que je veux dire, est-ce vraiment être heureux ? L’homme amoureux est heureux d’être aimé en retour, il est heureux de la présence de l’élue de son cœur, mais quand vient l’absence, quand l’autre s’en va, soit par nécessité, soit par accident, l’amoureux n’est-il pas condamné à souffrir ?

  • Veux-tu dire, Clausius, qu’il n’est pas raisonnable de faire reposer son bonheur sur un autre ?

  • C’est cela même Albertus, tu es toujours doué de cet art pour poser des mots sur mes pensées, tu es comme ces enquêteurs qui a partir de simples indices recomposent le fil de l’histoire. Je t’admire quand tu formules des idées que je ne savais point exprimer.

  • Je ne veux pas penser pour toi mon ami, j’essaie seulement de déceler le sens de ta parole. Mon art est de mettre des mots là où d’autres trouverons divers moyens d’expressions, enfin, si tu m’accordes le droit de faire ma propre éloge en cet instant, car quel doux plaisir que de se croire artiste des mots dont le talent est de déceler la profondeur des âmes.

  • Ta modestie n’a donc d’égale que ton talent ? Alors parle Albertus, aide moi à y voir plus clair, aide moi à savoir si je dois fuir l’amour pour vivre l’âme en paix, car je n’en peux plus d’avoir l’estomac retourné dès que je me retrouve abandonné. Doit-on vivre de telle sorte que l’on soit toujours prêt à accepter la séparation ?

  • Nous avions convenu, Clausius, qu’être heureux, c’était d’abord être heureux avec soi-même, et que la condition première de ce bonheur était la pure honnêteté en son âme et conscience, d’où la nécessité de s’attacher à la vérité, et d’où la nécessité de philosopher, car elle est la seule discipline soucieuse de la vérité, comme les sciences, qui est a ceci de plus d’être un art de vivre. T’en souviens-tu ?

  • Oui, je me souviens de tous ces propos que nous avons eux, de ces interminables discussions du crépuscule à l’aurore, j’ai gardé tout cela dans un coin de ma tête, plus encore, j’ai toujours essayé de suivre ces belles idées et de m’appliquer à les faire vivre.

  • Suivre ces idées, voilà une résolution qui fait de toi un homme bien sage. Enfin passons au risque de digresser trop longuement comme nous savons le faire. Répond plutôt à cette question.

  • Je t’écoute.

  • Crois-tu vraiment que tu puisses être heureux en te détachant de toutes les personnes que tu aimes sous prétexte de te protéger et de te prémunir de leur disparition prochaine ?

  • Comment cela, je te parle d’amour ?

  • Je l’avais bien compris, mais si tu fuis les personnes dont tu tombes amoureux de peur qu’elles te blessent le jour où elles partiront, ne devrais-tu pas faire de même avec tes parents et tes amis, car qui te dis que ton père ne mourra pas demain, qui te dis que ton ami ne disparaitra pas sans te prévenir ? Penses-tu vraiment que tu serais prêt à accepter ce genre d’épreuve ?

  • Pris au dépourvu non, mais si je cultive cette pensée de la mort, si je la garde dans un coin de ma tête, peut-être serai-je prêt à supporter l’accident.

  • Je te souhaite bien du courage, Clausius, car pour ma part je ne voudrais pas passer mes jours à penser à la mort pour simplement m’y préparer, c’est un trop lourd fardeau, une trop grande angoisse à supporter, et bien souvent l’expérience me montre que ce que l’on anticipe ne se déroule pas comme prévue. Tu t’imagines fort, capable de surmonter l’épreuve tel le sage, mais le jour où elle se produit enfin, te voilà faible, comme abattu, incapable de te ressaisir, et tu sombres d’autant plus dans la folie que tu relèves l’étendu de ton impuissance à être qui tu croyais être.

  • Tu me conseilles donc de ne pas penser à la mort et de vivre tête baissée.

  • Non, Clausius, je te conseille d’apprendre à te détacher. Vivre pleinement, cela veut dire que l’on peut s’attacher avec force aux gens et aux choses, mais qu’il faut savoir, le moment venu, les laisser partir. Vois la vie comme une histoire, certain chapitres sont meilleurs que d’autres, mais il faut bien tourner la page pour connaitre et écrire la suite du récit, non point se contenter de ce qui vient d’être lu, car le plaisir ce découvre au fur et à mesure que tu avances, et si le bonheur est dans l’instant même de la lecture, les rebondissements à venir, les malaises qu’ils te feront ressentir, conduiront à terme à d’autres joies nouvelles, et ce jusqu’à la dernière page. Aussi bien que soit ce livre, tu ne t’en contente pas, car tu sais que d’autres plaisirs t’attendent à travers d’autres lectures. Voila comment je vois le bonheur en amour, il ne s’agit ni de fuir, ne de se priver, mais de vivre et d’accepter… »

Clausius écoutait, le regard songeur, perdu dans quelques pensées lointaines, recherchant son chemin dans le labyrinthe de l’esprit. Chaque mot de son ami était comme une révélation, une taille dans le lierre qui recouvrait son âme, laissant apparaitre un peu de lumière. Enfin il pouvait respirer.

07/02/2019

 

Sur la passion

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La passion est dans un premier temps l’action de la souffrance. L’homme passionné subit l’action d’une cause animant ses désirs. Quelque chose de fort, trop fort, le fait agir, quelque chose qui n’est pas lui. Mais aujourd’hui le terme de passion a une connotation positive quand elle désigne l’objet, l’activité, ou la personne, aimé par un individu avec une force déraisonnable. Dire « ceci est ma passion », ce n’est plus signifier que l’on souffre d’être passionné mais seulement que l’on aime et prend plaisir à réaliser l’objet de ses désirs : objet + désir véhément = passion.

Quand à moi j’entends par passion l’ensemble des sentiments qui nous meuvent depuis le fond de nos tripes. La passion peut-être positive quand animatrice de plaisir, négative quand elle se fait source de souffrance. Elle est chose du corps, et en tant qu’elle nous anime, c’est-à-dire qu’elle agit sans prendre en compte le consentement de notre raison, elle est une caractéristique de notre animalité.

Régulièrement je construis mes Propos à partir du binôme passion/raison. La raison étant la faculté de manier les concepts et d’atteindre l’abstraction, (cf les Propos sur Penser par soi-même entre autre), elle permet à l’homme d’orienter, maîtriser, endiguer, ses passions, c’est-à-dire qu’elle donne à un esprit la force de s’autodéterminer en affirmant son pouvoir sur les causes passionnelles, en résumé de se créer liberté. Quand la passion est animale, la raison est humaine, et il faut beaucoup de raison pour maîtriser un peu de passion.

Je conçois les limites de mon binôme définitionnel, mais en rien elles ne m’empêchent de raisonner à partir de lui. Vous pourriez me dire que les passions sont purement humaines (et de un), qu’il se pourrait que d’autres animaux soient capables de raisonner (et de deux). Dit-on qu’un animal est passionné, un chien est-il passionné pour son maître quand il saute en tout sens et réclame des caresses ? Entendez que j’applique essentiellement ces définitions aux hommes ; quand j’écris que la passions est chose animale, je dis bien, chose animale en l’homme, c’est à dire qui anime et meut l’homme, parfois contre sa raison, et non pas qu’elle est une caractéristique commune à tous les animaux. Car la passion, suivant la seconde acceptation du terme, a un objet du désir, c’est-à-dire un objet susceptible d’être projeté intellectuellement, d’être posé devant soi et maintenu dans le temps, comme un but à atteindre, capacité peu partagée dans le monde animal jusqu’à ce jour.

La passion peut s’accorder avec les ordres de la raison, c’est ce que l’on nomme la sérénité. La raison s’accorde d’autant plus avec la passion quand la passion est création. L’esprit aime découvrir, il aime mettre en ordre, et il a besoin de donner du sens. Dans la création, le créateur ordonne la matière, il ordonne les sons, les couleurs, etc., et tout l’esprit s’emplit de ses nouveauté. Faire de la musique, c’est agencer, donner vie, mettre en ordre (encore une fois), des notes et des sons, et créer un son, c’est, en quelque sorte, donner du sens en ce qu’on extériorise et inscrit une partie de nous dans le monde.

Je compare ce binôme à un iceberg. La raison  en est la partie submergée, la passion la patrie immergée, le tout pris ensemble forme le corps de l’iceberg, et les courants marins représentent les déterminismes. C’est dire si la raison peut peu, mais c’est parce que nous pouvons peu sur nous-mêmes que ce combat difficile est grand.

05/02/2019

Sur la séduction animale

Pour commencer cette nouvelle année dans la bonne humeur.

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David Uhl

Existe-t-il des espèces animales où la charge de la séduction revient à la femelle pendant que le mâle se contente de choisir ? Sommes-nous certains que l’obligation de se battre et de séduire incombe toujours le mâle pendant que la dame attends le plus beau, le plus fort, le plus galant ? La danse des cygnes n’est-elle pas la preuve que la séduction est un jeu qui se joue à deux ?

Je ne doute pas que le plaisir s’immisce dans la sexualité animale, pourquoi serions-nous les seuls à en éprouver lors de la reproduction ? Si c’était un fardeau, certaines tortues ne s’obligeraient pas à copuler des heures durant, et nos nuit d’amour, enfin nos « quarante-cinq minutes » comme disait Wolinski, se résumeraient à trente petites secondes d’une nécessité que l’on effectuerait à contre cœur.  

Si l’on se borne à l’anatomie, si l’on se contente du fonctionnement de l’appareil reproductif, si l’on oublie toute la dimension érotique dont peut se targuer notre espèce, ne peut-on pas croire que l’homme est fait pour donner du plaisir physique et la femme pour en recevoir ?  Enfin, faut-il encore qu’il sache si prendre. Mais l’orgasme féminin et l’orgasme masculin n’ont clairement rien n’à voir, ni en ce qui concerne leur forme, ni dans leur intensité, et comme la nature est bien faite, la réciproque est possible une fois que l’on dépasse la seule dimension fonctionnelle des organes génitaux.

Il se peut fortement que j’écrive ces mots avec en surplomb des siècles de domination masculine accompagnée d’une mauvaise interprétation des sciences de la nature sur le fait sexuel. La peur de ne pas satisfaire sexuellement son ou sa partenaire, n’est-ce pas un problème culturel, une question d’époque ? Cette question de la performance sexuelle, est-elle transversale à toutes les civilisations ? Je doute que Richelieu ait eu le souci du plaisir de ses concubines, ni qu’il en soit atteint dans son égo, du moment que son plaisir personnel était satisfait. Néanmoins, les livres sur l’art de donner du plaisir sont aussi anciens que l’écriture elle-même, et on prêtait déjà aux caresses une dimension particulière. Sans doute que la sexualité était moins un problème qu’elle ne l’est aujourd’hui, c’est qu’au lieu d’en parler, on la faisait, et il fallut attendre l’avènement des monothéismes pour s’impliquer dans l’intimité du lit et décider d’imposer des normes aux pratiques sexuelles de chacun. Fut une époque où l’on considéré le sexe du même point de vu que le fait de boire, manger, déféquer, besoins des plus banales, choses des plus normales, mais que la morale des faibles et des esclaves s’est évertuée à frelater en moins de deux-mille ans.  

Nous sommes moins hommes que nous aimerions le croire, et plus animal ; moins raisonnés que l’on voudrait l’espérer, et plus passionnés. Quelle proportion prend réellement notre intelligence dans nos choix et nos décisions ? Qu’est-ce qui dominent d’avantage les relations et les interactions sociales : l’humain ou la bête ?

L’homme est un animal, et sa raison est au corps ce que la partie émergée est à l’iceberg. Elle croit être l’essentiel parce qu’elle voit le ciel se déplacer au dessus de sa tête, mais elle ne voit pas ce qui la porte en dessous de la surface et donc ignore que c’est la force des courants sous-marins qui guide l’invisible tout du bloc sur lequel repose la tête.

 06/01/2019

 

Sur un regard de famille

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P.Jolyet

 

Nous changeons quand le regard des autres ne change point, ou presque pas. Cet ami de longue date, que l’on retrouve dix ans après, s’attendra à voir en vous la même personne qu’il connaissait en son époque. Il vous voudrait d’abord avec les mêmes défauts et les mêmes qualités, et il préférera vous trouver changé plutôt que d’imaginer d’abord qu’il a pu se tromper à votre égard. Il lui en couterait pourtant moins de changer de regard qu’il vous a couté de peine et d’effort pour vous améliorer.

Le malheur est qu’un défaut de jeunesse, pour peu que vous l’ayez exprimé plusieurs fois devant les mêmes personnes, vous collera à la peau comme un tatouage indélébile, non pas réellement et en vous, mais dans les yeux d’autrui. Ceux qui jamais ne se remettent en cause ne vous accorderont point de rédemption. Comment peut-on reprocher à un adulte des excès de l’enfance, et comment peut-on le juger comme quand l’on jugeait l’enfant ? « L’existence précède l’essence », écrivait Sartre, c’est que vous êtes fait du regard des autres. Mais il arrive que ce regard se trompe et passe à côté de qui vous êtes vraiment.

 La tristesse d’un enfant, d’une fille, d’un frère, sera certaine quand leur propre famille ignorera qu’ils sont devenus, comment ils se sont transformés, après tant d’années de changement. Cette dernière (la famille) les jugera avec des yeux d’un ancien temps, plaquant le stéréotype et le préjugé du souvenir d’avant sur la personne d’aujourd’hui. Mais comment un père aurait-il pu apprendre à connaitre sa fille, ou une sœur son frère, sans ne jamais rien avoir partagé avec eux ? C’est être borné que de ne pas savoir adapter son jugement aux faits (et non plus se contenter de juger selon son imaginaire), et c’est être un mauvais parent que de ne pas avoir su sortir de son égo propre pour porter un réel intérêt à ses enfants.

Nous pouvons peu face à nous-mêmes. Dans l’ensemble ces propos se veulent être une mise à distance des passions par la raison, une élévation de notre corps animal d’homme vers l’idée spirituelle d’humanité, c’est-à-dire d’un homme raisonné avant d’être un homme animé. Mais dans un moindre moment de faiblesse, au moindre relâchement, les émotions savent se faire plus fortes que la raison, plus envahissantes, et moins contrôlables. Colère, tristesse, haine, mépris, honte, humiliation, joie, il suffit parfois d’un rien, d’un manque de soleil, pour que ces sentiments balaient en une heure de temps un travail de plusieurs années, un travail vers plus de sagesse.

Fuir les conditions de la tristesse ne permet pas toujours d’éviter la tristesse. Mais certains sentiments sont comme des nœuds gordiens qu’on ne peut ni dénouer, ni trancher, en somme, que l’on ne peut résoudre. Vous aurez beau prendre sur vous, si les conditions de votre tristesse, celles qui ne dépendent pas de vous, ne se changent pas, alors vous ne pourrez rien y faire, et ne plus qu’espérer que la pierre qui vous meurtrit le ventre s’érode face au temps. En attendant, faites votre vie.

Nous accordons une grande importance à la famille parce qu’on se construit d’abord par elle. Mais vous ne devez rien à un homme qui ne vous donne rien, et rien ne vous oblige à aimer une mère parce que c’est votre mère de sang. Non, consacrez votre amour à ceux qui vous le rendent, et pour les autres tant pis, qu’ils soient de votre famille ou non.

 27/12/2018