Sur la gentillesse animale

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La gentillesse est l’expression factuelle d’un caractère se traduisant dans le rapport qu’un individu (le gentil) entretien avec les autres (ceux qui le conçoivent comme tel). Elle ne s’achète pas, c’est à dire qu’elle ne consiste pas à faire des cadeaux à tire larigot. Est gentil celui qui évite autant que possible de faire du mal à autrui. Par conséquent, exprimer sa mauvaise humeur ou son désaccord à travers des propos acerbes, non seulement d’être la marque d’une impolitesse en ce qu’on embarrasse nécessairement autrui (l’obligeant à recevoir une part de notre mal être), est aussi un manque de gentillesse en ce qu’on lui cause quelques désagréments. Ce dernier est obligé de prendre en compte notre conflit interne, obligé parce qu’on lui impose de part notre comportement à le recevoir. Aussi, cette conséquence fait que nous ne sommes pas « gentils ». La chose est différente si autrui nous invite à partager notre tristesse avec lui. Dans le premier cas on entre chez lui sans frapper et nous nous installons sur son canapé sans qu’il nous y ait invité, dans le second cas l’autre nous ouvre sa porte et nous laisse entrer de bon cœur.

Politesse et gentillesse vont de paire. La politesse est une vertu sociale en ce qu’elle oblige et aide chacun à être maître de ses sentiments, c’est-à-dire à ne point embarrasser autrui de sa propre passion. Qui se laisse gouverner par sa passion est davantage soumis à la fortune qu’il n’obéit à la raison. Aussi le poli met ses émotions entre parenthèses, laissant toute sa place à la raison, faculté primordiale pour qui veut faire société en paix. Il ne s’agit pas d’être hypocrite, c’est-à-dire de voiler son intention première dans le but d’être bien vu, ou encore de ne pas faire correspondre ses actes et sa pensée, il s’agit de viser l’homme derrière le regard, c’est-à-dire de respecter chacun en tant qu’humain. L’humain est ce qui en tous est égaux, en d’autres mots, ce qui fait que le riche n’a pas une plus grande valeur que le pauvre, ou que l’aliéné ne doit pas être sacrifié au pied du génie. Nous sommes plus ou moins bêtes, mais nous ne sommes pas plus ou moins humain, tous exprimons et participons exactement de la même humanité

Néanmoins, la politesse peut s’embarrasser de colère. Quand un homme fait du mal autour de lui, c’est acte de politesse que de lui rappeler qu’il dérange, politesse en ce qu’on cherche à le ramener à la raison et à calmer ses passions. Le poli ne vise pas seulement la paix sociale et le bien être de chacun, il vise l’homme dans l’animal ; cette visée se nomme respect.

Ne croyez pas que par « animal » je puisse sous-entendre que tous les animaux soient soumis à leurs passions. Le chien sait se maitriser, et nombreuses sont les sociétés d’animaux où chacun respecte sa place (faisant preuve d’une forme de politesse, de respect et d’entraide). Par « animal en l’homme » je comprends tout ce qui dans le corps humain détermine l’homme à agir selon les lois de la nature. Je mets en perspective cette nécessité avec la vertu ou puissance de l’âme, c’est-à-dire force de modération que l’homme peut avoir sur lui-même. Comme je l’ai dit plus haute, d’autres animaux sont capables de contrôler leur désir, cependant, à ma connaissance, l’homme est l’animal qui en est le plus capable.  

26/05/2019

 

 

Sur le philosophe et le sage

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Magritte, La lampe philo

Philosopher n’est pas sagesse. Ne confondons pas le philosophe avec le sage ; le premier recherche la sagesse quand le second l’a trouvée. La philosophie, si on suit l’étymologie du mot, c’est l’amour de la sagesse, non point la sagesse elle-même. Aussi le vulgaire s’attend à une grande compassion de la part du philosophe, comme-ci ce dernier baignait dans la béatitude et dans l’amour du prochain. Certes, philosopher cultive l’esprit, ouvre l’horizon, et relativise les idées, mais en aucun cas ne prive de rechercher la vérité, de l’ignorer, ou de la changer. Le philosophe ne cherche pas à dire ce que vous voulez entendre, il cherche à dire ce qui lui parait vrai, quand bien même la vérité ne vous conviendrait pas. C’est un travail de scientifique qui tend à la plus grande neutralité possible face au monde. Il ne s’agit pas de dire ce qui est bien ou mal, il s’agit de comprendre, d’expliquer, et pourquoi pas, de se construire sagesse.

Un philosophe peut-être sage, c’est l’enjeu de l’éthique, mais tout sage n’est pas philosophe, et plus le sage a des certitudes douteuses, plus il s’éloigne de la philosophie. Bouddha et l’abbé Pierre étaient peut-être des sages, mais ils n’étaient point philosophes.

Plus encore, ne confondons pas le philosophe avec le théologien. Le théologien s’occupe des questions divines. Certes le philosophe peut faire de la théologie, mais il sera moins convaincu par ses découvertes que le théologien sera certain de ses postulats. Remarquez que l’on peut être théologien sans être croyant, car chercher à expliquer la logique religieuse ne signifie pas qu’on la cautionne nécessairement, pas plus que de comprendre le régime nazi ne fait de l’historien un SS. Seulement la théologie part du principe que Dieu existe, le théologien non croyant fera alors « comme si », alors que la philosophie interrogera ce simple postulat et n’hésitera pas à le remettre en cause en suivant un raisonnement rigoureux, c’est-à-dire en suivant un raisonnement qui interroge au mieux les axiomes pour ne point y laisser de principes obscures.

Aussi le philosophe pourra vous paraître désagréable quand le sage sera nécessairement apaisant. Aucune sagesse ne peut supporter le conflit, car tout conflit externe est un conflit interne, et le sage, sans rechercher le plus grand bonheur possible, veut au moins éviter les plus grandes tristesses. Inversement, un philosophe peut ne pas avoir à se soucier du bonheur, ni de la paix, ni plus que de la compassion, s’il lui arrivait de juger qu’il s’agissait là de fictions qui n’ont rien à voir avec la nécessité. Seulement tout homme qui recherche la vérité sait qu’il ne faut point juger à partir de ses passions, par conséquent, qu’un esprit saint dans un corps saint est une priorité pour atteindre son but. C’est pourquoi l’un et l’autre se confondent souvent. Néanmoins il existe une différence réelle entre le philosophe et le sage. Le philosophe peut être ambitieux, soucieux de son image, amoureux des richesses, et vivre en contradiction avec ses idées (pour les pires d’entre eux), alors que le sage n’a ni le souci de son porte monnaie, ni le souci de sa réputation, ni ne tient aux grands discours quand il tient à la cohérence entre sa vie et ses idées, autrement il se ferait imposteur.

22/05/2019

Sur l’hypocrisie des enterrements.

Burial, L’inhumation précépitée

Il faut parfois l’ombre d’un enterrement pour révéler toute l’hypocrisie des vivants. Voilà l’heure des beaux discours, des plaintes et des regrets. Le défunt se fait divin, et chacun a son mot à dire, l’âme en peine et l’œil humide. Il arrive que des hommes aient davantage de présence le jour de la cérémonie que durant l’existence du mort. Je me souviens de paroles de vivants qui flirtaient avec le mépris et la moquerie lorsque l’homme était absent, mais qui se faisaient mielleuses et inondées de tendresse lorsqu’il fallait tenir le discours devant l’assemblée des endeuillés.

Nombreux sont les génies qui vécurent pauvres et miséreux mais dont les œuvres s’achètent désormais à coup de millions. Leur existence était-elle un frein à leur rentabilité ? Il fallut leur mort pour que leur talent naisse aux yeux du monde. Et voilà que chacun y va de son petit mot, se souhaitant des plus estimés par le mort, débordant d’affection et de chagrin par cette perte éternelle. Mais un cadavre n’a nul besoin d’amour. « N’ai pas pitié des morts, dit Albus Dumbledore à Harry Potter, aie plutôt pitié des vivants, et surtout de ceux qui vivent sans amour ». C’est de notre vivant que nous avons besoin d’être aimé, non pas une fois mort.

Pourquoi devrai-je m’obliger à avoir un mot gentil pour ce camarade de classe décédé dans un accident de voiture alors que je le détestais de son vivant ? La chose me choque, et j’éprouve de la tristesse quand j’apprends que cet homme que j’ai côtoyé adolescent est définitivement parti alors que nous avons le même âge, mais je ne m’efforcerai pas pour écrire un éloge quand je pense d’abord à le blâmer et que je ne parviens pas à oublier ces mauvais sentiments qui m’animent à son égard. Mourir n’est pas une excuse pour le pardon. Rien ne m’oblige à pardonner le plus vil des hommes le jour de sa mort, tout comme Louis XIV, d’après la rumeur, ne succombât pas aux prières de sa mère qui essaya tant bien que mal d’infléchir sa volonté en rendant son dernier souffle. Il ne s’agit pas de considérer ce genre d’homme comme un monstre, mais comme un homme de principe qui place la vérité au-dessus du mensonge (de la priorité de l’État dans le cas du roi).

La louange n’est pas là pour réconforter le mort, elle est là pour réconforter les vivants. Si toi, qui est dans la tombe, tu étais un homme bon, alors nous, tes héritiers, nous qui avons vécu à tes côtés, ne sommes-nous pas censés être bercés de ta vertu, ne sommes-nous pas bons à notre tour d’avoir seulement pu être objet de ton amour ? Ne méritons-nous pas la compassion pour ta disparition ?

S’il fallait restreindre un enterrement au nombre d’hommes vraiment important pour le défunt et réciproquement, une dizaine de personnes tout au plus formerait le cortège. Qu’un enterrement soit un moment solennel et de recueil où chacun se retrouve avec les autres pour partager leur tristesse, cela est d’histoire, mais c’est aussi l’occasion d’un jeu de théâtre où quelques-uns se montrent comme pour rappeler que la vie continue et qu’en comparaison la mort fait pâle figure face à l’énergique ambition du vivant. Il arrive qu’on se réjouisse secrètement de l’héritage financier que nous laissera le mort et que l’on dilapidera plus rapidement qu’il n’a été amassé. Même dans la mort l’on peut trouver du réconfort.

Plus nous avançons dans la vie, et plus nous nous préparons à la tristesse. On anticipe la mort prochaine de nos proches, évitant ainsi d’être débordé par l’émotion le jour où cela se produit. Petite dose par petite dose, comme un corps s’habituant au poison, l’esprit anticipe la séparation définitive. Aussi la douleur se fait-elle moins intense et on la surmonte avec moins de difficulté. Il arrive néanmoins que l’émotion ne colle point à l’image traditionnelle et qu’elle agisse avec décalage. Supposez que j’apprenne la mort d’un être cher, d’un homme qui m’a élevé avec tendresse, et que j’ai pu prévoir ce moment, comment est-il possible que le jour où l’on m’appelle pour m’annoncer la triste nouvelle, comment est-il possible que je ne me ressente point abattu ? Je suis triste, dirai-je, mais seulement d’esprit, mon corps, lui, n’éprouve pas le besoin de pleurer, et malgré le temps qui passe, malgré les souvenirs qui reviennent, si l’idée de tristesse reste attachée à mon esprit, mon corps, lui, ne se sent ni plus ni moins triste, comme accoutumé du fait que la mort est et sera encore. Il y a trop de larmes à verser pour les hommes qui n’ont pas pu vivre plutôt que de s’assécher le larmier pour les hommes qui ont bien vécu et sont partis après avoir fait leur temps.

13/05/2019

Sur l’emportement et la bouderie


Enfant boudeur

J’ai remarqué qu’un homme qui ment ou qui trompe mais qui est pris sur le fait se laissera plus facilement emporter par la colère. De cette manière il espère intimider autrui, laissant croire qu’il est comme touché dans son intégrité. Aussi cet emportement instinctif a deux buts, tout d’abord effrayer l’autre pour le décourager de creuser plus loin et de dévoiler la supercherie au grand jour, ensuite de se convaincre soi-même d’être de bonne foi pour ne pas avoir à avouer sa faute et ne pas subir la honte que nous impose le regard des autres. Par exemple, voler c’est mal, m’a-t-on appris depuis la plus tendre enfance, pourtant je viens de le faire en toute conscience. Comment parer à cette contradiction, à cette faute que je commets, si ce n’est en la rejetant avec violence sur l’autre ? Vous vous trompez, ai-je envie de mentir à celui qui m’accuse, et pour ajouter du crédit à mon propos je me montre indigné, de telle manière que j’apparais être atteint au plus profond de mon être par l’accusation que l’on me porte. Cette défense revient à dire qu’autrui est par son accusation coupable de déshonorer ma personne.

Une autre technique pour ne pas avoir à avouer sa faute est de paraître crédule, comme stupéfait, et ainsi faire croire que nous découvrons sur le fait que nous avons malencontreusement commis une erreur. Une fois encore on scandera l’étourderie plutôt que d’avouer en conscience de cause notre délit, car alors il en va de notre honneur. A moins d’être très bon comédien, on ne dupe hélas personne et n’avons plus qu’à croiser les doigts pour faire appel à la clémence d’autrui. Il a déjà honte de sa faute, doit-il se dire, je ne rajouterai pas de l’huile sur le feu.

D’autres s’inventent des histoires. La société me vole, diront-ils, je peux bien commettre un larcin d’une moindre valeur en face du vol qu’opère sur moi la société. Et voilà comment on lave sa mauvaise conscience lorsqu’il s’agit de transgresser les règles morales que nous ont enseignées nos parents, nos grands-parents, et nos instituteurs.

Et puis il y a les joueurs, ceux qui se sentent vivre parce qu’ils prennent un risque ou qu’ils parviennent à duper. Peu leur importe la valeur de leur méfait, seul le geste compte, comme passer sous le regard du vigile avec un paquet de beurre non payé au fond du sac. Quel soulagement ressentent-ils quand ils sont hors de portés, partagés entre leur talentueux sang froid et la honte de leur maraude.

Les policiers ont bien compris l’embarras qu’ils causent à l’homme lorsqu’ils le prennent la main dans le sac. Remarquez leur professionnalisme, leur posture raisonnée et travaillée face à un individu qui s’emporte et qui nie de vive voix être en tort quand il sait intérieurement être coupable.

Je songerai seulement qu’en matière d’argent public, ce qui est perdu d’un côté, il faut bien le rattraper de l’autre, et qu’à chaque fois que je fraude le train je participe entre autres à l’augmentation du prix des billets (autre que la question de répartition des richesses). Je songerai aussi qu’on ne peut dicter la morale à un homme si nous-mêmes ne sommes pas prêts à nous y tenir. Quant à la valeur d’un larcin et de sa légitimité, je traiterai du sujet dans un autre Propos. Ici nous nous intéressons seulement à l’emportement colérique et injustifié des individus.

Il existe une autre forme d’emportement qui a pour but de mettre autrui dans l’embarras. Voyez un boudeur, il se renferme dans sa colère, car à défaut de se rouler par terre, pour ne pas paraitre hystérique, il canalise son émotion en se fortifiant de l’intérieur pour se rendre inaccessible de l’extérieur.

La bouderie est une réaction provoquée par un échec de la volonté. Elle consiste à mettre un preneur de décision (intiment lié à nous) dans la gêne en ne lui offrant plus aucun point d’accès vers nous. « Puisque tu me résistes, semble dire le boudeur, je me rends inaccessible tout en te causant des désagréments et si possible en te rendant responsable de mon laisser-aller ». La logique du boudeur est de contraindre le désir de l’autre (faire pression pour ainsi dire) tout en en se rendant indésirable par son emportement enfermé. Mauvais calcul. 

Quand la bouderie a pour cause une chose extérieure et que la volonté d’obtenir cette chose se retrouve contrecarrée par une autre volonté, la bouderie peut devenir un caprice. Le caprice est par définition nécessairement superficiel, motivé par quelque chose d’inessentiel, c’est-à-dire dont l’on peut se priver sans que cela ne nous cause d’autre embarras que de blesser notre orgueil.

Face à une décision qui nous échappe, notre unique recours pour faire pression apparaît alors comme le décontrôle de nous-mêmes. Si cela influence les hommes peu téméraires, c’est ignorer que pour tous les autres seule une discussion argumentée et patiente les conduira à infléchir leur position ; une force de la raison qu’ignorent encore les enfants ou les gens simples d’esprit. Vous ne convaincrez pas quelqu’un en lui jetant ses erreurs au visage, encore moins en vous mettant en boule ou en fuyant le débat. Un parent soucieux du plaisir de son enfant sera plus enclin à le satisfaire si celui-ci se fait obéissant et patient, qu’en se laissant emporter par ses caprices. Ce qui est valable pour l’enfant est, comme souvent, valable pour l’adulte. Plus, aux yeux de la société, celui qui s’emporte sera toujours celui qui a tort en ce que l’homme qui se contrôle paraitra réfléchi et mesuré dans ses propos.

18/04/2019

Du vieillard au sage, il n’y a qu’une tombe.

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Albert Bierstadt

Mourir n’est pas une partie de plaisir, mais à l’évidence nous y passerons tous. Le philosophe ne s’intéresse pas à la question quand mourir mais à la question comment mourir ? Selon Montaigne, philosopher c’est apprendre à mourir, ce qui signifie aussi apprendre à accepter la mort, comprendre sa nécessité, savoir qu’elle peut surgir demain et de manière imprévue comme elle peut s’éterniser des années durant, donnant aux consciences le temps de s’y préparer. Les philosophes se repèrent dans ces moments ultimes en ce qu’ils sont ceux qui, quelque que soit la circonstance, affronteront la mort avec dignité, passibles et maitres de leur émotions. Ils prouvent par là qu’ils ont su dompter leur animalité.

Qu’un enfant meurt du cancer est une grande tristesse, mais quand il s’agit d’un grand-père, n’est-ce pas dans l’ordre des choses ? Le malheur du cancer, pour un vieillard, ce n’est pas tant la mort qui s’en suit que la souffrance qui la précède.

Le grand progrès de l’humanité est de permettre aux enfants de vivre et au vieillard de mourir. Que la mort soit davantage associée à la vieillesse qu’au nourrisson est chose récente, car dans l’histoire, rare sont les hommes qui atteignaient leur dixième année.

L’on n’est pas vieillard au même âge, et quand nos hommes de soixante ans sont de jeunes grands-pères, il arrive des hommes de la même cuvée pourtant dignes du respect des ancêtres. Ils nous paraissent centenaires quand ils ont cinquante ans. La rudesse des éléments abime le corps, les dents s’usent sur la viande, le soleil et la pluie assèche la peau, les micro-organismes épuisent le système immunitaire, l’effort fatigue les muscles et l’activité cérébrale évite de se perdre dans le futile quand le nombre de synapses se restreint. L’énergie vitale s’entretient et s’économise? tout corps organique emploi la stratégie la plus optimale en vue de rester en vie le plus longtemps. On ne meurt pas de soi-même, on meurt de causes extérieurs qui se frottent à nous et nous érodent. Comme un moteur, il faut rouler régulièrement et sans excès pour entretenir l’engin, il arrive néanmoins un kilométrage si élevé que l’outil dira stop, quelque soit l’attention que l’on a prêté à ses soins.

La véritable question est épicurienne, quelle différence y a-t-il entre vivre cinquante ans et vivre cent ans ? Vivons-nous plus heureux à vivre plus vieux ? L’intensité de l’existence est-elle dépendante de la durée de cette existence. Faut-il se priver de bons plaisirs pour gagner quelques années de vie ?

L’existence est inquantifiable, et nous devons nous tenir à cette idée pour protéger la dignité de l’homme. Une vie ne doit pas pouvoir se monétiser ni appartenir au pouvoir d’un autre. Quantifier, c’est permettre de comparer, de mesurer, et donc de hiérarchiser. Une existence ne se hiérarchise pas. L’intensité du vécu ne dépend pas de sa durée, et beaucoup rêveraient de vivre la vie d’Alexandre de Macédoine quand bien même il faudrait mourir à trente trois ans.

Un homme heureux qui ne vit que quarante ans est-il plus malheureux qui homme heureux qui vivrait cent-vingt ans ? Trouve-t-on plus de bonheur dans les quatre-vingt ans de vie qui sépareraient nos deux personnages ? La réponse est non, et ce pour deux raisons. Tout d’abord car l’on n’est pas plus ou moins heureux, soit on l’est, soit on ne l’est pas et qu’on cherche à l’être, ensuite, parce que qui a atteint le bonheur une fois, c’est-à-dire la paix de l’âme, l’atteint toujours ; c’est cette homme que l’on appelle le sage, homme heureux du seul fait de se savoir vivant, prompte à flirter avec la mort comme avec une bonne amie. Il ne faut donc pas seulement apprendre à mourir, il faut aussi réapprendre à vivre avant que l’existence ne nous impose sa loi.

27/03/2019

 

 

Sur la philosophie

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Albert Bierstadt

La philosophie n’a de réel intérêt que si elle nous permet de mieux vivre, autrement, en se limitant à la manipulation des concepts, la philosophie serait littéralement de l’onanisme intellectuel. La pensée doit réinvestir la vie, elle doit nous aider à surmonter nos craintes, elle doit nous ouvrir à la connaissance, nous donner une idée de l’éthique et des valeurs pour lesquelles nous serions prêts à nous engager, mais en aucun cas elle ne peut se contenter de spéculer sur les idées. Cette philosophie spéculative est une philosophie bourgeoise, une philosophie de mondains pour qui la culture est un critère de distinction (allant de paire avec l’art contemporain), voulant marquer par là leur différence jusqu’à faire de l’absurdité et du ridicule des grandeurs d’esprit. Que d’enseignants de philosophie maniant les belles idées des philosophes mais ne sachant pas eux-mêmes manier ni les marteaux ni les fourneaux. Les philosophes authentiques se retrouvent malgré eux sur cette voie, on ne choisit pas de philosopher, on y est poussé.

Aussi l’on devrait se demander à partir de quel moment la différence entre acte et puissance devient une chose essentielle ? Que puis-je faire de ça ? A priori pas grand-chose, car je n’ai nul besoin de l’idée que mes pommes-de-terre soient en puissance de la purée pour les éplucher. La capacité de devenir est une chimère, l’on ne devient pas en ce que demain n’est pas, on est, éternellement, pourrait-on dire, éternellement acte.

Lire les philosophes, n’est-ce pas lire les réponses à des problèmes qu’eux-mêmes se sont posés ? Où est l’exercice de ma pensée là-dedans ?  J’ai désappris à penser par moi-même le jour où je me suis efforcé à connaitre la pensée des autres. Je peux vous expliquer la différence entre la volonté chez Schopenhauer et la volonté chez Nietzsche, mais moi dans tout ça, qu’est-ce que j’en pense ? Ai-je le droit de me construire mon propre avis, de ma propre force et avec mes propres neurones, sans que l’on ne vienne me dire que ma pensée est médiocre ou qu’elle ne compte pas ?

En quoi la philosophie est-elle utile ? Elle ne répond plus à rien sur l’effectivité du monde, dépassée par les découvertes de ses filles scientifiques, ni même elle n’aide les hommes à se transformer en homme vertueux. Non, l’intérêt de la philosophie est ailleurs, non pas d’apporter des réponses mais d’aiguiser l’esprit contre ses propres certitudes. L’art du philosophe est de douter avec intelligence afin de toujours rechercher la vérité. Toute recherche de la vérité est une démarche initialement philosophique, vérité du cosmos, vérité du vivant, vérité des hommes, celui qui se revendique philosophe devra s’attacher à cette idée plus qu’à n’apporte qu’elle autre, la vérité ; vérité avant le bonheur, vérité avant la liberté, vérité avant la réputation, vérité avant la richesse, vérité devant les hommes, vérité devant nous-mêmes, et de cette dernière naitra la paix et le bien-être.

23/03/2019

Sur le miroir de la vertu

Albert Bierstadt

L’autre reflète mes défauts, et cela irrite. Il m’arrive de reconnaitre chez certains enfants, certains ados, certains adultes, des traits que je n’assume plus aujourd’hui, un caractère qui me faisait honte et que j’ai voulu enfouir ; de la timidité exacerbée de l’enfant si incertain, à la nonchalance bornée de l’adolescent tête à claques, à la mauvaise foi de l’adulte pusillanime. Je projette en l’autre mes propres faiblesses, faiblesses qui n’apparaissent qu’à mes yeux, et lui reproche de ne pas se faire la même violence pour sortir de ce défaut afin d’atteindre un minimum de dignité. Peut-être que j’en ai-je souffert mais que je m’en suis relevé, donc je m’énerve à les retrouver ailleurs.

 Comprenez mon âpreté envers les failles humaines, ces failles qui nous rappellent à notre humanité animale. Nous ne sommes pas des êtres divins, nous sommes humain, trop humain. Comprenez qu’en même temps que je regarde mon miroir en l’autre, je lui suppose la même force de volonté pour s’élever de ce qui l’handicap tant, de la même manière que j’en étais peiné au même âge.  Si je pardonne plus facilement à un enfant ces défauts que je renie, je les méprise chez l’adulte car toujours ils me rappellent ma propre faiblesse et les épreuves qu’il m’a fallu surmonter. C’est qu’une forme de naïveté est plus proche de la bêtise que de l’inconscience et que si un enfant ne fait de mal qu’à lui-même dans son insouciance, les adultes, eux, embaument le monde d’une odeur nauséabonde et fétide, rendant l’univers plus complexe qu’il ne l’est déjà quand la vie pourrait-être facile. Ils font du mal, et ils le font autant motivés par leur égoïsme que par cette insouciante naïveté enfantine. Il existe des problèmes du quotidien qui ne méritent pas le sérieux qu’on leur accorde, et il n’est pas grave que ton fils ait loupé son bac, ni que ta copine ait une fois couché avec un autre homme, ni que ces enfants se soient battus dans la cours de récréation.

 L’autre reflète mes faiblesses, et cela irrite. Je me surprends à envier les qualités de mes amis, leur intelligence, leur savoir, leur réussite, me rappelant que je n’ai point là leur talent. Alors, plutôt que de souffrir d’envie, je m’attache à Spinoza et à cette idée que rien ne sert de vouloir les vertus du voisin mais que j’ai a développer mes propres vertus, car que mon amis réussisse avec plus de facilité ne fait pas de lui un être plus parfait. Ne demandons pas à un Percherons de gagner une course de galop ni à un Pur-sang Anglais de labourer le sol. Nombreux sont les hommes qui réussissent socialement sans connaitre le bonheur que je peux connaitre. Qu’est-ce qui mérite de l’intérêt ? De passer pour quelqu’un de génial et talentueux aux yeux des autres ou d’être bien avec moi-même et le monde qui m’entoure ? Je ne veux pas faire dépendre mon bonheur du regard des autres, je cesserai donc d’envier ce qui m’échappe et veillerai à agir suivant mon désir.

 C’est de l’erreur que l’on apprend le mieux, toujours de l’erreur. L’essentiel étant de savoir rester honnête avec soi-même et avec raison, afin de concilier son propre bien-être avec la portée de nos actes et de toujours réfléchir au mal que l’on pourra causer en agissant de telle sorte ou de telle autre. Visons le plus grand bien, non pas nécessairement le plus immédiat, mais celui où notre action lèsera un minimum autrui, y compris la Terre, et y compris, retenez le bien, nous-mêmes. Il est parfois nécessaire de faire souffrir autrui si la souffrance que provoque autrui sur nous est plus grande encore. Vous reconnaitrez ici vos histoires de cœur. Ne nous obligeons pas à aimer quelqu’un parce que l’on se sent prisonnier de ce que l’on a construit avec lui. L’important n’est pas de s’attacher, l’important est de savoir se détacher et accepter de faire table rase. Ne nous enchainons pas à nos vieux poèmes, à nos vieux textos, et ne craignons  pas de les effacer, car on saura en écrire de nouveaux, d’aussi beaux et d’aussi originaux. Il faut, pour pardonner à l’autre, déjà se pardonner à soi-même.

23/03/2019