Sur connaitre les étoiles

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Albert Bierstadt, paysage au clair de lune

J’apprenais les constellations dans les livres jusqu’au soir où je levai les yeux au ciel et compris que je n’y connaissais rien. Les livres savent enfermer l’esprit comme ils savent le libérer. Il faut, pour réellement comprendre l’idée d’un philosophe, pouvoir l’inférer à une expérience concrète. La théorie, sans une mise en pratique, ne mène nul part, et qui prétend philosopher tout en se sentant malheureux devrait interroger l’usage qu’il fait de la philosophie.

Regarder un cours de guitare ou de basket sur internet me permettra de progresser qu’à la condition de saisir mon instrument ou de chausser mes baskets pour m’exercer. En philosophie c’est pareil, toute la richesse de la discipline se trouve dans le lien que l’on tisse entre les idées et nos actions.

Remarquez ce syndrome du chercheur. Pointure dans son domaine, encyclopédie vivante de sa discipline, il devient niais, comme un enfant, dans les petites choses de la vie, du bricolage aux relations sociales. C’est qu’à force de se spécialiser et de vivre de sa spécialité, il finit par oublier que son domaine n’est pas toute la vie, voire qu’il en est qu’une infime partie. Se remplir le cerveau et découvrir est une chance, mais je tiens là l’idée qu’une connaissance qui ne vous aide pas à vivre, une connaissance qui n’est pas faite de neurones et de chaire, est une connaissance superficielle. Elle ne vous emmènera nul par. Préférons savoir moins mais bien savoir ce que l’on sait. Plus encore, mieux vaut ne rien savoir mais être capable de raisonner par ses seules facultés d’esprit que de connaitre d’innombrable choses mais de ne pas être en mesure de déplacer les concepts, d’induire et de déduire, avec sa propre volonté. A force de reprendre les idées des autres on en oublie de penser de notre chef.

Une connaissance n’est acquise que lorsque l’on a soi-même parcouru le cheminement qui y conduit. Il faut avoir éprouvé pour pouvoir prétendre que l’on sait. Tous ici pouvons répéter l’équation E=MC2. Moins nombreux sont ceux capables d’en détailler les termes, et encore moins ceux pour qui l’équation fait sens. C’est qu’il nous faudrait repartir du début et la découvrir de nous-mêmes, guidé par Einstein, pour enfin la lire avec la même clarté et la même limpidité que quand on lit un roman ou une BD.

Mais là aussi le savoir nous échappe. Lisez un roman avec plusieurs années d’intervalles et vous n’y verrez pas les mêmes choses. Pas seulement que vous portez une attention nouvelle à l’écriture, mais aussi que votre vécu rentrera en jeu, si bien qu’une idée qui vous avait à peine effleurée l’esprit à la première lecture deviendra pour vous le centre de l’œuvre, enfin elle fait sens en ce que vous pouvez projeter votre propre existence en elle. Notez que l’expérience peut se reproduire en musique, une chanson que vous n’écoutiez que d’une oreille peut finir par tourner en boucle dans vos enceintes.

Aussi je m’abstiens de juger un homme sur ses connaissances. J’ai remarqué bien des enfants ne connaissant rien se faisant plus vif d’esprit que leur propre enseignant, et bien des hommes qui n’ont pas lu de livres d’astronomie mais qui connaissent quand même le nom des étoiles. En confondant les livres avec la réalité, j’ai oublié de lever les yeux au ciel.

30/03/2019

Sur le sens des mots

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Bon nombre de disputes vient du fait que les débattant ne s’entendent pas sur le sens des mots. Il m’est arrivé d’assister à des échanges vigoureux entre deux personnes, vraisemblablement d’accord sur l’idée principale, mais se croyant radicalement opposés en ce qu’ils ne rattachaient pas les mêmes idées au même vocabulaire usité.

Constatez qu’il n’y a nul besoin de connaitre la définition précise d’un mot pour pouvoir l’employer. Réfléchissez à votre vocabulaire lors de vos conversations quotidiennes et voyez si vous êtes en mesure de définir les noms et autres adjectifs que vous utilisés. « La vie est belle », dites-vous ! Qu’entendez-vous par le mot vie ? « Tu ignores la réalité » peut-on nous dire ! Donnez-moi votre définition du réel en évitant l’explication tautologique. Rechercher le sens d’un mot dans le dictionnaire est bien la preuve que nous ne sommes pas capables de formuler cette définition. D’autant plus que le dictionnaire, aussi exhaustif et détaillé soit-il, loupe parfois des précisions ou des éclaircissements. La langue évolue, et il arrive qu’un terme employé se voit attribuer un sens nouveau, dans une situation particulière, tout en étant compris par l’assemblée.

On remarque donc qu’on peut saisir intuitivement (par accoutumance serait plus juste) le sens et la portée générale d’un mot sans en connaitre une définition précise. Si je dis que « ce garçon est gentil », tout le monde comprend l’aspect positif de l’adjectif « gentil », mais seul les gens avertis et habitués à me côtoyer comprendront que dans mon esprit, dans une situation donnée, gentil peut être associé à naïf ou bête. On appelle ce procédé un euphémisme, et l’on voit bien que tous n’associent pas la même signification aux mots sans que cela nous empêche d’y recourir.

Cette utilisation large et polysémique du vocabulaire est à l’origine des discordances. Notre langue est un outil de communication appuyé par des règles officielles afin d’étayer son utilisation. Seulement l’individu s’approprie le vocabulaire par expérience et habitude, c’est-à-dire en imitant l’utilisation observée chez les membres de son entourage. S’approprier une langue est toujours un travail des plus intimes. D’où la difficulté d’apprendre une langue étrangère seul et dans son coin, car si on assimile une erreur, on la tiendra pour vraie et aurons plus de mal à la corriger par la suite.

C’est aussi pourquoi une langue étrangère, si elle est apprise dans le seul but de communiquer (pour qui n’est pas polyglotte), n’est pas un outil qui permet de penser et de saisir les nuances. On apprend à employer des termes selon des situations données, mais ce de manières ritualisées et automatiques dans le but de faire société. Il faut être intimement bercé par une langue pour comprendre son potentiel et l’étendue de son utilisation, et au minimum essayer d’éclairer son propre langage par comparaison avec les autres idiomes. Autrement cet apprentissage reste une forme de « par cœur » n’exerçant que la mémoire, pareil à ces rituels de bienséances que l’on tente de mettre en place avec des enfants autistes pour qu’ils puissent avoir un minimum d’interactions sociales. En résumer, parler plusieurs langues n’est pas une preuve de l’intelligence d’un homme.

 Qui s’intéresse à la vérité devrait prendre le temps d’accorder, avec ses interlocuteurs la même signification aux mots. La rhétorique consiste à savoir jouer des discours figurés, des abus de langage, et des mots obscurs. On ne peut, dans un cadre scientifique et sérieux, se contenter de jouer à l’art oratoire au risque de nous écarter de l’objectif final, se rapprocher au mieux de ce qui est vrai. Nul doute que le pays tournerait mieux si les politiciens s’assuraient d’abord de son bon fonctionnement plutôt que de s’inquiéter de leur image, seulement les débats seraient long et ennuyeux, et clairement de mauvais augures pour les chiffres de l’audience médiatique.

A la vérité l’art de la tromperie à plus de succès que la recherche de la vérité. Les livres sur la manipulation des mots et des foules font profusions dans le genre et se vendent bien mieux que les travaux de recherche. Les émissions de grandes écoutes et de divertissement font plus d’audience que celles qui essayent d’élever le débat, et les vidéos internet les plus regardées ne sont certainement pas celles de vulgarisation scientifiques.

A croire que les hommes préfèrent être trompés pour pouvoir ensuite protester, plutôt que de prendre eux-mêmes les choses en main au risque de devoir payer de leur personne. Il est toujours plus facile de parler que de faire.   

24/02/2019

Sur la pensée stéréotypée

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Quelques soient les précautions que l’on prenne lors de la formation de notre jugement, nous pensons quotidiennement à coup de stéréotypes et de préjugés. C’est que nous ne pouvons point faire autrement au risque de nous embourber dans des précisions infinies. L’esprit conceptualise, classifie, ordonne, érige des tableaux et établi des schémas de penser, en un mot, il crée des raccourcis. Nous évitons d’entrer dans les détails d’un fait nouveau pour survoler et balayer d’un regard afin d’établir un état des lieux. Cette analyse de première approche se constitue  à partir de notre expérience, c’est-à-dire de la somme des connaissances que nous avons retenues et qui orientent notre regard sur le monde. Ce balayage, aussi réducteur soit-il, marque la découverte de l’inconnu et de l’étranger, il est un héritage de notre animalité car on s’assure de la stabilité d’une situation, or tout ce qui est nouveau perturbe un temps cette stabilité. L’étranger est-il ou non un danger pour nous ? On juge à coup de stéréotypes ce qu’on ne connait pas, et de cette manière on juge autant l’homme nouveau qu’une discipline nouvelle, autant une civilisation lointaine qu’une idée neuve.

 Etrange est cette obligation morale que vous imposent certains en vous reprochant de juger trop vite. « On ne peut pas ranger les gens dans des cases », entend-on. Catégoriser, c’est ordonner, et il faut d’abord ordonner le tout pour ensuite rentrer dans les détails du particulier. Or ces mêmes personnes qui dénoncent avec tant de véhémence les catégorisations et qui se targuent de suspendre leur jugement sont souvent celles qui pensent d’abord le général de manière stéréotypée, peinant à entrevoir la nuances des détails. Elles s’abstiennent de juger non pas parce qu’elles ont saisi la complexité d’une individualité, mais d’abord parce qu’elles craignent elles-mêmes le jugement d’autrui, et elles le craignent d’autant plus quand ce dernier établi un classement selon des critères tels que l’intelligence, le courage, la clairvoyance, les connaissances, etc., ayant peur de se retrouver dans les bas fonds du classement subjectif établi dans l’esprit de l’interlocuteur. Leur problème est avant tout narcissique, non pas intellectuel. Au contraire est-ce si mal de reconnaitre la supériorité ou l’infériorité d’un autre dans un domaine précis, et seulement dans un domaine précis. Deux étalons s’étudient de prêt avant d’engager le combat, car rien ne sert de donner des coups de sabots si l’on sait d’avance qu’on ne fait pas le poids.

 Le mal ne vient pas de ce que l’on catégorise instinctivement des compétences ou des aptitudes, mais du fait que l’on catégorise des personnes pour qui elles sont (dans leur entièreté) comme le font les racistes et autres xénophobes. Ils ne jugent pas à partir de critères particuliers propres à l’individu mais à partir de la totalité de la personnalité de l’autre, et ce en lien avec ses origines. Plus encore, est raciste celui qui croit que l’origine biologique fait la personnalité, idée que l’on sait aujourd’hui être des plus fausses. Le pédigrée de la noblesse a autant engendré de grands et vertueux batards comme de biens vils et abrutis enfants légitimes. En résumé, le racisme est toujours nécessairement une pensée stéréotypée, c’est-à-dire se bornant à des critères généraux. Mais reconnaitre la supériorité de l’intelligence de Thalès dans le domaine des mathématiques n’est pas une tare, ni un préjugé, c’est un fait. Il est aussi vrai que certains hommes ont plus de compétences que d’autres et qu’ils se font plus intelligents dans leur domaine.

 Ne croyons pas que l’inégalité intellectuelle et physique parmi les hommes établisse une hiérarchie entre les hommes. Einstein a beau être le paradigme du génie, il a beau avoir contribué au progrès technique d’avantage que beaucoup d’entre nous, il ne vaut pas, en tant qu’homme, plus que l’ivrogne du village. On ne peut pas, selon le droit français, mesurer la valeur d’une vie au regard des compétences de chacun. La vie de l’imbécile est aussi inestimable que la vie du génie. Cette idée est théorique et non pas pragmatique mais elle est essentielle pour qui cherche à établir la justice parmi les hommes.

 

21/02/2019

Sur devenir fou

PEINTURE : ARMEN GASPARIAN - LE FOU ET LE ROI
Gasparian, le fou et le roi

Certains jugent comme fous ceux qu’ils ne comprennent pas. D’autres aimeraient faire croire qu’ils le sont, car peut-être, pensent-ils, la folie attirait sur eux une forme d’empathie. Croient-ils que le fou à la vie plus facile ? « Je suis fou, se disent-ils, donc je suis innocemment fou, je suis fou, et ceci explique cela ». Ne croyez pas que la folie est un don de la nature.

Qui voudrait être fou, génialement fou? Ne faut-il pas être fou pour rêver d’un tel état ? Oublient-ils que la folie handicap plus qu’elle n’élève, qu’elle handicap l’homme en même temps qu’elle lui aliène l’esprit, mais surtout, qu’elle handicap l’entourage qui s’occupe du fou. Le fou vit sa vie de fou quand la famille se plie, se tord, se soumet, pour permettre au fou de vivre sa vie de fou. On lui pardonne parce qu’il est fou, mais pardonnerait-on à un non fou d’agir en fou?

Le fou ne choisit point, il subit, entièrement déterminé par sa folie, aussi le déresponsabilise-t-on. C’est cette part de responsabilité qui lui incombe que le non fou qui se voudrait fou entend fuir, pour se décharger du devoir d’assumer, pour ne plus porter ses actes et ses conséquences, et enfin pour avoir le droit à la compassion que l’on accorde au fou. Cette folie s’appelle lâcheté, faiblesse, couardise, ou encore désespérance, dépression, asthénie.

Ne point parvenir à s’accorder au monde, et on se sent tel une fausse note dans l’harmonie générale de l’existence, tel une dissonance dans la résonnance de l’être, la folie apparait alors comme une porte de secours, une petite trappe de lumière, plutôt sombrer et s’affaler sur un lit de sangle que de s’efforcer à tenir debout contre vent et marée. C’est oublier l’intermédiaire, savoir poser un genou à terre, relever la tête, fixer le ciel, et se propulser pour mieux s’élever.

La folie n’est pas dans l’ignorance, elle est dans l’étroitesse de l’esprit, dans le fait de juger l’autre comme fou parce que ne nous comprenant pas. Devenir fou, c’est borner son esprit, c’est ne point pouvoir l’élargir, c’est ne point savoir faire reculer l’horizon de son champs de vision. Le fou est limité, cerné par un mur, et tout ce qui est étranger à ce mur est comme l’abime, noir et obscur, impénétrable, indiscernable. Le fou façonne et ploie un monde à son image, un monde qui n’est qu’à lui, pour lui, un monde où l’autre est un accident, une éphéméride, et l’on reconnait ce fou en qu’il se brise face à un monde qui lui résiste. Le fou ne fléchie pas, il tient droit, il tient ferme, ou il se rompt.

Qu’avons-nous à gagner à être reconnu comme fou, si ce n’est d’être privé de liberté car jugés comme impotent, dangereux, bizarre ? Qu’avons-nous à gagner si ce n’est à perdre en santé shooté par la chimie, quand une molécule nous sauve d’un côté pour mieux nous détruire de l’autre ? Les fous ne voudraient point être fou, et en cela ils se font plus raisonnables que ces hommes de raison qui voudrez nous faire croire qu’ils sont fous.

30/01/2019

   

Sur Berkeley

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Berkeley est le paradigme extrême d’une forme d’absurdité de la philosophie. Cet idéaliste considère que les choses non-conscientes et non-perçues, par un esprit conscient, n’existent pas réellement en dehors de cet esprit qui perçoit. Sans sujet pour la concevoir, la nommer, la désigner, une chose n’est pas.

Dans son ouvrage Berkeley essaie de démontrer l’impossibilité qu’auraient des choses réelles (extérieures à nous) pour s’imprégner en nous, nous influencer, et devenir des idées. Son argument fétiche est d’inciter le lecteur à regarder en lui-même, de prêter une attention particulière à son intériorité, et à constater en son âme et conscience, et avec une évidence claire, la vérité émerger : tout n’est qu’idée et les choses n’ont pas de réalité au-dehors de nous. « Vous ne me croyez pas, répète-il, examinez vos propres pensées ». Ce type d’argumentation n’a d’effet que sur les ouailles et leur pasteur.

En outre, alors qu’au début de son ouvrage le philosophe prête une attention particulière aux idées abstraites, qu’il décrit comme choses confuses, il tombe dans son propre piège dès l’instant où il essaye de définir l’âme/l’intelligence comme quelque chose d’actif. En effet, pour lui, les idées étant inactives, il lui fallait trouver une entité capable de les mouvoir, rôle dévolu à l’esprit. En l’occurrence Berkeley entendant par « idée » autant les choses de la pensée que les choses du monde. Arbre, soleil, ciel, sensation, tout cela n’est qu’idées. Bref, Berkeley s’emmêle les pinceaux, surtout quand il se réfère à des idées encore plus abstraites et confuses pour essayer d’expliquer des concepts qu’il voudrait évident. En résumé, pour lui, les idées sont produites par notre âme et par Dieu (en ce qui concerne les choses du monde). Tout n’est qu’esprit.

Cette pensée n’est possible qu’après la révolution cartésienne, c’est-à-dire après avoir placé le sujet le centre du monde. Tous nous accorderons pour dire que le monde n’a pas besoin de l’homme pour exister. Pourtant, la philosophie de la connaissance s’est engagée, avec Descartes, sur un tout autre chemin, faisant dépendre le monde de la conscience qui le perçoit.

Aucune théorie idéaliste, poussait à son aporie, ne pourra éviter le paradoxe du soliloque. Si tout ce que le sujet (JE) connait n’est qu’idées, alors rien ne peut prouver logiquement qu’il est possible que d’autres personnes existent en dehors de lui (MOI). Le cogito devient littéralement  le centre du monde, d’un monde qui est par et pour lui, un monde où l’autre n’est qu’une idée. Je vois d’ici l’idéaliste voulant nuancer son propos. Mais s’il vous dit que vous n’existait plus dès qu’il a le dos tourné, n’hésitez pas à lui rappeler votre présence d’un grand coup de pied dans le fessier.

Nul besoin d’argutie, nul besoin d’être prolixe, pour contrecarrer cette pensée. Si Berkeley était aussi convaincu qu’il en a l’air (ce qui en vérité n’est pas le cas, l’auteur indiquant souvent qu’il situe sa réflexion dans le domaine du possible), pourquoi prendre le temps d’écrire un livre ? Et avec quel papier ? Qui veut-il convaincre ? N’est-ce pas avouer que l’on prend en compte l’existence des autres ? Les choses ne sont pas des idées.

Dire que le monde tel qu’il est représenté par l’homme est dépendant de cette représentation, ce n’est pas dire que le monde n’est pas. Mais plus encore, le monde n’est pas à l’image de l’homme car aussi bien le lapin que la tortue détectent et évitent le précipice. Notre seule particularité est notre pouvoir de nommer les choses. Mais nommer les choses ce n’est pas les faire dépendre de nous. Certaines espèces végétales ou animales ont une manière à elles de nommer. « Attention danger », signaleront les arbres à leurs congénères, « vous y trouverez de la nourriture », bourdonneront les abeilles à la ruche après avoir exploré la faune et la flore des environs.

Ce n’est pas l’idée qui fait le monde, mais le monde qui fait l’idée.

16/12/2018

Sur les idées abstraites

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Fernand Toussaint

« Etre, c’est être perçu » écrit Berkeley, au sujet des choses sensibles, dans son ouvrage de 1710. Pour que quelque chose soit, peut-on résumer, il faut qu’elle soit présente dans la représentation d’un être conscient. Le monde est dépendant et n’existe que par l’esprit des hommes.

Berkeley est un sérieux adversaire que chacun voudrait bien tourner en dérision tant son propos paraît absurde. Je voudrai bien qu’on fasse l’effort de le comprendre avant d’aiguiser une critique facile en toute ignorance de cause. Vous y trouverez une argumentation cohérente et des remarques pertinentes, notamment lors de sa réflexion autour des idées abstraites. J’y reviendrai.

L’erreur de Berkeley la voila : il confond deux sens du verbe être. Ce n’est pas faute, dans son introduction, d’avoir mis en garde le lecteur sur la polysémie des mots.

Dans la proposition « être, c’est être perçu », le premier emploi du verbe être renvoie à l’existence. Mais dans la seconde occurrence, « être perçu » signifie « être quelque chose ». Autrement dit dans le premier cas nous avons à faire à l’action d’exister alors que dans le second cas nous sommes confrontés à un attribut, ce qui biaise l’idée de la proposition. Car oui, un attribut dépend de la conscience qui le perçoit : quelque chose est grand ou gros, relativement à quelque chose d’autre ; quelqu’un est méchant ou gentil, et par son action, et relativement à quelque chose d’autre, ce ne sont point là des qualités intrinsèques aux choses. A l’inverse l’action d’être, le fait d’exister, n’est un attribut relatif, c’est un fait. Perçue ou non, la planète Neptune existait avant qu’on la découvre. Ce n’est point parce que la nomination revient à l’espèce humaine que les choses ne sont pas déjà là. Nommer ce n’est ni donner vie, ni faire exister, et les idées ne font pas le monde.

L’orgueil narcissique des idéalistes fait dépendre le monde de la représentation, or dans les faits tous savons intimement que le monde est, était, et sera sans nous ni conscience aucune pour le saisir. Le monde n’est pas parce qu’il y a des hommes, il y a des hommes parce qu’il y a un monde.

L’existence n’est pas un attribut. Dire d’une chose qu’elle « n’est pas », c’est faire de la fiction. Berkeley vise plus juste au sujet des idées abstraites. Une idée abstraite, nous dit-il, n’est jamais détachée d’une de ses représentations sensibles. Quand je pense à un triangle, j’imagine des traits avec des épaisseurs, une certaine surface, une certaine longueur etc. En vérité l’abstraction c’est ce qui reste quand on a enlevé toute qualité sensible de la pensée, c’est-à-dire, une définition, ici une surface entre trois droites sécantes qui se coupent en des points différents.

La conséquence de cette proposition est que toute idée particulière peut en vérité servir d’universel abstrait, ou, en inversant l’ordre de la phrase, que l’idée d’universel abstrait ne renvoie à rien d’existant, seulement à un ensemble de particuliers. Retenez bien qu’une entité effective (un être réel)  ne se limite jamais, ni n’est jamais bornée, ni n’est jamais contenue, dans les seules frontières de sa définition. Elle est toujours un ensemble d’attributs liés et intimement mêlés au monde qui l’environne ainsi qu’aux êtres qui le perçoivent.

05/12/2018

Sur la vérité et la paix

 

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Pourquoi nous attacher à la vérité ? Pourquoi ce jeu de l’erreur ? Le mal germe de l’ignorance, terreau fertile autant pour le bon grain que pour l’ivraie. Quelle fleur cueillir ? Quelle graine semer ? L’harmonie d’un jardin chatoyant vient de l’équilibre des couleurs, du mélange des parfums, et de la disposition des plates-bandes. Il nécessite parfois de se piquer les doigts pour ajuster une rose.

 Il fallu toute la philanthropie du diable pour libérer Eve du poids de Dieu. Connaitre, c’est se libérer, se libérer, c’est faire la paix.  Qui connait le monde apprend à se connaitre, qui apprend à se connaitre fait la paix avec lui-même, et qui fait la paix avec lui-même fait la paix avec le monde.

 Platon confondait le Bien avec le Beau. Je confonds le Bien avec la Vérité. La vérité ne blesse que l’ignorant. Comme le vent, elle souffle, invisible en elle-même mais non point sur le monde. Les arbres se penchent et le feuillage chante. Comme le vent, elle n’est pas coupable de ses désagréments. Les seuls responsables sont les hommes, ceux qui ont mal construit, et la catastrophe naturelle n’a de catastrophe que notre orgueilleuse ambition à vouloir nous approprier le monde. Là où l’homme vie la nature meurt.

 C’est l’ignorance qui fait le mal, et la religion est ignorance. Longtemps elle a considéré comme très important que les gens croient en des vérités non établies. Ce mensonge des faits a faussé la pensée et la morale de tout un monde. La race humaine s’écroulerait sur elle-même que les religieux viendraient nous bassiner avec le mariage homosexuel ou la longueur des jupes. Ils s’en moquent, pour eux l’essentiel n’est pas dans cette vie ni sur cette Terre. Mais je ne voudrai pas quitter la Terre sans avoir aimé la vie.

 Avoir besoin d’une religion pour faire face à la vie, écrit Russell, c’est faire preuve de lâcheté face à cette même vie. Tous devrions pouvoir faire « face à la vie » avec nos moyens, sans avoir besoin de ceci, sans avoir besoin de cela. Si Achille avait prié les dieux au lieu de faire avec ses moyens, ses bras, sa tête, sa phalange, son sang couvrirait le sable de Grèce sans jamais avoir connu les murailles de Troie. Dieu n’a pas aidé les hommes par le passé, il ne les aidera pas d’avantage à l’avenir, il ne sert donc à rien ni de l’attendre, ni de l’espérer.

 Nul progrès intrinsèque à l’espèce humaine, seul un progrès techniques, un affutage des connaissances. C’est par la vérité que l’on soigne de la rage. C’est par la vérité que l’on marche sur la Lune, et c’est par la vérité que l’homme se sauvera s’il le peut encore. La vérité amène la paix, et qui s’attèle à la rechercher ne s’occupe point de tuer ses voisins.

27/11/2018