Dialogue sur le bonheur et la renommée


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« – Pourquoi, Clausius, fais-tu grises mines ce matin ? Toi qui, toujours exprime la joie des marins, ton visage est, à cette heure, marqué d’embrun. As-tu drossé tes humeurs contre l’écueil du malheur pour hisser si haut le pavillon noir ? Je devine derrière ta barbe l’inquiétude du capitaine à l’approche des sombres nuages. Exprime mon amis ce qui te pèse sur le cœur. Partage avec moi un peu de ta douleur que je vois si, dans ma modeste burette, je puis en recueillir pour te soulager d’un fardeau. Je préfère que tu déverses ta bile et rééquilibre le navire plutôt que tu ne t’abreuves d’un tonneau trop plein de poudre prête à te faire exploser.

-Tu es un brave ami, mon bon Albertus, mais tu ne peux m’aider. Depuis longtemps déjà j’échoue à réussir. Le vent du succès ne me pousse pas là où je voudrai, et je me retrouve plutôt à louvoyer entre les désillusions et les naufrages. Je mesure la mollesse de mon art, l’étroitesse de mon intelligence, et désespère de ne pouvoir vivre de mes talents. Mes talents !, que sont-ils sans ce travail, que sont-ils sans ce labeur ? Bien d’autres réussissent avec si peu de sueur quand moi, à force d’effort, de fatigue et d’ardeur, je ne parviens même pas à poser les bases d’une œuvre qui ferait mon nom. Je n’ai pas autant de génie que je l’avais prédis, pas autant de savoir que je voulais le croire, et je m’empêtre d’obstacles indicibles, et je trébuche sur des racines peu visibles. C’est qu’à force de vouloir créer pour être admiré, je tombe et retombe dans la solitude. Tout ca pour quoi ?, ni pour le succès, ni pour la monnaie, ni pour la santé. N’ai-je pas le droit à une part de lumière et de partager enfin la chaleur des projecteurs ?

-Je suis bien peiné de ne pouvoir t’aider dans tes projets ; la célébrité, j’ignore comment l’acquérir, j’ignorerai plus encore comment la vivre. Mais, Clausius, n’est-ce pas le rôle d’un ami que soutenir au mieux son camarade ? Comment te soutenir si ce n’est en visant le plus grand bien pour toi, et quel est ce plus grand bien si ce n’est que ton bonheur ? Or, mon ami, ne crains-tu pas de te brûler sous cette chaleur des feux de la rampe ? Ne penses-tu pas que les gens éclairés finissent par rechercher avidement une ombrelle pour se reposer ? N’est-il pas fatiguant d’appartenir au regard des autres quand l’inconnu  peut se glisser incognito où bon lui semble sans se retrouver encerclé par une houle d’admirateurs ? Et puis, Clausius, les plus belles œuvres d’art sont crées par passion, non pas par ambition. Plus le créateur prends de plaisir à créer et plus il est à parier que son art saura en donner, alors que si tu te forces, te contraints et t’obliges, où est le plaisir, où est le désir ? Il faut aimer ce que tu fais pour pouvoir espérer que d’autres puissent l’aimer en retour.

-J’entends, Albertus, j’entends ton bon discours. Oh combien de fois ne l’ai-je pas déjà murmuré, combien de fois ne l’ai-je pas déjà désiré, de tout mon cœur, devrai-je dire, avant que la passion ne me rattrape. Je me blâme, je me rouspète ; je connais le meilleur et pourtant désir le pire. Il le faudrait tant, il le faudrait. Je prêche cette même liturgie, me répète cette même homélie, voilà ce que je me dis : – Je renonce à la gloire, je renonce au pouvoir, je renonce à l’espoir, car j’ai saisi l’enchevêtrement, la complexité et l’ambiguïté des relations qu’il faut supporter pour se targuer d’atteindre les hauts sommets. Je reconnais n’avoir ni les épaules, ni la volonté, ni même l’intelligence non plus que l’art, pour résister à la pesanteur d’une telle pression. Il faut se concilier le regard des juges, des critiques des experts, mais quand bien même parviendrai-je à plaire aux uns, je me retrouverai détestables aux yeux des autres. Mieux vaut tenir sa ligne, se parer de droiture et ne point s’engourdir de mépris, mieux vaut ne pas se courber et préférer l’horizon du ciel aux étrons des trottoirs. Mais à quel prix ? Les couronnes de lauriers fleurissent la tête de ceux qui s’en couvrent mais ne protègent pas du courroux de l’opinion, ni ne parent les lances des héliastes de la rue et de leur habile courage à tancer, à critiquer, à salir ceux qui entreprennent de créer. Ces frondeurs sont bon pour les salves et la mitraille, mais ils restent inapprochables, inabordables, derrière les phalanges de leur arrogance. Chacun connaît la vérité de l’autre mais ignore la sienne.

-Écoute tes conseils, mon ami, je ne te dirai pas mieux. Le bonheur n’est pas de réputation, ni de richesse, et mieux vaut s’alléger des liens qui ramollissent que s’aliéner d’une chasse pour une veine chimère. Pourquoi s’embourber dans les marais de la tristesse quand il suffit d’une tendre prairie pour hâler son âme de joie. L’agitation de la ville épuise le passant quand l’effervescence des forêts ressource le promeneur. La réputation se piège dans l’opinion, or pour avancer, avançons léger, sans avoir à trainer notre boulet. Trop de conflits, trop de mépris, il te faudra répondre, te justifier, et toujours rendre des comptes. Il te faudra peser chacun de tes mots, et même en faisant cela tu les verras t’échapper, volés par des commerçants avides d’argent, tu les verras tronqués, manipulés, tu les verras exprimer des idées que tu ne pensais pas et on te demandera de les assumer. C’est trop pour une seule âme, trop de peine, trop d’ennuie. Je ne crois pas que le bonheur existe pour ce genre d’homme, non, le bonheur est le privilège des inconnus. »

23/01/2019

Sur un lit de cendre

 

 

Le grand-père gémissait pris par la douleur. Sa peau violacée était sèche par dessus des veines si arides que l’on ne pouvait plus les perfuser. Le tout reposait directement sur la moelle des os. Il ne restait pas un morceau de chair pour venir garnir le repas des vautours.

« Ahhhh non de Dieu, m’emmerdez pas avec vos conneries, » murmura t’il à bout de souffle, se retournant dans son lit pour trouver une position où le fin drap du lit cesserait de le bruler. Il s’adressait à sa famille venue rendre visite au mourant.

« Bon, on vous laisse papi, le prévint-on, on reviendra demain  » et après un bref échange de baisers, la chambrée se retira. Il ne resta plus debout au pied du lit un jeune homme de vingt à peine passée. Il semblait hésitant, le visage pale, les joues creusées par la fatigue. Voulant alléger son cœur il prit son courage à deux mains et ravala sa fierté pour se dévoiler à cet homme qui durant toute sa vie ne semblait pas être s’encombré de sentiments. Même dans son lit de cendre, plus faible qu’un enfant tout juste né, il en imposait.

« Tu sais papi, je voulais te dire, quoi qu’il arrive, que tu avais été un super grand père pour nous tous et que tous on t’aime. »

L’homme allongé dans le lit cessa de gémir, fixant son petit fils du regard. Il répondit, d’une voix faible, mais comme si cela fut évident: « Je sais bien p’tit père« .

Après un court silence où les regards ne se quittèrent pas, il s’assit péniblement sur son lit, effort de toute une vie pour braver souffrance et absence de force. Il regarda par la fenêtre, un ciel gris surplombant le parking rempli de pots d’échappements. Il ne tremblait plus, paraissant soudainement paisible et songeur. A quoi pensait-il ?

« Moi qui ai passé toute ma vie à la campagne, dans les bois et les prairies, à siffler avec les rossignoles, à enlacer les filles dans les chemins creux, au bord des ruisseaux ou entre les collines, c’est quand même malheureux mourir dans un endroit pareil. J’aurai mérité un grand bûché plutôt que quatre planches fumeuses qui ne partiront même pas en fumée dans un incinérateur de zone industrielle. Mais enfin, c’est comme ca, c’est dans l’ordre des choses.

Ecoute donc. Riche ou pauvre, ont finis tous où j’en suis. Un cadavre en sursit. Mais je peux regarder derrière moi, et j’ai deux fiertés qui font que je peux partir l’âme tranquille. Mes enfants, mes petits enfants, et le fait que j’ai toujours été droit dans mes bottes, droit avec moi-même. Il y a pas de temps à perdre avec ses bêtises de bonnes femmes mon gars, profite de ta vie, elle est bien trop précieuse. Suis mes conseils, évite les hommes à problèmes, suis tes désirs, réalise tes passions, et discipline-toi. La discipline est une clé, la clé du bien être, la clé de la réussite. Attaque chaque problème que tu rencontres par le bout le plus simple, ne fais qu’une chose à la fois, et apprends à te mettre des limites, limites aux travails, limites aux histoires d’amours qui ne mènent nul part, limites aux amis qui toujours réclament ton aide mais jamais ne te donne la leur. Souviens-toi que tu es le seul maitre de ta vie, que personne ne vivra à ta place et que personne ne mourra à ta place. Prends soins de la mère de tes enfants, prends soins de tes enfants, c’est tout ce qui comptera.

J’ai aimé plusieurs femmes dans ma vie, il y en avait avant ta grand-mère, il y en a eu pendant ta grand-mère, et il y en a eu après ta grand-mère, mais c’est pourtant elle la femme de ma vie. J’ai toujours veillé sur elle, sur son bien être, jusqu’au jour de sa mort. J’ai toujours respecté la mère de mes enfants du plus profond de mon cœur. On ne rattrape pas le mal que l’on cause. C’est irrattrapable, alors il faut vivre avec, tourner la page et passer à autre chose ».

L’homme posa la tête sur son oreiller, les yeux plissés, la bouche ouverte et de la peine sur les lèvres.

« Je vais te laisser te reposer papi, je reviendrai demain ». Il posa un baiser sur le front du grand-père qui ne lâcha pas son garçon du regard. Au moment de refermer la porte,  le mourant  leva un point en l’air, comme pour dire « au revoir, et ne baisse jamais les bras, la vie roule ».

19/10/2018

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Lettre pour personne

 

 

Lettre pour personne,

Quelques maux me chantent en tête, et j’ai besoin d’une saigné blanche pour les évacuer.
La solution est que tout est dans la définition de nos noms: l’enfant agenouillé à l’autel, symbolisé par une fleur aux blancs pétales, laissa son jaune cœur succomber au pouvoir ravageur d’une magnifique déesse de la force. Tu m’as cueillis, je fane.

J’ai trouvé mon bonheur, mais mon bonheur ne m’a pas encore trouvé. Et si j’eusse usé de toutes les poésies pour écrire des vers à sa gloire, nulle crainte, j’en inventerai de ma tête. Pourrait-il brûler toutes mes proses, chiffonner toutes mes lettres, effacer tous mes messages, croyez-moi, je saurai en écrire de nouveaux, en écrire de plus beaux le faire jouir de mes mots.

Je n’ai d’âme que pour lui ; il me faudrait quitter le monde pour que son fantôme, comme une ombre, cesse de me pourchasser. Et dans l’au-delà, qui sait s’il n’y es pas déjà ?
Donne un corps à ce rêve, greffe une chair à cette âme, et tranquillement partons ensemble chemin faisant. Je n’aurai de foyer qu’allongé prêt de toi, ta chaude peau pour réchauffer le bout glacé de mes doigts.

Et si tu me connaissais autant que tu le dis, crois-tu que je m’attacherais à cette marotte sans raison? Mon esprit est comme un entonnoir, je suis borné d’un côté quand de l’autre le monde peut s’y verser de tout son gré.

Le plus malheureux dans cette histoire, c’est que j’étais sincère. Point de comédie, point de levain, si ce n’est une tendre mélancolie venant élever quelques larmes a hauteur d’yeux. Sincère dans mes émotions, sincère dans mes rêves, sincères dans mon humiliation, mon ambitieuse humiliation. Elle me couvrait de pennes mais je ne m’envolais pas. Ce lourd plumage me clouait au sol. J’aurai voulu me faire petit et me couler dans les failles de la terre pour suivre le ruisseau jusqu’au bord de la mer. Soit que j’aurai gagné les abysses, soit que j’aurai gagné le ciel, peu m’importe tant que je gagnais une étoile.

Une cicatrice sur mon cœur s’amusait à pavaner sa superbe comme pour m’obliger à me souvenir des restes d’un drame pas si lointain. Le temps ne répare pas ni ne guérit, mais il habitue à tout, aux conditions, à l’injustice, à l’absence, et même à la tristesse. Cette dernière a ceci de consolant qu’elle nous rappelle que l’on est et qu’on existe. Je souffre donc je vie. Je ne voyais pas que je rentrais dans ce cercle vicieux qui nous maintient au fond du tonneau, tonneau de danaïdes. On s’enivre du goût du sel coulant de nos joues sans s’apercevoir que l’on perd la couleur monde. Je pris plaisir à être triste.

Je partageais seul ces instants, à l’ombre du soleil, n’ayant nulle âme pour recueillir dans ses souvenirs les quelques pétales qui s’échappaient de la mienne. J’aimais imaginer que les vieux brigands de grands pères appréciaient se rappeler, en coterie et avec une certaine malice, leurs joyeuses aventures d’antan. Bons camarades de mémoire, n’ignorant pas les secrets des un et des autres, ils se comprennent ainsi tout en étant traversés de silence.

Contrairement à eux, ma vie s’effacera en même temps que s’éteindra ma voix, ne trouvant aucunes lèvres pour la prolonger, ne serait-ce qu’un jour de plus, assises sur un banc sous la frondaison d’un peuplier.
Mais quand ce funeste jour viendra, je vous en prie, ne retenez pas mes atomes, laissez les regagner le ciel, laisser moi m’envoler pour la dernière fois qu’enfin je réalise ma destiné et puisse danser avec la Voie Lactée.

19/09/2018

 

 

 

Le ciel mon amour

 

Le soleil, saupoudré de violet, enfonçait sa moitié dans une mer de nuages, qui, à son image laissait scintiller, le long de ses vagues enneigées, de fins reflets orangés.  Les minutes passèrent. Il ne resta à l’horizon que la flamme d’une chandelle portant en elle la dernière lueur du jour. L’éphémère crépuscule laissa sa place à la souveraine nuit, mère des ombres et du sommeil. Enfin cette maîtresse pouvait étendre son voile sur cette partie du monde. Mais plus elle tirait d’un côté, et plus elle perdait de l’autre. Aussi, le jour, son amour, ne la quittait pas d’un pouce. C’est qu’elle aimait s’enfuir et se laisser rattraper.  Ce jeu durait depuis des milliards d’années, et ils ne s’en lassaient point. Ces éternels gamins s’aimaient sans cesse, comme à la première rencontre. Elle s’échappait, lui la retrouvait. Elle l’enlaçait, lui l’embrassait, et le jeu recommençait.

« Que vais-je devenir quand tu partiras ?», demanda t’elle au jour. Elle avait pausé sa tête sur ses épaules. Ils regardaient le monde danser, silencieusement, sans un bruit, sans un chant . Il ne répondit pas. « Qui va veiller sur moi, repris t’elle ? » Il fixa le soleil, sa ligne de vie, perdu dans ses songes. « Pourrais-je exister sans toi ? Je n’en serai pas capable. Jure-moi que jamais tu me laisseras, jure moi que jamais tu ne m’abandonneras, jure le. » – « Mon amour, dit-il, tu es l’unique nuit de cette univers, alors que des jours comme moi, tu en trouveras d’autres, partout où brillent des étoiles. Je t’en pris, la vie est belle ». Elle fronça son regard. « Des jours comme toi, il n’y en a pas d’autre, répondit-elle sèchement. Nul jour dans tout l’univers n’offre de plus beau spectacle que ta lumière sur cette terre. Je ne te survivrai pas, je ne le pourrai pas ». Il la serra contre elle. Une perle glissa le long de son visage et la pluie, doucement, arrosa le ciel. Elle ne retint pas ses larmes, larmes que le jour, comme toujours, saura sécher par un tendre murmure sur le bout de ses lèvres.

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Clair de lune, Turner

 Le ciel est comme le paradis, il nous émerveille mais on ne l’atteint point. Où commence t-il, où s’arrête-il ? Toujours au dessus nos têtes, mais nul ni a jamais marché.

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Promenade près d’Argenteuil, Monet

Deux amoureux qui, au même moment, au même instant, loin l’un de l’autre, embrassent d’un seul coup d’œil les beautés célestes. Leur regard  se croisent au firmament et se disent, « sais tu que je pense à toi, ou que tu sois ». Regardant dans la même direction, ils ont un cœur battant pour deux.

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Camille Pissarro

Elle voulait s’enfuir, laisser ses soucis derrière elle, mais aussi loin qu’elle courait, une tristesse en dentelle la rattrapée. Elle pensa un temps que le problème, c’était elle. Il n’y avait rien à faire, il fallait l’accepter. La fleur du mal avait germée en son cœur. Ses racines s’abreuvaient de son sang et comme les chardons, jamais elle n’était sûre de pouvoir l’arracher. Il lui fallait vivre avec, prendre soin de ne pas se laisser envahir. Sa main se fit verte.

Une fois les soucis élagués, un rideau de lumière vint éclairer cet ancien roncier. C’était devenu un pré de verdure. Les pétales d’une rose éclosent sur une tige épineuse. C’est ce qui rend la fleur plus belle. Ainsi va la vie.

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Le nœud noir, Seurat

 

Le « Mal de vivre »

m067704_0000721_pPANNINI Giovanni Paolo, Le Colisée et l’Arc de Constantin.

La procession avance, déjà les ombres sont fatiguées de porter le poids des larmes, et le chagrin asséché, peine à couler, comme ce grand fleuve au soleil. Les morts flottent sur un torrent humain, et le temps, oh le temps, pas un regard en arrière. Nos songes se brisent sur les bordures du réel, comme l’écume sur le roc, nulle place pour le bohème, son monde est un voile, ses rêves des chimères.

Contre la tristesse, il faut lutter, la fatalité n’a jamais changé le monde. S’obliger à penser le bien, remède que conseillait Descartes. Encore faut-il être en mesure de s’obliger. Je lis ici et là, chez les plus grands, que le bonheur ne dépend que de nous. Oh diable la vie facile, chante Virgile, arrangeons-nous de ce qui est, et si l’on peut s’en réjouir, c’est encore mieux. Il est plus difficile et beau de vivre que de mourir. Le bonheur n’est pas dans les choses, mais le mal de vivre, tu l’as dans la peau, ou tu ne l’as pas.

Les petits problèmes ne sont jamais résolus car nous ne voulons pas les résoudre. Nous avons ce besoin de rendre sérieux ce qui est futile, d’accorder de l’importance aux vétilles, et de penser notre vie exceptionnelle dans une époque d’exception. Nous donnons un sens à ce qui en est dépourvu. Mais rien d’inhabituel, tout est déjà dit :

« Quand on leur parle des peuples qui ont l’art de faire des bâtiments superbes, des meubles d’or et d’argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des instruments dont l’harmonie charme, ils répondent en ces termes : « Ces peuples sont bien malheureux d’avoir employé tant de travail et d’industrie à se corrompre eux-mêmes! Ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés, de vouloir l’acquérir par l’injustice et par la violence. Peut-on nommer bien, un superflu qui ne sert qu’à rendre les hommes mauvais? Les hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous ? Vivent-ils plus longtemps? Sont-ils plus unis entre eux? Mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l’ambition, par la crainte, par l’avarice, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu’ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur. […] Quoi! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels, sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée ? La vie est si courte! et il semble qu’elle leur paraisse trop longue! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres, et pour se rendre mutuellement malheureux ?  » »;

Fénelon, 1699

02/02/2016