Sur un sentiment tribal

L’image contient peut-être : 10 personnes, personnes souriantes
Burkina, Louise Leroux

Voyez la démocratie comme l’idéal d’une vertu politique fondée et fondant une liberté juste et une justice libre. Faut-il l’une pour poser les autres, ou les autres pour garantir l’une ? Liberté et Justice ne sont pas des valeurs que l’on tient à côté du processus démocratique, mais des valeurs qui tiennent le processus comme un mur porteur et sa charpente. Si vous ne croyez pas en ces valeurs contradictoires, si vous ne les placez par au-dessus de l’organisation politique, si vous ne les faites pas vivre, alors vous plongez l’idéal de démocratie dans un bain de chimères, une illusion que les puissants font miroiter pour calmer les appétits des plus pauvres. Contradictoires ? Parce qu’une justice absolue détruit une liberté absolue, et vice versa. Il faut donc les poser comme relatives et les faire dépendre l’une de l’autre, en introduisant, par exemple, l’intermédiaire de l’égalité.

Que quelques-uns soient très riches importe peu si personne n’est très pauvre. Néanmoins on observe que la misère se partage mieux que la richesse. Elle pousse et se diffuse comme la moisissure dans une corbeille de fruits. Beaucoup souffrent pour qu’un seul profite, toute réussite est toujours d’exception, le modèle s’achève sur un parterre de brouillons.

Il faudrait penser le peuple comme une tribu. Dans cette dernière, les hommes interagissent les uns avec les autres, d’homme à homme, de tête à tête et de cœur à cœur. Dans une nation, les hommes se croisent et pour beaucoup s’ignorent. Les chefs d’une nation connaissent le papier et ses attributs, mais pour ce qui concerne de connaître l’homme, ils n’en voient qu’une vague silhouette. Par exemple, mes voisins de palier ne sont pas nécessairement de ma tribu. S’ils sont posés là, comme des êtres singuliers, ils pourraient être autre ou ne pas être là, ils ne sont pas indispensables à ma vie, nous ne faisons pas partis du même clan.

Autre exemple. Je n’ai pas envie d’écouter le juge, le policier, le directeur, pour les hommes qu’ils sont, mais pour la fonction qu’ils incarnent, c’est-à-dire parce qu’ils appartiennent à une puissance bien supérieure à moi qui leur attribue un pouvoir par cette fonction. Voilà ce qu’ils sont, non pas des hommes, mais des fonctions. Ils font le deuil de leur humanité dans les habits qu’ils sont contraints de porter. Pas étonnant que la robe du juge soit noire.

Dans une tribu, dans un clan, l’autre est une partie de moi-même, je ne me pense ni ne me conçois sans lui. Je ne me sens pas observer par des êtres qui voudraient me recaler dans leur droit chemin, esprit totalitaire, mais appartenir à un seul et même corps organique, pour reprendre l’idée du sociologue. Tous autour de moi sont sous le même régime. Le chef n’y a pas d’autres intérêts que son clan, il n’est pas celui qui décide de ses privilèges, c’est la tribu qui lui accorde car il accepte de se vêtir d’un rôle au combien difficile. Il ne voit pas d’abord le pouvoir, mais la lourde responsabilité qui lui incombe ; c’est un regard sur le monde qu’aucun homme d’état d’une nation ne peut prétendre incarner, car il ne connaîtra jamais assez les hommes de son peuple.

Tout président de la République qu’il est, je (le citoyen) ne reconnais pas en lui la un chef. Il n’a que la force des institutions pour me contraindre à obéir, alors que dans la tribu, le chef est pour moi avant tout un homme, appartenant au corps comme une cellule vivante, un exemple à suivre pour qui il est. La fonction et l’homme n’y font qu’un.

« Les êtres humains ne s’émancipent qu’au sein d’un groupe naturel », disait le communard. Ce qu’a une tribu mais qui manque à un peuple, c’est la mesure du groupe, une mesure à hauteur d’homme et que l’on peut saisir du regard. Au-delà, dans les grands nombres, l’autre devient étranger. Et si, à l’exception, on peut voir l’homme dans l’inconnu – c’est le voyageur – on ne le peut point dans une foule d’inconnus. Nos sentiments ne sont pas à la hauteur de l’événement.

Remarquez que ce qui nous affecte dans la mort, c’est le cas particulier, c’est de pouvoir nommer le mort, sa singularité et son visage. Nous avons là toute une tristesse à partager, mais nous n’en avons pas davantage pour un mort que l’on connait que pour une foule d’inconnus que l’on ignore. Nous ne serons pas plus ou moins triste pour mille morts que pour un seul, car la tristesse a un seuil indépassable au-delà du quel chaque larme n’est qu’une goutte de plus dans l’océan. C’est pourquoi Auschwitz et Hiroshima sont invivables, pour ne pas dire inenvisageables. Nos sentiments ne sont pas adaptés au carnage, nous n’avons pas assez de tristesse pour chacun de ses morts, ni même assez de raison, nous sommes finis face à l’infinie monstruosité de nos actes. Quiconque pourrait ressentir tous ces drames du monde ne pourrait pas vivre.

Mille inconnus sont morts, me dit-on, au regard de ce qui arrive chaque jour, ce n’est pas assez pour en faire un drame, même si certains le voudraient. Il en faudrait un million. Par contre, si ma fille venait à mourir, j’aurai de quoi renverser le ciel et assécher la mer pour chambouler le monde. Satan n’aura qu’à bien se tenir.

Les chiffres mentent toujours car ils n’épuisent pas le réel, ils ne représentent même pas la vie et ne le peuvent pas. Tous ceux qui gouvernent voudraient pourtant nous le faire croire, car à défaut de maîtriser le réel, ils peuvent manipuler les chiffres, convaincus que l’ordre du monde se change comme l’on change un tableau Excel. Mais au final, c’est bien l’homme qui meurt, et le chiffre pourra être donné à un autre.

Détrompez vous, les nations qui réussissent le mieux ne sont pas celles avec les plus grands chiffres mais celles avec les plus grands sourires quand le cœur y est sincère.

30/03/2020

Quand la nuit ne porte pas conseil

Temps de récolte, 1878 - Julien Dupre
Temps de récolte, J. Dupré

« La nuit porte conseil » dit le dicton, à la fraîcheur du soir de s’envoler avec les premiers rayons de l’aurore. Grand nombre de dictons ont leur contraire, il faudrait ici en inventer un. Il nous dirait que les soucis qui vous pesaient la veille, quand vous cherchiez sommeil, vous écrasent au matin, au moment de l’éveil, que ni la tristesse, ni les idées noires, ni le mal être, n’ont su trouver remède, que nul conseil n’est venu vous apaiser. La nature cherche l’harmonie, mais elle ne la trouve pas toujours, et c’est alors la raison qui sauvera l’homme de son propre péril.

Quand le couché n’est point facile, observez cette lutte de la raison contre elle-même. Nous sommes plus promptement portés à voir le mal, la faiblesse, et l’impuissance qui nous concernent, alors que nous devrions apprendre à mesurer le bien et à le placer sur un piédestal. Nous nous attristons d’imaginer demain, mais nous imaginons bien au chaud dans la moiteur du lit, et quand la tête est toute ailleurs, elle oublie de savourer le suave instant. Le corps souffre de mal penser. L’homme bien dans sa tête s’endort tranquillement bercé par la douceur du soir.

 Je m’impose, parfois à contre cœur, une idée lumineuse à chaque fois que les ténèbres me gagnent, et je m’efforce, je m’oblige, je me contrains, à regarder le positif derrière chaque chose qui de prime à bord me remue l’âme. Toujours je relativise ma passion, toujours je gagne de la hauteur et toujours je m’efforce à aimer la vie, à préférer le peu plutôt que le rien, à préférer le mal plutôt que le néant.

En lutte avec ses tourments, la raison muselle ce qui pense en nous, elle cadre et oriente, car tout ce qui émane spontanément du fond de nos tripes, déterminé par notre histoire, par nos liens, par nos études, notre expérience, nos connaissances, nos épreuves, nos joies et nos malheurs, de tout cela, de tout ce que l’on produit, tout n’est pas toujours bon, et il faut bien canaliser ces excréments de l’âme pour garder au propre son cœur, il faut bien balayer et s’imposer quelques disciplines pour faire de son être intérieur un doux cocon apaisant où l’on aime à se blottir.

Remarquez que bon nombre de nos soucis ne sont que d’imagination, c’est-à-dire par anticipation, mais qu’ils ne sont point là, actuellement, car quand ils sont là, alors l’action prédomine et le réel nous oblige à l’efficacité. C’est le sang froid contre la panique. Mais toute l’angoisse, toute l’inquiétude, sont fondées sur l’hypothèse de demain. Nous sommes obligés de jongler entre deux principes contraire, à savoir agir aujourd’hui pour que demain soit meilleur, et oublier demain pour apprécier pleinement aujourd’hui. Aussi j’érige en maxime de mon action l’idée suivante : quoi qu’il arrive demain, j’aimerai autant la vie que je l’aime aujourd’hui. Maintenant que je connais l’histoire du monde et la nécessité qui en découle et le structure, je ne serai plus surpris par les mauvaises aventures, car c’est là un ordre des choses contre lequel je ne peux rien faire, et à la vérité, contre lequel  l’humanité tout entière ne peut rien faire. Je m’efforce comme Joe, le servant de Samuel Ferguson dans Cinq semaines en ballon, à ne jamais cracher contre le déterminisme de la nature et sa toute puissance. Aussi il est de la nature du moustique de piquer et d’un cancer de tuer. Je ne peux leur en vouloir. Par contre il m’est permis de lutter et de dénoncer les choses de l’homme, les balles comme une certaines misères ou une forme de pauvreté, quelques maladies ou une part d’ignorance, parce qu’elles n’ont rien de naturelles et qu’elles ne dépendent que de la puissance d’agir et des décisions de mon espèce. La seule arme en ma possession que je crois légitime et en mesure d’aider toute l’humanité, c’est la raison dont chaque homme est doté, faculté naturelle, non point superficielle quoi qu’elle puisse paraître comme telle chez beaucoup de nos congénères, chez tout ceux qui agissent d’abord par impulsion et affection avant d’agir avec un calme raisonné, c’est-à-dire qui expriment d’abord l’animal en eux avant d’exprimer l’humain.

L’homme qui raisonne cherche au mieux à départager sa pensée de l’influence du corps, mais la raison pure est toujours une chimère car la tête ne pense pas sans le corps et que le corps est une cascade de sensations. Il ne transmet pas seulement à la tête l’énergie nécessaire pour mettre en branle la machine à penser, il dicte aussi la pluie et le beau temps, donnant à l’esprit la nourriture à moudre et l’objet de son travail. La pensée n’a qu’un but, permettre au corps de survivre. Mais notre raison reste cependant ce qui en nous, et de manière partagée avec le reste des hommes, nous permet de prendre du recul sur nos propres actions et de comprendre, grâce à la connaissance, le déterminisme de nos actions. Par je ne sais quel mystère, la compréhension atténue la passion, mystère dis-je, non, car l’homme qui comprend objective et extériorise dans le savoir, mais aussi dans la création, les forces qui l’animent, et ainsi le bouillonnement capable de tout faire exploser trouve sa porte de sortie et permet au corps de retrouver son équilibre.

28/09/2019

Retour à la ferme, J. Dupré

Sur l’instant qui claque

1TERRE.PNG

« Ca a claqué dans l’air » dit la chanson, cet instant où l’inévitable nous rattrape, cet instant où se révèle l’impuissance de notre volonté et que le monde se dérobe à nous, cet instant où les neurones se déchirent pour comprendre l’évènement qui taillera notre vie en deux. A l’annonce officielle d’une rupture, d’un décès, d’un divorce, tout le corps, tout l’esprit, tout l’homme est accaparé, ses idéaux et ses illusions venant se briser sur le mur de la vérité. Ce qu’on voulait éviter à tout prix et de tout son cœur se produit quand-même.

On craignait cet instant, on ne voulait pas le voir venir, même par ouïe dire, lorsque vos parents vous demandaient de rester à table parce qu’ils avaient quelque chose à vous dire, quand votre compagne vous annonçait le traditionnel « faut qu’on parle », ou quand un ami, un docteur, un inconnu, vous apprenait, à un moment où vous étiez tout occupé à votre tâche, le décès soudain d’un proche. Cet instant paraît irréel, trop fantomatique, trop absurde, et pourtant, pourtant vous réalisez déjà, au fond de vous, tout ce que cela veut dire, la privation définitive d’un être ou d’une situation que l’on croyait durable et certaine, le chamboulement de notre vie.

Le choc n’est pas seulement de pensée, c’est tout votre cerveau qui explose, comme un barrage se rompt, vous sentez votre matière grise s’écrouler, votre cœur battre à plein régime, vos muscles se crisper, vous sentez le malaise de votre corps pendant que l’esprit se noie, se débattant pour comprendre, pour réaliser, pour admettre que la crainte est là, réalisée, et qu’il n’y a rien que l’on puisse faire.

Votre être se scinde en plusieurs morceaux, votre unité, votre intégrité, est brisée pour toujours, et vous ne recollerez jamais les morceaux, jamais. On ne soigne pas une plaie en greffant de la peau par-dessus, on l’aide à cicatriser, c’est-à-dire à créer une nouvelle partie pour combler l’ouverture, une partie qui sera difforme, visible, parfois laide, parfois que nous exhiberons avec fierté ou qui nous fera honte, mais qui jamais ne sera semblable à l’avant. Il en va de même pour les blessures de l’âme, elles ne se soignent pas, ne disparaissent pas, et toujours elles laisseront des traces. Mais nous finirons par nous habituer à elles comme une partie de nous-mêmes. On ne prête plus attention à nos cicatrices d’enfants. Cette blessure fait partie de nous, elle est nous, et quoi que cela fut une histoire d’antan, sa trace est le souvenir de sa douleur. On ne peut pas l’oublier, car on ne supporte que ce qui est supportable, une souffrance trop grande entraine nécessairement la mort. Il arrive aux grands-pères d’être gagnés par les larmes quand ils se souviennent de la disparition de leur père, fusillés par les allemands, alors qu’ils avaient à peine huit ans ; il arrive aux grands-mères, envoutées de folie, de rappeler sans cesse, encore et encore, la disparition brutale de leur jeune amant, sous les bombardements, alors qu’elles n’avaient pas vingt-ans. Ces femmes et ces hommes ont toute une vie entre leur traumatisme et leur vieillesse, ils ont connu par la suite de grandes joies, d’autres grandes douleurs, et pourtant, pourtant, tout le souvenir est dans cet instant, dans cet instant qui claque. Même quand la tête oublie le corps se souvient.

La mort est définitive, au moins la chose est claire, au contraire, lors d’une rupture, il peut y a voir double peine. L’autre vous devient inaccessibles, pire, lui qui vous était exclusif vous est désormais exclusivement inaccessible, et vous devenez le seul être sur cette terre à ne plus pouvoir le côtoyer, quand bien même vous seriez le seul à ne penser qu’à lui.

La philosophie trouve tout son sens ici, elle aide à surmonter l’insurmontable drame de l’imprévu. Attitude de vieillard me direz-vous, c’est-à-dire de celui qui a trop connu la vie pour ne pas savoir à quoi s’attendre. C’est pour surmonter ces moments là, pour être prêt, pour ne plus subir les passions et en perdre raison, que beaucoup s’engagent dans le chemin de la philosophie. Contre la tristesse, et je parle de cette tristesse envahissante, celle qui vous bouffe le ventre jour et nuit, celle qui fait du simple fait de vivre un fardeau, contre cette triste donc, la connaissance vous sauvera et vous fera aimer le simple fait d’être là. L’instant claquera toujours, seulement vous serez moins surpris, plus aptes pour encaisser.

28/08/2019

Sur la sensibilité

Bataille de Shiroyama

La sensibilité est la propriété qu’ont les êtres vivants pour éprouver des sensations, c’est-à-dire de réagir aux affectations causées par leur environnement. Quand un philosophe vous parle de sensibilité, il ne vous parle pas d’abord de sentiments, il vous parle de perception, autrement-dit, il s’intéresse à comment un sujet perçoit le monde qui l’entoure et à leurs interactions. Nous sommes dans le domaine philosophique de la connaissance. Par exemple, certaines philosophies mettent en parallèle le monde sensible, c’est-à-dire le monde du corps, avec le monde intelligible, c’est-à-dire des  perceptions propre de l’esprit. Quant à la véracité d’une telle distinction, il s’agit d’une autre question.

Quelques-uns parmi nous font de la sensibilité une vertu première, ce sont les artistes. Quand un homme lambda vous parle de sa « sensibilité », comprenez par-là sa « sensibilité artistique », c’est-à-dire qu’il limite la définition de la sensibilité à la capacité de s’émouvoir devant quelque chose de beau ou de laid. Il comprend par sensibilité la capacité qui meut et anime ses sentiments de tristesse et de joie, de bien être et de mal être. Aussi, ici sensible devient l’égal de sentimental ; c’est bien cette forme du terme qui s’est imposée dans la conscience collective, loin de sa conception première.

Quand il y a cinquante ans l’idée de virilité conduisait les hommes à cacher leur tristesse et à se montrer inébranlable, mœurs toute relatives à l’histoire et aux cultures, désormais, depuis une vingtaine d’années, le discours encourage les individus à vivre au plus prêt de leurs sentiments. Par exemple, un homme qui pleure publiquement, soit suite à un drame, soit devant une œuvre d’art, soit après l’accomplissement d’un exploit, ne verra en rien sa virilité affecté, offrant quelque chose de touchant pour les âmes sensibles pleines de compassion et d’empathie. Autre exemple, on entend souvent ici et là, d’une manière stéréotypée, que les femmes sont davantage enclin à larmoyer quand trop de fatigue ou d’exaspération se font sentir, voire à s’évanouir devant l’excès d’émotion. Dans la même branche de caricature, je propose l’individu pleurant à chaudes larmes en tête à tête avec un psychologue réconfortant.  Mon propos n’est pas de juger ces faits, il est d’établir le constat que nous sommes davantage enclin à exprimer nos sentiments, non par des mots et de manière rationnelle, mais dans leur matière brute, c’est-à-dire par des larmes, de la colère, de l’euphorie, etc., et d’exprimer publiquement ce qui autrefois était réservé à la sphère privée (les disputes de couple par exemple).

L’expression sentimentale brute va de soi et est même valorisée par la psychologie dominante, c’est-à-dire la psychologie commerciale. Mais personne ne l’interroge ni même n’a analysé ses effets réels sur la santé. Or mon hypothèse est qu’on ne soigne pas un mal être en le laissant couler, ni même en l’extériorisant, comme dans une œuvre d’art ou dans un flot de larmes, mais bien en apprenant à le connaitre pour apprendre ainsi à le relativiser. L’artiste soulage sa peine à travers ses poèmes et ses peintures, mais il ne la soigne pas, et je dirais même qu’il l’entretien car c’est là sa source de création. Mais le progrès sociale est toujours de raison, jamais dans la communion des sentiments, communion qui peut produire du bon (exemple d’un concert), comme du moins bon (exemple d’un mouvement de foule ou de la monté des extrêmes en politique). Le sentiment est toujours changeant, s’adaptant au fil du vent et aux aléas des évènements. Retenez que c’est toujours de l’absence de connaissance que nait le mal et que la raison, en matière d’éthique, conduit toujours à faire le bien (Spinoza, Ethique, œuvre complète).

Par exemple, supposez une fuite d’eau dans un submersible. L’équipage discipliné, obéissant à un capitaine raisonné, entreprendra immédiatement de combler cette fuite de manière solide. Ces quelques minutes de labeur présent lui assureront un confort futur. Maintenant imaginons une fuite minime. Les membres d’équipage, mal gouvernés, quelques peu fatigués, las de leur travail quotidien, décident de repousser la réparation au lendemain. Seulement la fuite s’aggrave d’heure en heure, et il arrivera l’instant où la réparer nécessitera davantage d’énergie et de disposition d’esprit qu’à son début, disposition d’esprit que l’on peinera à réunir, car plus le trou s’agrandira, plus le navire se remplira d’eau et, par conséquent, plus il s’enfoncera dans l’abime. Or, cercle vicieux, plus le navire sombre dans les ténèbres, plus la pression qu’opère l’océan sur sa coque augmente, et plus la probabilité de voire apparaitre d’autres brèches est importante, jusqu’au moment où l’on atteint le point critique, un point de non retour que l’on nomme la dépression. L’équipage ne pourra plus compter alors que sur un secoure extérieur.

La dépression est un état du corps où l’individu a le sentiment d’être incapable de lutter contre les forces extérieures qui l’oppressent. Or, dans ma comparaison, une des causes qui facilite la dépression, est cette nonchalance de départ, nonchalance que l’on peut assimiler à ce petit flot de larmes que l’on laisse couler un jour au lieu de se ressaisir immédiatement. On croit que pleurer soulage un temps d’un trop plein d’émotions débordant, il se peut aussi que cela ne fasse qu’agrandir les quelques fissures déjà présentes.

Aussi, il n’est pas étonnant que dans une société du spectacle où l’émotion prime davantage que la raison, car plus susceptible de faire vendre (les commerçants ne s’adresse pas à la raison des consommateurs mais à leur pulsion d’achat, autrement ils ne vendraient rien), que le nombre de dépressions soit en augmentation chaque année, fait qui donne le sourire aux marchands de médicaments.

Connaitre la cause de ses sentiments, c’est aussi se donner les moyens de les relativiser. Contre la mélancolie, maladie des sociétés modernes, il faut apprendre à organiser et discipliner son esprit, disposition qui nécessite d’organiser et de discipliner son quotidien. Il n’est pas anodin que les valeurs guerrières de jadis répugnaient à l’apitoiement et aux larmichettes. Mais de la même manière qu’il ne fallait pas laisser déborder sa tristesse publiquement, il ne fallait pas non plus exprimer publiquement sa colère ou sa joie. Le samouraï s’entrainait autant à maitriser son sabre qu’à maitriser ses émotions. Or toute personne sereine (je ne dis pas heureuse et pleine de joie), c’est-à-dire durablement bien dans sa peau, en un mot, tout sage, est aussi en mesure, si ce n’est de dominer, d’atténuer l’expression de ses sentiments, ce qu’il fait en les objectivant pour mieux les comprendre et ainsi les situer à leur juste place dans l’ordre du monde. Il acceptera davantage son destin et sera plus enclin à l’aimer, amor fati.

05/08/2019

Sur la force des sentiments


Résultat de recherche d'images pour "biche et cerf"

Le jeune Ariston était invité à manger chez son très vieille ami Baruch. En dépit de tout ses efforts pour conserver son sourire, il ne pu cacher ses soucis au regard clairvoyant de Baruch qui, sans plus tarder et après avoir invité Ariston à s’assoir, lui fit remarquer :

-« Tu as l’air soucieux mon ami, que t’arrive-t-il ? »

Ariston, d’habitude peut enclin à parler de lui, savez qu’il pouvait, sans craindre de déranger, discuter à cœur ouvert avec Baruch. Aussi il répondit :  

-« Je me sens faible et triste.»

-Et pour quelles raisons, demanda Baruch, veux tu m’en parler?

-Voilà des années que j’aspire à plus de sagesse, que je m’imprègne des philosophes, des sages, des conseils bien-être lus ici et là, et que je m’efforce, par la même occasion, de mettre en pratique, que j’essaie d’exercer mon jugement et ma raison, aussi bien sur des problèmes abstraits et philosophiques qu’avec des situations concrètes que l’on rencontre au quotidien, comme au travail, en couple, devant l’imprévu, bref, voilà des années que j’essaie de lénifier ma passion pour ne plus étouffer de tristesse. Mais malgré tout le savoir que j’ai pu accumuler, toute cette sagesse dont j’ai su me doter, il n’empêche qu’à la moindre fatigue, au moindre coup de blues, devant la moindre difficulté, je me sens rattrapé par mes mauvais sentiments, ayant l’esprit traversé par de mauvaises idées, accablé par de néfastes passions, que je sois seul ou dès que je retrouve la compagnie des hommes.

Par exemple, je désirais ne plus être envieux, ne plus être jaloux, ne plus être médisant, je désirais profiter de l’instant, le cœur tranquille et l’âme apaisée, et voilà que, lorsque que je me retrouve parmi mes semblables, je me sens gagné par l’envie, la jalousie, par de la haine ou par de la colère. Je ressens mon impuissance, et je la ressens d’autant plus que les valeurs que je défends, que je crois juste et que j’essaye d’incarner, ne s’accordent pas avec celles de mes amis, et plus encore quand je ne parviens pas à les justifier devant ceux qui veulent s’imposer et dominer. Vient la frustration, et me voilà tiraillé, tiraillé entre ce que me dit ma tête et ce qu’éprouve mon corps.

– Mon brave Ariston, reprit Baruch, je ne sais pas comment te réconforter, sinon en t’écoutant et en recherchant avec toi les causes de tes passions pour ensuite t’aider à les relativiser. N’es tu pas là, finalement, entrain d’éprouver ta nature d’homme? Quelle que soit la force de notre raison, nous sommes toujours et nécessairement soumis à la passion. Nombreux sont les prêcheurs qui ont voulu nous faire croire que la tête domine alors qu’elle n’est que la face visible de l’iceberg, ils ignoraient pourtant l’incroyable détermination du ventre, car le ventre obéit aux lois de la Nature, à l’infinité des affections qui l’affligent et le gouvernent. Et je pourrais même dire que la raison n’est rien d’autre qu’une faculté de la Nature qui elle aussi est soumise à la nécessité. Mais retient pour l’instant que la force d’une passion, puisque c’est de cela qu’il s’agit, ne dépend pas de ta propre force, mais bien de la puissance de sa cause, c’est-à-dire d’un motif qui est extérieur à toi et qui t’affecte d’une certaine manière.

-Es tu entrain de me dire, Baruch, qu’il n’y a rien que l’on puisse faire contre les passions?

-Non pas, cher ami, je ne dis pas qu’il n’y a rien à faire contre la passion, mais que vouloir lutter contre elle signifie aussi lutter contre ce qui te constitue, c’est-à-dire contre ton essence même. Aussi, vouloir détruire la passion, c’est vouloir détruire l’homme lui-même, car l’essence de l’homme est d’être un être de désir. L’illustre Descartes ne disait-il pas que seule une passion pouvait nous faire oublier une autre passion? Et j’ajouterai, à sa suite, qu’un sentiment ne peut-être contrarié que par un sentiment contraire et plus fort. Par exemple, après l’amour, vient la haine. Mais pour oublier un chagrin d’amour, rien de tel que de retomber amoureux, rien de telle qu’une femme pour oublier une autre femme.

Tu relevais à l’instant la jalousie qui t’animait, ou, du moins, ton caractère envieux vis à vis des autres, et tu relevais le mal être qui en découlait. Qu’envie-t-on aux autres si ce n’est ce qu’eux possèdent et que nous ne possédons pas : richesse, talents, bonheur, pouvoir? N’y vois pas une affliction ou une faiblesse de l’âme, ni vois même pas un péché d’orgueil de ta part, car il n’y a là-dedans rien qui ne soit contraire à ta nature. Tout esprit s’efforce d’imaginer ce qu’il estime bon pour lui, ce qu’un philosophe dont j’ai oublié le nom traduisait par sa « puissance d’agir ». En d’autre terme, chacun essaie de persévérer dans son être, chacun fait preuve « d’instinct de survie ». L’esprit qui essaie autant que possible de persévérer dans l’existence imagine, autant qu’il le peut, que ce qu’il estime lui être utile. De cette imagination nait la joie, c’est à dire que la joie est la passion par laquelle l’esprit se sent grandir ou se sent devenir plus parfait. Or, si tu suis mon raisonnement, l’inverse de la joie étant la tristesse, cette dernière est une passion par laquelle l’esprit passe d’une plus grande perfection à une perfection moindre.

A partir de ce point, l’envie n’est rien d’autre que le constat de notre propre impuissance, alors qu’il suffirait, pour être heureux, de ne nous occuper que de notre propre puissance et de ne point envier la vertu du voisin.

-Pardon Baruch, mais je ne te suis plus!

-Je m’explique. Ne remarques-tu pas, en analysant tes propres sentiments, qu’un homme envieux est un homme qui se réjouit de la faiblesse de ses semblables et qui s’attriste de leur réussite ou de leur qualité? Cela vient du fait que toutes les fois où l’on s’imagine nos propres actions, elles nous procurent d’autant plus de joie qu’on les conçoit comme nous singularisant, c’est-à-dire comme nous étant propres et nous différentiant des autres. Mais dès qu’on imagine une de nos actions comme partagée et commune à beaucoup d’entre nous, alors elle perd cette force qui nous donne la joie. C’est pourquoi bon nombre d’hommes embellissent le récit de leurs exploits ou atténuent la réussite des autres, ils transforment un simple voyage en odyssée afin de se convaincre eux-mêmes de leur singularité ou de leur supériorité.

-Mais que peut-on faire pour contrarier cette tristesse?, interrompit Ariston. Dois-je fuir la communauté des hommes et m’isoler tel un ermite pour ne plus me sentir affliger par l’impuissance?

– C’est une solution, si tu le désir, mais n’oublie pas que tu es un animal social et que les autres te sont aussi nécessaires que tu leur es nécessaire. Par conséquent, aussi loin que tu t’enfuiras, tes problèmes t’accompagneront, car tu ne pourras pas être bien avec le monde si tu n’es pas déjà bien avec toi-même. Il te faut donc les surmonter, et rien de tel pour se faire que d’objectiver tes soucis, c’est-à-dire de les analyser, de les comprendre, et ainsi de pouvoir les relativiser. Néanmoins pour parvenir à ce but, il te faut déjà connaitre un peu le monde et savoir comment il fonctionne, autrement tu ne pourras jamais stabiliser tes sentiments et tu fera reposer ton bonheur sur les aléas et le hasard, autant dire sur rien.

Mais,  pourrais-je dire, si comprendre les causes de tes passions ne te suffit pas pour les calmer, alors agit, c’est-à-dire dispose ton esprit à percevoir le positif en chaque chose qui te contrarie, habitue le à la joie, car il n’est nul besoin de comprendre sa propre perfection pour être heureux, même si tu loupes aussi un bonheur supérieur qu’est le bonheur de la connaissance. Retient ce principe que je crois être une vérité : le bonheur ou la sérénité, c’est-à-dire la constance du bien-être, ne dépend nullement des choses mais de ta seule volonté. Ni la richesse, ni la réputation, ni la réussite, ne déterminent la sérénité, mais c’est par la capacité à comprendre ses désirs, à comprendre ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas, et ainsi, à l’accepter, que l’on devient serein et calme, même au cœur de la tempête. Ne fait pas dépendre ton bonheur des autres mais de toi-même, aussi tu seras relativiser au mieux tes passions, mêmes les plus fortes et les plus enhardies. Et quand malgré tout cela tu te sens gagné par la tristesse et les mauvais sentiments alors que tu es parmi tes semblables, n’oublies pas qu’il existe une chose qui se nomme la politesse, c’est-à-dire un ensemble de comportements à avoir pour vivre en communauté sans déranger tes compatriotes avec tes tourments intérieurs, car c’est chose impolie et dérangeante que de partager ta peine ou d’exprimer ta colère sans que l’on ne t’y ait invité.

– Baruch, j’entends bien tout ce que tu me dis. Mais justement, j’ai beau entendre, j’ai beau comprendre, il arrive que cela soit plus fort que moi, il arrive, contre toute ma bonne volonté, que je me sente envahi comme par un océan déferlant dans les rues entre les gratte-ciels, amenant ruine et chaos, telle une vapeur de rage prête exploser, confinée dans mes muscles et mon crane, débordant toutes les digues et tous les conduits d’évacuations que j’aurai dressé en amont. Et puis, va dire à un enfant que sa tristesse est toute relative!

– Pour ta seconde remarque j’y reviendrai à un autre moment, quoi que tu trouveras dans ce que je m’apprête à dire des éléments de réponses. Quant à ta première remarque, j’ignore ce mal mon ami. Peut-être as-tu en toi l’énergie de la jeunesse qui, incapable de réaliser ses désirs, se confronte enfin au monde et contemple son impuissance pour le changer. Il faut alors accepter. C’est cela grandir.

– Tu me dis immature?

– Je dis que cela est semblable à ces hommes qui haïssent aussi rapidement qu’ils ont aimé. C’est un amour de vingt ans, un amour juvénile, sans expérience et sans raison. Un matin ils tombent amoureux et chantent toute la journée l’éloge de leur amour, le fredonnant avec exubérance à qui veut l’entendre, emportés par les sentiments de leur cœur, et le soir même, aussi rapidement qu’ils se sont mis à aimer, ils finissent par détester, critiquant ici et là tout ce qu’ils ont d’abord désirés chez l’autre, tout ces défauts qu’ils n’ont d’abord pas daigné voir quand ils étaient aveuglés par le tumulte de leur passion naissante. Ils n’ont vu que ce qu’ils avaient envie de voir et ont loupé la vérité de l’autre. N’est-ce pas la marque d’une immaturité sentimentale ? Les hommes fougueux, emportés par leur énergie, n’accordent pas assez de place, dans leur quotidien, à la raison , et encore moins dans les histoires d’amour et d’amitié. Ils ne savent pas construire méthodiquement des fondements solides qui durent et qui perdurent,.Ils ignorent encore que les sentiments, seuls et livrés à eux-mêmes, libres de tout jugement et de tout contrôle, tiraillent et déchirent en tout sens, les uns voulant gravir la montagne quand les autres préfèrent la mer. Rien ne tient et, dans une telle situation, l’on ne peut pas se satisfaire de notre bonheur, aspirant toujours autre chose. Même quand ils baignent dedans, ils regardent l’horizon en pensant que l’eau sera plus douce ailleurs. Les gens avec peu esprit aiment inventer des problèmes là où il n’y en a pas. Ils croient combler le vide de leur existence en le remplissant de vétilles alors que le seul vide qu’ils connaissent est celui qui sépare leur neurones à défauts de les connecter entres eux. C’est un travail de présentateur médiatique, créer des histoires, bref, je m’égare…

– C’est justement cela, Baruch, qui me fait douter. Tu évoques les grands noms de l’Expérience et de la Raison, mais crois-tu qu’à elles seules elles suffisent à surmonter ces sentiments contraires ? La tête contrôle mais le cœur agit, et nous ressentons une double peine, car nous ne savons point accorder nos sentiments avec notre raison, et parce-que nous constatons notre propre impuissance.

– Je crois avoir déjà répondu à ta remarque, et je n’ai rien d’autre à ajouter pour l’instant sur ton problème. Que peut-on faire fasse à la passion, réponse : organiser et discipliner son quotidien de manière à ne point se laisser trop envahir. Autrement-dit, éviter les situations dont nous savons qu’elles nous causeront de la peine et accepter notre impuissance sur le reste. Nous n’avons aucun droit sur les hommes, pas plus qu’eux n’en ont sur nous. Par exemple, en amour, ne t’engage pas avec la première personne venue sur un simple coup de cœur. Apprend à connaitre les hommes, apprend à savoir ce que tu veux et ce que tu ne veux pas. Reste honnête avec tes propres sentiments pour être honnêtes avec les autres, car deux honnêtetés qui se rencontrent, aussi rare soit cette rencontre, iront toujours plus loin et avec plus de cœur que des sentiments contrariés qui se plient à la volonté de l’autre. Faut-il toujours, pour construire un couple, que la femme impose subrepticement sa volonté à l’aide de bouderies, de prises de bec futiles, de colères mensuelles ou autres abstinences forcées, et que l’homme si soumette la queue entre les pattes, même s’il veut faire croire l’inverse à ses amis? Je ne pense pas, car alors, si tu renonces à tes désirs pour te satisfaire des quelques prestations sexuels que t’offre ta partenaire, ou encore pour assurer la paix de ton couple parce que tu crains de te retrouver seul, alors sois certain que frustration et tristesse s’accumuleront et finiront par exploser avec violence, sois certain que tu passeras une partie de ta vieillesse à regretter le bon temps au lieu de savourer ton présent.

Maintenant que nous avons beaucoup parlé, mon ami, je crains que je ne puisse te faire oublier ta tristesse en te parlant de ta tristesse. Aussi je te propose de passer à autre chose et de commencer ce pour quoi nous nous sommes retrouvés, quelque chose d’important et d’essentiel qui est de remplir nos ventres en savourant avec délice l’art du cuisinier. Je ne vois pas de plus grand plaisir qu’un bon repas avant un bon sommeil, et c’est pour toi un bon moyen d’oublier un peu ta peine, car tu ne t’entendras plus ta tristesse gémir quand tu riras de bon cœur.  

30/07/2019

 

 

 

Sur quelques effets de la tristesse

Résultat de recherche d'images pour "le comte de monte cristo peiture"
Monte Cristo,

La vengeance est l’action de rendre le mal qui nous a été fait, action conduite sous la haine, engendrée par la tristesse et n’engendrant que la tristesse. En effet, l’homme vindicatif porte sa haine au plus près de sa conscience au lieu de la laisser s’essouffler. Le vengeur, animé par sa passion, est prêt à payer de sa personne pour atteindre son but, c’est-à-dire qu’il est prêt à souffrir beaucoup pour faire souffrir un peu, prêt à tenir dans ses mains la braise enflammée qu’il entend jeter sur celui qu’il veut blesser. Si la vengeance se réalise, il sera pris de remord pour le mal qu’il a causé, comprenant que la satisfaction qu’il obtient en retour est moindre face à la solitude dans laquelle il vient de s’enfermer ; venger ne répare pas l’affront que l’on a subi ni ne rend ce qui nous a été privé. Autrement dit  se venger ne donne pas de joie. Voyez Cersei Lannister, elle n’a jamais été aussi seule que depuis qu’elle s’est vengée. Mais si la vengeance ne se réalise pas, l’homme haineux se renferme dans sa colère, ne pouvant que contempler son impuissance pour réaliser son désir. Cette impuissance peut accoucher de la dépression, c’est-à-dire d’une fadeur de la vie qui nous fait préférer notre propre mort comme ultime recours.

Ne nous arrêtons pas sur nos échecs, ne nous embourbons pas dans la mêlasse de ce que l’on ne parvient pas à réaliser, au contraire concentrons-nous sur ce qui est en notre pouvoir, notre existence a sa propre perfection. Admettez qu’il ne sert à rien de vouloir courir comme un cheval, calculer comme un ordinateur, ou avoir la grandeur d’un arbre, car il s’agit de natures différentes de notre nature humaine. On ne se sent pas en concurrence avec nos téléphones ou avec les poissons, et donc on ne sent pas inférieurs, ni supérieurs à eux parce qu’on ne peut ni nager comme eux, ni rechercher des informations avec la même rapidité. On ne se compare pas en ce qu’il s’agit d’une chose autre que nous. Il en va de même avec les êtres de même nature. Inutile d’envier les qualités de nos semblables quand nous-mêmes avons notre propre perfection.

L’envieux se réjouit de la faiblesse d’un homme et s’attriste de ses vertus, car toutes les fois où il s’imagine ses propres actions, explique Spinoza, il en ressent d’autant plus de joie qu’il les conçoit comme singulières et propres à lui. Au contraire, les choses les plus banales et les plus partagées ne rehaussent point l’idée que nous avons de nous-mêmes car elles ne nous singularisent pas. D’où il vient que certains aient besoin de raconter leur quotidien comme une grande histoire, transformant leur aventure en épopée, car de cette singularité qu’ils s’imaginent d’eux-mêmes ils en retirent de la joie.

Seulement la vertu ne s’acquiert pas dans la comparaison avec autrui ou autre chose. Le sage n’est pas heureux d’être le plus sage, le plus grand, le plus fort, par rapport aux autres, car le sage tout au contraire ne se compare pas, il se satisfait de ses propres forces pour exister et disposer son âme afin de régler les sentiments qui l’animent selon les décrets de sa raison. De là nait le contentement. La seule comparaison qui vaille est avec nous-mêmes, le nous de notre passé, des progrès réalisés en comparaison à notre état initial. Et encore, je dirai qu’il est inutile de vouloir comparer l’adulte avec l’enfant, car l’enfant était parfait en lui-même en tant qu’enfant et ne pouvait pas disposer des qualités que l’on attribue à l’adulte, car il en va de sa nature d’enfant. Pardonnez à l’enfant que vous étiez vos hontes puériles, car elles sont pardonnables d’être par essence des hontes d’enfants.

Il est vain de vouloir la vertu du voisin, et donc il est aussi vain de se comparer à nos semblables pour concevoir nos limites. Pourquoi devrai-je envier Usain Bolt ou une quelconque rock star? Nous n’avons ni le même corps, ni le même métier, ni même n’avons fait les mêmes rencontres, et si Bolt peut se satisfaire de ses performances historiques, il n’aura point pour autant un bonheur supérieur au mien, malgré sa célébrité et sa richesse, à chaque fois que je réalise une action avec ma propre force. Aussi, pour qui cherche le bonheur et la sagesse, rien ne sert de vouloir la vertu d’un autre. L’expérience nous a trop montré que le bien-être n’est pas dans l’apparence, ni dans l’avoir, ni dans la réputation, ni dans la gloire, mais dans l’être, la connaissance et la vérité. Il faut pour être bien avec le monde être bien avec soi-même, et pour être bien avec soi-même il faut s’intéresser de près à la vérité et non pas faire reposer nos espoirs sur l’imagination et le surnaturel.

 19/05/2019

Du copulage à l’amour

Louis d'Orléans montrant sa maîtresse - Eugène Delacroix - MBA Lyon 2014.JPG
Delacroix, Louis d’Orléans montrant sa maitresse

D’où vient cette lâcheté des hommes quand ils sont conquis par une femme? Pourquoi leur arrivent-ils de renier jusqu’à père et mère pour les bras d’une promise ? Je me souviens de ces amis qui, du jour où ils rencontrèrent quelqu’un, devenaient invisibles pour ne plus paraître que suivant la volonté de leur chère et tendre. Est-ce l’amour qui lie ainsi deux êtres ? Est-ce la crainte de la solitude, ou la peur d’une abstinence forcée ?

 A défaut de s’isoler, non point rares sont les pères qui oublient jusqu’à leurs enfants pour les baisers d’une autre ; les voilà tiraillés entre l’amour paternel qui se rappelle à eux et la volonté de puissance de leur belle qui parfois, si elle le pouvait, irait jusqu’à anéantir toutes traces de vie passée pour s’assurer une domination totale sur l’existence de sa prise. Hélas, l’homme résiste malgré lui, il ne peut s’aliéner aussi facilement, et il faut alors trouver des compromis, utiliser la ruse, la bouderie, le chantage, pour soumettre son amant à ses désirs.

 Qu’une relation de pouvoir naisse au sein d’un couple comme en toute chose, c’est chose banale, mais d’expérience (vérité non universelle mais propre à l’auteur) les femmes sont davantage portées à se soucier de leur progéniture, au prix de nombreux sacrifices, que ne le sont les hommes, plus encore lors des séparations. Attention, je ne parle pas d’une vérité qui appartiendrait à l’essence des genres, mais bien d’une observation personnelle, car s’il m’est arrivé de rencontrer des pères dignes et dévoués pour leurs enfants au point d’en faire la priorité et de renoncer à une mauvaise rencontre, j’ai surtout pu observer la situation contraire. Je parle donc en mon nom et me garde de généraliser cette expérience. Mais combien d’hommes et de femmes dans des situations instables préfèrent s’entêter, ayant sous les yeux les causes de leur malheur, détournant la tête pour regarder l’horizon quand on leur montre leurs chaines. Il est facile de dominer la faiblesse des mâles, tenez-les par la queue comme par une longe, ils oublieront leur dignité.

 Construire un couple ne signifie pas renoncer à sa volonté et à ses désirs, et plus un couple se construit à travers des compromis allant dans le sens contraire des désirs individuels, plus le couple sera bancal et tiraillé par des passions négatives. On refoule alors nos émotions dans un sac de tristesse qui un jour ou l’autre se percera, jamais satisfait, éprouvant le besoin de changement quoi que l’on établisse, se sentant prisonnier d’un on ne sait quoi avant de comprendre que nous sommes enferrés à l’autre, étouffés par ce que l’on a laissé se construire, alourdis par notre propre impuissance pour nous assumer. Au contraire, la passion positive, l’amour, sera d’autant plus forte qu’aucun n’aura le sentiment de concéder une part de soi à son partenaire, voyageant plutôt ensemble sur un chemin commun tout en suivant sa propre volonté ; les désirs s’accordant d’eux-mêmes par leur ressemblance. Aussi peut-on dire qu’un couple authentique ne se construit pas, il se fait de lui-même et tout naturellement, comme une graine pousse et donne de beaux fruits quand les bonnes conditions sont réunies, sans avoir besoin de produits artificiels empoisonnant la chair et contaminant tous ceux qu’ils sont censés nourrir, ni même portés par des tuteurs pour les soutenir dans leur croissance. L’apparence du fruit n’en fait pas sa qualité gustative. Seulement certains grains sont capables d’attendre mille ans enfouis sous terre avant d’entreprendre leur route vers le ciel ; patience qui ne concerne point les hommes pour qui la solitude est souffrance et l’usure inévitable. On peut néanmoins prendre le temps de sa jeunesse pour ne pas se jeter pêle-mêle dans un futur fragile et en profiter pour se former à la lumière de nos rencontres. Il manque au jeune âge l’expérience des anciens, et quand enfin il apprend à mieux se connaître et à connaître les hommes, voilà que la fougue manque et qu’il ne dessine plus l’avenir avec la même certitude qu’à dix-huit ans.

 17/05/2019