Tuer pour manger

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L’homme a jeté sur la nature un voile d’invisibilité ; il préfère détourner le regard pour ne pas voir l’essence derrière l’apparence, le visage derrière le maquillage, la vérité sous l’illusion. Nous avons passé nos deux-cent dernières années à détruire, puis à considérer comme rare ce que l’on avait détruit, comme cher ce que l’on avait rendu rare.

Beaucoup ont abandonné des gestes ancestraux, rustiques,  préférant par exemple déléguer la dure tâche de tuer à d’autres, pourvu qu’ils ignorent la couleur du sang et l’odeur d’un cadavre ; et ils sont comme surpris de découvrir la barbarie industrialisée de la mort. L’industrie est l’antinomie de la vie, une organisation rationnelle où efficacité rime avec rentabilité et ne laisse pas de place à la sensibilité. L’art industriel n’est pas d’abord de l’art mais une marchandise qui se vend. C’est aussi une idée fausse, car toute l’idéologie sur laquelle repose l’appât du gain est fondée sur beaucoup de spéculations et peu de vérités, nous en avons déjà beaucoup parlé.

Tuer la poule que l’on a nourrie, le mouton que l’on a fait naître, le cochon élevé dans la cour, apprend aux enfants qui assistent et à l’homme qui pratique l’idée de la nécessité. Il faut avoir le cœur endurcit pour ôter la vie à ces êtres qui gambadaient parmi nous, quand l’on a pris le temps de les voir grandir, de les biberonner et de les soigner. On connait la valeur du steak dans l’assiette, les sacrifices émotionnels et l’énergie qu’il fallut pour mériter un tel repas. Les choses ne se font pas d’elles-mêmes,  toute une organisation permet à l’homme moderne de manger sans avoir à cuisiner, ni même n’avoir jamais bêché la moindre patate, épluché le moindre haricot, ramassé le moindre œuf. L’électricité n’est pas une fée ; un réseau qui tient le monde se met en branle pour apporter la lumière là où créer un feu était une connaissance essentielle

Aujourd’hui l’on cache le visage aux enfants quand deux chiens copulent devant eux, l’air choqué, alors que ces mêmes enfants feront leur éducation sexuelle à travers la pornographie le soir en secret sous leur couette avec leur ordinateur ou leur téléphone ; ils s’abreuveront de séries où la violence domine et apprendront à manger dans de belles assiettes sans goût des animaux qu’ils n’ont jamais vus, sans réaliser ce qu’il en a coûté pour avoir le droit à ce confort ; l’idéal serait de manger l’emballage avec et de boire le poulet à la paille. On cache, voile, recouvre, ignore le réel pour lui préférer un monde fantôme, un bovarysme affligeant, car tout ce qui ne correspond pas à nos idées dérange et perturbe les esprits engourdis, ceux qui confondent le raccourcit avec la vie, incapables de se repérer sans l’aide d’une machine pour leur permettre d’exister. De ce monde loin des champs et des bois, loin des promenades bucoliques et champêtres, hypnotisé par l’écran et le bitume urbain, on n’apprend pas à y regarder la nature sans la fantasmer. Il faut une âme rustique pour accepter la vérité sans se laisser abattre. Ni les livres ni les séries ne permettent de faire l’expérience du monde avec son propre corps et dans sa propre chaire, de ressentir la subtilité qui se balance entre bien et mal, et il n’est pas rare que les philosophes qui nous parlent du bonheur soient des gens malheureux, de l’amitié des hommes sans amis, et de morale des inquisiteurs qui tueraient le moindre esprit qui ne penserait pas comme eux.

04/02/2020

Sur la fête et l’oublie

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C.D. FRIEDRICH, Cimetière sous la neige

Si vous avez la patience d’expliquer aux hommes pourquoi vous ne fêtez pas Noël, qu’à l’aube où les jours se rallongent vous irez, comme à votre habitude, vous balader à vélo, que le nouvel an est pour vous un jour lambda, qu’il vous arrive d’y être seul sans que cela ne gâche votre sommeil, ou encore, si vous osez avouer ne pas offrir de cadeaux à vos enfants durant cette période-là, alors, soit que l’on vous regarde comme un fou, soit que l’on vous juge comme le plus malheureux des hommes. Quels parents, pense-t-on, peuvent-être suffisamment cruels pour ne pas couvrir le pied du sapin de Noël de paquets bariolés, pendant qu’arrive l’évènement qui agite les enfants depuis six mois, ces mêmes bambins qui fantasment sur leur liste de cadeau alors même que les vacances d’été ne sont point encore achevées ?

Vous n’êtes point malheureux quand l’évènement vous indiffère et que vous trouvez votre bonheur en d’autres lieux de la vie. Cependant, ces hommes, dans ce bonheur qui ressemble davantage à une excitation d’enfant, oublient, ignorent, ne voient pas, ne veulent pas voir – ni gâcher leur plaisir – en pensant à ces quelques voisins qui autour d’eux vivent ces périodes  de fêtes seuls, véritablement seuls, sans famille, sans amis, et qui ne peuvent que s’attrister d’observer tous ceux qui ont la chance de se réunir en ces jours de fête, de retrouver famille et amis pour partager la douce atmosphère d’une joie féerique où l’imagination et la fantaisie l’emportent sur toute raison. Ils ignorent que des jeunes et des moins jeunes sont parfois seuls, sans père ni mère, sans frère ni sœur, sans personnes pour les accueillir en cette soirée et leur faire oublier cette solitude de leur existence. La réalité n’est pas ce conte de Noël qu’aime tant nous faire partager la niaiserie de ces séries prévues pour l’occasion.

C’est là tout un drame, autant cette solitude que l’on subit que l’aveuglement auxquels s’empressent les enfants gâtés. L’on ne peut être heureux qu’à condition de consommer, nous dit la PUB, offrez des jouets à vos enfants, et ils vous aimeront davantage en retour. Baliverne ! L’amour n’est pas dans le gadget, et l’on ne peut que remercier nos parents pour nous avoir offert l’opportunité de nous affirmer en tant que femme et homme avec un minimum de neurones dans le cerveau, la tête sur les épaules, comprenant la limite entre modération et excès.

Demain Noël, ensuite l’Epiphanie, puis la Saint Valentin, Pâques, les vacances d’été, la rentrée, Halloween, le Black Friday, les soldes, les anniversaires, la naissance, le mariage, le divorce, tout est bon pour les cochons. Il n’y a pas vingt ans Halloween et la Saint Valentin n’imposaient pas encore leur force de conformisme. Mais en ce monde, le moindre événement est propice à crétiniser les cerveaux pourvue que l’argent circule, et le premier caca de bébé devient un « événement » que l’on s’empresse de partager sur les réseaux.

Il est difficile de ne pas sombrer ni de se laisser emporter tant vos sens sont sollicités, et pas seulement par le racolage et la réclame, mais aussi par vos collègues, vos amis, vos enfants, etc. Et voilà que si vous entendez dire « stop, trop d’hypocrisie, je ne crois plus en votre faux bonheur », ce bonheur des imbéciles heureux, on vous taxe de monstre, de bizarrerie, on vous accuse de faire votre intéressant.

Crises, guerres, misères, boulot, « cela fait du bien d’oublier un temps », disent ces mêmes personnes qui oublient tous tout le temps. Mais de quelle misère parle-t-on, quand on est assis au-prêt du feu en attendant que la dinde soit servie? Ceux qui voudraient oublier ne le peuvent à cause du même processus qui facilite l’oublie de tous les autres, à moins de se terrer dans un no man’s land.

Quand le sensationnel devient quotidien, que l’exceptionnel se fait routine, et l’événementiel habitude, comment rendre sa place à la simplicité et à la raison qui l’accompagne, comment apprendre à la jeunesse le plaisir d’exister sans artifice, la joie de la modération, et la sérénité au cœur de la tempête ? Car vous comprenez bien qu’au-delà du simple bonheur de vivre, il en va du respect du monde et des hommes. NON, le monde ne peut être sauvé tant que le bonheur dépendra des choses.

22/11/2019

Sur la discipline

La fenaison, 1880 (panneau de toile) - Julien Dupre
J. Dupré, La fenaison

Tout l’intérêt de la discipline ne réside pas dans le fait de l’imposer aux autres mais de se l’imposer à soi. Beaucoup craignent le mot et fuient la pratique, ils voient d’abord la contrainte avant d’en envisager les effets, confondant la mécanisation de l’homme telle que présente à l’armée avec la juste mesure d’une seine discipline. Nous touchons là à deux idées du bonheur, l’une idyllique pensant que tout bonheur nécessite l’absence de toute contrainte, l’autre pragmatique comprenant que la stabilité de l’âme – si essentielle au bien-être – est en lien direct avec la stabilité de la vie. Cette idée est visible dans les métiers de l’éducation où l’on observe que les enfants les plus tourmentés sont généralement à l’image de leur existence. Aussi, discipliner sa vie, engager une forme de routine, accorder du temps aux choses, éviter la procrastination, ritualiser son quotidien dans une certaine mesure et avec une certaine souplesse, toute cette discipline donc, permet aussi de donner un cadre et des repères à son esprit et à son corps, c’est offrir un rythme de croisière à son ventre et à sa tête, peu excitant pour l’imagination, mais concrètement rassurant pour l’âme en évitant des dépenses d’énergie inutiles lorsqu’il faut parer aux imprévus.

Se discipliner, c’est se donner le moyen de réussir ce que l’on entreprend, avançant marche après marche, pas après pas, sans vouloir brûler les étapes et pleurer sur son impuissance après avoir échoué à vouloir aller trop vite. L’on agit mal dans la précipitation, et si un coup de pression peut parfois activer vos neurones et vivifier votre esprit, il est cependant impossible de construire une vie sereine sur une succession de coups de pression. Les devoirs de lycéens ou d’étudiant longtemps préparés à l’avance, calmement et par étapes, sont généralement meilleurs que les travaux réalisés la veille pour le lendemain, et cette même catégorie d’élèves soucieux de répartir la tâche dans le temps mais de manière rigoureuse et régulières sont aussi davantage susceptibles de se corriger et de s’imprégner des conseils qu’ils ont pu recevoir. Aucune œuvre artistique mémorable aussi géniale fut-elle n’a jamais été produite dans la précipitation. Le temps de la précipitation n’est pas le temps de l’art, et entendez le, ni de la pensée. Méfiez-vous toujours de ceux qui vous livrent leur opinion avec une apparence de certitude sur l’événement imprévu qui s’est produit le jour même. Comment peuvent-ils être en mesure de proposer une argumentation rationnelle non influencées par la passion du sujet ? Ils ne font que souffler sur la braise, mais ce genre de débat ne produit que du vide et tourne en rond. Vous n’en retirerez rien de bon pour vous-même si ce n’est d’apprécier davantage le calme une fois la radio éteinte. La crise financière de 2008 fut une « catastrophe » économique nous ont rabâché les médias, pourtant les riches de cette époque sont toujours aussi riche dix ans après.

Nous sommes à une époque, peut-être cela fut-il toujours le cas, où l’on tient pour important et essentiel tout ce que l’on entreprend, tout ce qui arrive, et tout ce que l’on dit. Tel artiste est dis génial, tel événement est dis historique, et je serai curieux de savoir ce que retiendra réellement l’histoire populaire dans les siècles avenir. Voyez comme l’on se souvient davantage d’Athènes que de Sparte, alors qu’historiquement la seconde fut vainqueur de la première. Voyez comme l’on connait davantage Mozart que Salieri quand le second était davantage reconnu que le premier, ou comment Spinoza a marqué l’histoire de la philosophie alors qu’il n’avait pas bonne réputation de son vivant. Nous ne retiendrons peut-être que De Gaulle comme homme politique français de la Vème République, les autres ne seront connus que de quelques historiens spécialistes des médiocrités. Non, la vérité du présent de ne se dévoilera que dans longtemps.

Pourquoi cette digression, car il est conseillé à qui veut penser par lui-même de discipliner son esprit et faire preuve de discernement, d’apprendre à juger selon sa volonté et ses valeurs et non selon l’actualité du moment et la parole des pontes de l’intelligentsia médiatiques. Vous pouvez vous former une opinion sérieuse sur votre époque en recourant à des auteurs morts il y a deux mille ans, et le peu de nouveauté conceptuelle qu’offre la modernité par rapport à la Grèce de Périclès me laisse songeur quant à l’importance du discours médiatique.

30/09/2019

Julien Dupré. Les foins (1880-1910)
J. Dupré, Les foins

Quand la nuit ne porte pas conseil

Temps de récolte, 1878 - Julien Dupre
Temps de récolte, J. Dupré

« La nuit porte conseil » dit le dicton, à la fraîcheur du soir de s’envoler avec les premiers rayons de l’aurore. Grand nombre de dictons ont leur contraire, il faudrait ici en inventer un. Il nous dirait que les soucis qui vous pesaient la veille, quand vous cherchiez sommeil, vous écrasent au matin, au moment de l’éveil, que ni la tristesse, ni les idées noires, ni le mal être, n’ont su trouver remède, que nul conseil n’est venu vous apaiser. La nature cherche l’harmonie, mais elle ne la trouve pas toujours, et c’est alors la raison qui sauvera l’homme de son propre péril.

Quand le couché n’est point facile, observez cette lutte de la raison contre elle-même. Nous sommes plus promptement portés à voir le mal, la faiblesse, et l’impuissance qui nous concernent, alors que nous devrions apprendre à mesurer le bien et à le placer sur un piédestal. Nous nous attristons d’imaginer demain, mais nous imaginons bien au chaud dans la moiteur du lit, et quand la tête est toute ailleurs, elle oublie de savourer le suave instant. Le corps souffre de mal penser. L’homme bien dans sa tête s’endort tranquillement bercé par la douceur du soir.

 Je m’impose, parfois à contre cœur, une idée lumineuse à chaque fois que les ténèbres me gagnent, et je m’efforce, je m’oblige, je me contrains, à regarder le positif derrière chaque chose qui de prime à bord me remue l’âme. Toujours je relativise ma passion, toujours je gagne de la hauteur et toujours je m’efforce à aimer la vie, à préférer le peu plutôt que le rien, à préférer le mal plutôt que le néant.

En lutte avec ses tourments, la raison muselle ce qui pense en nous, elle cadre et oriente, car tout ce qui émane spontanément du fond de nos tripes, déterminé par notre histoire, par nos liens, par nos études, notre expérience, nos connaissances, nos épreuves, nos joies et nos malheurs, de tout cela, de tout ce que l’on produit, tout n’est pas toujours bon, et il faut bien canaliser ces excréments de l’âme pour garder au propre son cœur, il faut bien balayer et s’imposer quelques disciplines pour faire de son être intérieur un doux cocon apaisant où l’on aime à se blottir.

Remarquez que bon nombre de nos soucis ne sont que d’imagination, c’est-à-dire par anticipation, mais qu’ils ne sont point là, actuellement, car quand ils sont là, alors l’action prédomine et le réel nous oblige à l’efficacité. C’est le sang froid contre la panique. Mais toute l’angoisse, toute l’inquiétude, sont fondées sur l’hypothèse de demain. Nous sommes obligés de jongler entre deux principes contraire, à savoir agir aujourd’hui pour que demain soit meilleur, et oublier demain pour apprécier pleinement aujourd’hui. Aussi j’érige en maxime de mon action l’idée suivante : quoi qu’il arrive demain, j’aimerai autant la vie que je l’aime aujourd’hui. Maintenant que je connais l’histoire du monde et la nécessité qui en découle et le structure, je ne serai plus surpris par les mauvaises aventures, car c’est là un ordre des choses contre lequel je ne peux rien faire, et à la vérité, contre lequel  l’humanité tout entière ne peut rien faire. Je m’efforce comme Joe, le servant de Samuel Ferguson dans Cinq semaines en ballon, à ne jamais cracher contre le déterminisme de la nature et sa toute puissance. Aussi il est de la nature du moustique de piquer et d’un cancer de tuer. Je ne peux leur en vouloir. Par contre il m’est permis de lutter et de dénoncer les choses de l’homme, les balles comme une certaines misères ou une forme de pauvreté, quelques maladies ou une part d’ignorance, parce qu’elles n’ont rien de naturelles et qu’elles ne dépendent que de la puissance d’agir et des décisions de mon espèce. La seule arme en ma possession que je crois légitime et en mesure d’aider toute l’humanité, c’est la raison dont chaque homme est doté, faculté naturelle, non point superficielle quoi qu’elle puisse paraître comme telle chez beaucoup de nos congénères, chez tout ceux qui agissent d’abord par impulsion et affection avant d’agir avec un calme raisonné, c’est-à-dire qui expriment d’abord l’animal en eux avant d’exprimer l’humain.

L’homme qui raisonne cherche au mieux à départager sa pensée de l’influence du corps, mais la raison pure est toujours une chimère car la tête ne pense pas sans le corps et que le corps est une cascade de sensations. Il ne transmet pas seulement à la tête l’énergie nécessaire pour mettre en branle la machine à penser, il dicte aussi la pluie et le beau temps, donnant à l’esprit la nourriture à moudre et l’objet de son travail. La pensée n’a qu’un but, permettre au corps de survivre. Mais notre raison reste cependant ce qui en nous, et de manière partagée avec le reste des hommes, nous permet de prendre du recul sur nos propres actions et de comprendre, grâce à la connaissance, le déterminisme de nos actions. Par je ne sais quel mystère, la compréhension atténue la passion, mystère dis-je, non, car l’homme qui comprend objective et extériorise dans le savoir, mais aussi dans la création, les forces qui l’animent, et ainsi le bouillonnement capable de tout faire exploser trouve sa porte de sortie et permet au corps de retrouver son équilibre.

28/09/2019

Retour à la ferme, J. Dupré

Sur l’écologie

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Terminator Renaissance

L’écologie n’est pas une histoire de mesures politiques appliquées ici et là, l’écologie est un projet social. Il ne suffit pas d’un ministère pour régler question écologique car cette dernière concerne autant l’éducation, le travail, la santé, la culture que l’agriculture et l’économie.

Le premier obstacle à l’écologie est qu’une politique écologique concrète et réalisable n’est pas compatible avec une politique libérale productiviste et commerciale. Il s’agit de deux modes de penser le monde assez différents. Elle nécessite de repenser les valeurs sociales qui fondent notre société et participent à construire les individus. Or le libéralisme ne s’intéresse à la question écologique que du seul point de vue commerciale, c’est-à-dire en rendant les produits de l’écologie rentables.

Le problème écologique tel que présenté par les médias tourne autour de la question énergétique, c’est-à-dire du comment produire en polluant en moins, alors que l’enjeu majeur de la question est en vérité d’abord un enjeu éthique, autrement-dit : comment vivre en limitant au mieux les impacts négatifs de mon action sur l’écosystème ?

On ne peut se prétendre écolo quand l’on rejette une bonne dose de CO2 dans l’atmosphère à chaque fois que l’on prend sa voiture pour aller faire ses courses, question de choix, de sacrifices et de moyens. Penser l’écologie demande donc de penser la question des distances, la question du temps, la question de la nécessité des besoins et aussi, d’un retour à la terre, et c’est pourquoi je parle de projet social. Tout déplacement rapide sur de longues distances est nécessairement coûteux en énergie. Que choisir alors ? Peut-on accepter de ne pas parcourir le monde par soucis pour la planète ?  Et si on le parcours, comment le parcourir ?

Le pédagogue ne peut pas se contenter de prêcher la bonne morale sur les questions écologiques. Sensibiliser est une chose, mettre en pratique en est une autre, et un petit groupe d’individus isolés ne pèse pas face à une organisation sociale fondamentalement opposées dans son fonctionnement à l’idée d’écologie. Cependant une question d’une telle ampleur permet-elle de légitimer la violence ?

Comment rendre les individus soucieux de l’environnement ? D’abord en créant une proximité entre eux et leur environnement, c’est-à-dire avec le monde proche, le monde ambiant, le monde des sens. Apprendre à voir, apprendre connaitre, c’est aussi apprendre à respecter la chose que l’on connait, à prendre soin, et ce respect sera d’autant plus grand que l’individu sera en mesure de situer sa connaissance dans l’harmonie du monde qu’il côtoie.

Un retour à la nature ne nécessite pas d’abandonner l’ensemble du confort auquel nous nous attachons tant et que le monde nous envie, cela signifie d’abord questionner la portée de nos gestes et leur impact sur l’environnement ainsi que les moyens pour y remédier.

L’enjeu écologique ne se limite pas seulement à la question eschatologique de la fin du monde, mais aussi à la question du bonheur. Les troubles existentiels modernes sont en partie provoqués par la structure même de la société de consommation et médiatique. Le message de la publicité de manière générale est que consommer = bonheur. Les modèles de réussite que l’on nous présente sont toujours des chimères, l’information médiatique n’est même pas le reflet de la réalité, une publicité ne vous montrera jamais la vraie valeur d’un homme. Les médias présentent le monde comme une chose à porté de main, nous donnant à croire que tout est possible, tout est réalisable, et que nous pouvons devenir d’autres hommes que ce que nous sommes, ce qui est dans 99% des cas de l’humanité improbable. On n’échappe pas à un système qui nous fait en même temps qu’on le fait.

Qui aspire à être heureux devra se passer du bavardage médiatique, en même temps qu’il devrait autant que possible se passer des biens de consommations qu’on lui présente comme essentiel. Le bonheur n’est pas dans la possession, le bonheur n’est pas dans la réalisation, et le bonheur n’est pas pour demain, il est maintenant où il n’est pas, dans le fait d’être bien avec soi-même et le monde qui nous entoure.

Or les modes de vie les plus écologiques sont aussi des modes de vie qui participent le plus à la sérénité. Il faut accepter de rompre avec la vitesse et les contraintes de la montre, accepter de vivre avec le temps que nous offre la terre et non pas avec le temps imposé par l’économie productiviste. La seule pression qui mérite de nous contraindre est la pression atmosphérique, certainement pas celle du travail. Car admettez le, non seulement le travail moderne presse, mais de plus il presse dans le vide, car combien d’hommes peuvent réellement se venter de se sentir participer à la production d’un projet commun ? Qui peut réellement prétendre voir le fruit de son travail et le sens de ses actions ? Les artisans, les artistes, les producteurs, les enseignants, les médecins, les coiffeurs ? Mais celui pour qui l’augmentation du chiffre d’affaire est le sens du travail celui là n’est certainement pas prêt à respecter la planète, car l’écologie nécessite de s’intéresser au monde concret et réel, et non pas au fictif et virtuel, et elle nécessite donc de redéfinir la valeur des choses, travail de titan.

22/09/2019

Sur l’idée de fidélité et les principes

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Otto Dix, Les amants inégaux.

La fidélité se traduit-elle seulement par les actes ? Supposons un homme marié. Ce dernier a toujours respecté le principe suivant: reste fidèle à ta femme. Pas de volage extraconjugal donc, pas de liaison secrète, pas de concubine. Pourtant, au fil des ans, par frustration peut-être, par lassitude sans doute, cet homme se dévoile et commence à critiquer ouvertement sa femme devant ses amis, devant ses collègues, devant des inconnus, ne se privant pas pour en dire du mal quand elle n’est pas là, méprisant qui elle est et voyant en elle un obstacle à la réalisation de ses désirs, désirs sexuels, ambitions personnelles, etc. Du fond de son âme l’homme ne veut plus cette femme, quand bien même il est satisfait de voir la table servie chaque soir quand il rentre chez lui. Cet homme peut-il être considéré comme réellement fidèle ?

Maintenant imaginons une femme. Cette femme n’a au fond elle-même que le souci de ses proches, de son mari, de ses enfants, de ses amis. Elle n’inspire pas spécialement à d’autres rencontres ou à changer de vie, pourtant un jour, pour une quelconque raison, elle succombe à son désir et se lance dans une aventure d’un soir. Le moment était loin d’être désagréable, l’inconnu était galant, drôle, respectueux néanmoins, le lendemain, cette femme est gagnée par le regret, car elle a pour le père de ses enfants, si ce n’est encore de l’amour, le plus profond des respects, et elle comprend que céder à ses désirs érotiques n’est pas une condition nécessaire pour être heureuse et entend se servir de cette expérience pour mener sa vie le plus honnêtement du monde. Cette femme peut-elle être considérée comme infidèle ?

Dans le premier cas la fidélité n’a de sens que corporellement, c’est-à-dire dans l’action concrétisée, mais elle n’émane point du cœur et ne s’honore par des valeurs humaines. Dans le second cas l’acte d’infidélité est réel, mais ce serait oublier toute la dimension spirituelle de la fidélité, c’est-à-dire ce qui appartient intrinsèquement à la valeur d’une personne et à laquelle s’attache des idées de respect, de dignité et de noblesse de l’âme. Un acte infidèle ne détermine pas la valeur d’une personne, et inversement.

Il y a en l’homme une dignité qui ne se traduit pas toujours dans les actes. Rappelez-vous Boule de Suif, cette femme forcée contre son gré d’avoir une relation charnelle avec un officier prussien pour satisfaire la demande de ses compagnons de route, et qui, après avoir répondu aux désirs de tous pour contenter chacun (hormis elle-même), se retrouve méprisée par tous, considérée comme une catin. Maupassant (Zola aussi) est passé maitres dans l’art de dépeindre des femmes nobles et dignes par essence, quoi un peu naïves, mais soumises aux contraintes de la pression sociale jusqu’au point où elles payent le prix d’un crime qu’elles n’ont pas commis. Zola et Maupassant sont des peintres réalistes transformant en histoire ce que tout à chacun rencontre au fil des jours.

Dans l’idée la fidélité est un attachement corps et âme, mais celui qui s’attache ainsi ne vous semble-t-il pas fanatique ? Faut-il rester fidèle à un ami qui commettrait les pires crimes du monde ? Nous sommes d’abord fidèles à des principes avant d’être fidèle à un homme, car la fidélité n’est point chose de nature. Dans le premier exemple notre homme est fidèle au principe inculqué, non à sa femme, et dans le second exemple la femme sera considérée comme fidèle du point de vue des valeurs que l’on accorde à un individu, c’est-à-dire de principes que l’on considère comme fondamentaux pour faire société tout en respectant l’intégrité de chacun à la lumière de l’idée de dignité humaine. Chaque jour nous trahissons un peu nos idées, jamais nous ne respectons totalement nos principes de vie, autrement la vie serait invivable car les principes sont rigides et simples quand le vivant est souple et complexe. Ils agissent comme une boussole qui nous indique la direction, mais ils ne sont pas le chemin lui-même. Aussi arrive-t-il, quand l’aiguille indique le nord, que les deux seules routes qui s’offrent à nous partent à l’Est et à l’Ouest. Il nous faut pourtant continuer d’avancer pour espérer retrouver le bon cap. Il n’est point conseillé de se faire âne de Buridan.

Les hommes les moins dignes sont aussi les plus enclins à critiquer, car ils voient dans les autres leurs propres faiblesses. Sans doute pensent-ils animer un sentiment de supériorité en rabaissant autrui.

Faut-il se rendre malheureux en restant fidèle à une idée quand tout le corps inspire à autre chose? Il y a un certain plaisir pour qui se sait vainqueur de ses passions. Néanmoins une passion que l’on étouffe une fois saura revenir avec plus de force la fois d’après, entrainant dans son sillage la frustration et la tristesse. Le désir est notre essence même, et on ne peut le détruire sans se détruire soi. Etre fidèle à soi-même ne signifie pas seulement être fidèle à ses idées et s’y tenir, cela nécessite aussi de connaitre son propre désir en suivant cet antique dicton « connaît toi toi-même ». Aussi, en comprenant vos imperfections au regard de l’idéal humain, ou devrait-on dire, en comprenant votre propre perfection en tant que vous êtes un être réel, vous saurez pardonner à autrui ses propres erreurs et ne point juger de son infidélité comme d’un crime contre l’humanité. Ne nous rendons pas malheureux parce que le monde ne s’accorde pas avec nos idées et appliquons nous plutôt à faire concorder nos idées avec le monde, mais surtout avec ce qui possible. Qui se veut fidèle corps et âme, ou qui désir une totale fidélité de la part d’autrui, devra aussi être prêt à affronter la solitude.

08/09/2019

Sur raconter sa vie


Qu’est-ce qui nous pousse à raconter notre vie ? Ce phénomène est transversal, il touche autant les amis, les collègues, les grands parents, les files d’attente, que les pontes de l’intelligentsia. Même certains des philosophes contemporains passent leur temps à nous parler d’eux-mêmes, à raconter d’où ils viennent pour nous expliquer qui ils sont? Est-ce avant tout un besoin de reconnaissance sociale? Mais alors pourquoi poursuivre ses déblatérations et glorifier son existence quand le succès est au rendez-vous ? Remarquez que ces mêmes auteurs, comme des grands pères, ressassent, que ce soit dans des livres ou sur un plateau télé, ces anecdotes de leur vie, ces moments qui les ont marqués, comme étant la marque d’une moralité singulière. Ils se construisent un destin, mais rétroactivement.

Leur point commun : la certitude de ne devoir leur mérite qu’à eux-mêmes. Je lisais les ouvrages d’un auteur qui, dans une part non négligeable de son œuvre, élabore une critique de la société médiatique. Il met à plusieurs reprises en garde contre le fléau des réseaux sociaux, allant jusqu’à prévenir la platitude de ses contemporains qui exposent l’intimité de leur vie en se mettant en scène via internet et autres ribambelles de photos. Mais que fait ce même auteur (je vous laisse deviner de qui je parle) dans ses livres ou dans les médias (qui sont pour lui comme une seconde maison), si ce n’est y raconter sa vie un chapitre sur deux, remémorant son enfance, soulignant les difficultés de son adolescence, et pointant avec une attention particulière le travail qu’il lui a fallut accomplir pour arriver là où il est, etc. Certains grands noms de notre monde éprouvent le besoin de se raconter, sans doute pour mieux se comprendre eux-mêmes, mais quand ils le font, soit ils écrivent un livre particulier, soit ils dispersent leur histoire ici et là et à de rares occasions. Au contraire, notre homme le fait régulièrement au prétexte que sa pensée se nourrit de son histoire, il se dit généalogiste. Qu’elle clairvoyance d’esprit ! Que la pensée d’un individu se construise à partir de l’expérience de celui-ci ne l’oblige en rien à parler de lui, on apprend d’ailleurs aux apprentis philosophes à décontextualiser leur pensée, c’est-à-dire à se détacher de leur propre expérience, car en vérité la philosophie touche l’universalité en l’homme malgré la diversité des histoires singulières. Remarquez que cet homme ne fait rien d’autre que d’exposer son intimité de la même manière que ceux qu’il critique, à la différence que son support est différent. Il ne s’agit plus de photos, mais de lignes mûrement réfléchies avant d’être écrites ou racontées oralement. Le style est peut-être élaboré qu’un profil Facebook, mais la motivation qu’est l’exposition de son histoire reste là même. La question est donc posée, pourquoi éprouvons-nous le besoin de raconter notre vie ?

Nous avons évoqué le besoin de reconnaissance. Sans préciser les détails de l’idée, nous voyons avec l’exemple précédent que ce seul besoin n’est pas suffisant pour expliquer cette narration que l’on fait de soi, car de qui les hommes ayant déjà la gloire ont-ils besoin d’être reconnu ? Si un tel besoin était la seule source de notre problème, alors bien malheureux serait l’homme qui l’éprouve, car la reconnaissance n’est jamais éternelle, ni unanime, et je voudrais bien que vous me citiez un seul nom qui aux yeux de tous et de tous temps soit sujet à l’admiration et à des éloges inébranlables. L’opinion et la réputation sont aussi versatiles que la foule.

Il me vient cette idée que l’homme qui se raconte se construit par la même occasion une identité. L’identité est un concept bien difficile à définir. Dans identité on entend le terme d’identique, c’est-à-dire que l’identité d’un homme est au sens propre tout ce qui est commun à cet homme, mais dans ce qui est commun à un homme, on trouve autant son caractère, son nom, sa description physique, son parlé, ses expressions, que ce qu’il peut posséder, etc. De plus, comme nous l’avons vu dans un autre propos, la notion d’identité lie le caractère d’un homme à ce que les autres perçoivent de lui. Je ne suis pas courageux parce que je me dis courageux ou que je me sens courageux, mais parce que par un acte de courage les autres vont pouvoir m’identifier comme tel. A partir de là, l’homme qui raconte sa vie n’est pas nécessairement un narcissique à l’ego démesuré, d’autant plus que l’auditeur peut prendre plaisir à écouter son histoire, c’est un homme à la recherche d’une identité. Voyez y une dimension morale, non pas que sa parole ne corresponde pas avec ses actes, mais qu’il cherche à justifier à ses propres yeux la moralité de ses actions. L’homme aime croire à rebours qu’il a agit librement et en toute connaissance de cause plutôt que d’admettre qu’il a davantage subit les circonstances qu’il ne les a provoqué. Il assure sa position et les principes auxquels il s’est attaché.

La joie qui naît de la considération de nous-mêmes s’appelle l’Amour-propre ou satisfaction interne, or, pour reprendre Spinoza, cette joie se renouvelle à chaque fois  que l’homme considère ses propres vertus. C’est pourquoi chacun raconte son histoire, car toutes les fois où on se remémore son action, on est affecté d’une joie d’autant plus grande qu’on l’imagine singulière, c’est-à-dire comme propre à nous-mêmes, soit le signe de notre puissance d’agir. Aussi à l’évidence, les hommes qui parlent beaucoup d’eux manquent cruellement de confiance en eux, car l’homme serein n’éprouve nul besoin de se rassurer en justifiant sa propre histoire 

11/06/2019

Le Chat - Philippe Geluck