Les raisons de cogiter

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Le penseur de Rodin

Selon Spinoza, tout ce que nous nous efforçons de faire sous la conduite de la raison, c’est de comprendre, en d’autres termes, la première et unique vertu de la raison, en ce qu’elle nous permet de persévérer dans l’existence, c’est la connaissance. Pourquoi nous efforçons-nous de savoir, ou, devrait-on dire, pourquoi sommes-nous poussés à organiser les liens de causalité qui font la Nature selon un critère de cohérence ? Car connaître, c’est placer chaque chose à sa place dans l’ordre du monde.

« Persévérer dans son être », terme philosophique que les biologistes traduiront par « instinct de survie ». La raison, c’est-à-dire la faculté de manipuler les concepts, n’est pas une faculté transcendante, une faculté qui nous distinguerait des autres animaux, non, elle est une faculté naturelle, c’est-à-dire qu’elle est le produit d’une évolution animale. Le vivant n’a qu’un moteur, l’existence, soit, prolonger la vie autant que possible. De ce seul point de vue l’individu et le singulier n’ont d’intérêt que dans la perpétuation de l’espèce, mais le philosophe se doit de lier l’objectivité à la subjectivité. En ce sens, il ne se fait pas scientifique, car la science n’inspire qu’à l’objectivité. La philosophie est une science en ce qu’elle organise la connaissance avec rigueur, non pas en ce qu’elle expérimente de manière méthodique.

La puissance d’un individu ne réside pas dans sa seule force physique, mais bien aussi dans sa capacité pour raisonner. La raison n’est pas l’arme du faible pour se défendre contre le fort, elle est (jusqu’à ce jour), la faculté naturelle de l’homme la plus utile pour lui permettre de survivre. Un homme, aussi fort soit-il, ne résistera pas au gel ou à la famine, quand l’ensemble des outils qui nous permettent protection et abondance de nourriture sont les produits de l’intellect.

Pourquoi se pose-t-on des questions, pourquoi cherche-t-on à comprendre ? Connaître, c’est stabiliser un univers qui nous paraît de prime abord instable, c’est nous donner des points de repère. En ce sens, plus un homme s’interroge sur le monde qui l’entoure, et plus il exprime son instinct de survie. Plus encore, nous dit Spinoza, puisque 1) notre raison n’a pour d’autre vertu que celle de connaître, et que 2) connaître, comme nous avons dit, c’est persévérer dans son être, (en ce sens, augmenter sa puissance d’agir), et que 3) tout augmentation de notre puissance d’agir est une augmentation de notre joie, par conséquent, connaître, c’est aussi s’ouvrir une route vers la joie de vivre.

Aussi ne croyez pas au bonheur de l’imbécile heureux. Ce bonheur là est trop dépendent des passions, quand la félicité ou la béatitude, joies que procure la connaissance, sont des sentiments de l’esprit point facilement contrecarrés par les causes extérieurs. L’enfant qui commence à comprendre éprouve une joie pure, c’est à dire le plaisir d’apprendre pour apprendre, or la tristesse liée à la connaissance, cette tristesse de philosophe, vient de ce que l’on met en perspective l’ensemble de nos connaissances et la vie que nous menons, c’est-à-dire que l’on relativise notre place dans une société qui donne à croire à chacun en l’importance de leur personne. Une fois cette acceptation franchie, raisonner ne peut mener qu’à la sérénité, car en comprenant ses passions, l’homme est en mesure de les relativiser et donc de ne plus se laisser abattre par ses tourments, ni de se laisser submerger par les fausses joies qui conduisent à de fausses tristesses, comme ces enfants qui après avoir étaient excités d’un grand plaisir se laissent gagner par les larmes du caprice, incapables de comprendre l’état de leurs émotions.

07/06/2019

Vivre le temps

Baobab de Joal-Fadiouth, au Sénégal
Baobab de Joal-Fadiouth, Sénégal

« En Europe vous avez les grosses montres, en Afrique nous avons le temps », me dit un jour un ami malien. Avoir le temps, prendre le temps, l’Afrique a un temps d’avance sur un monde qui tourne et s’agite pour combler le vide de son temps. Avoir un emploi du temps chargé apparaît comme une distinction de classe pour des occidentaux en manque de bonheur, quand à l’évidence c’est là la marque d’une aliénation. Qui ne dispose pas d’au moins des deux tiers de son temps pour lui-même est un esclave, écrivait Nietzsche, car l’homme libre ne peut-être contraint par temps. Allons plus loin encore, le temps n’est pas une chose que l’on possède, ce n’est pas un cadre que l’on rempli, un contenant plein de contenu, pas plus qu’il n’est la succession de choses, car le temps est l’événement même, c’est-à-dire le rapport des choses entre-elles, si bien que la physique nous entraîne à penser le temps et l’espace comme une seule et même entité. Enlevez le contenu, vous enlèverez réciproquement l’espace et le temps. L’univers n’est pas un panier vide, il est le plein des événements. Évidemment cette idée nous éloigne du temps vécu, c’est-à-dire du sentiment d’un avant, d’un maintenant, et d’un après des choses. Mais comprenons que ni la croissance, ni le vieillissement, ne se font dans le temps, mais c’est parce que l’on croît et que l’on vieilli que l’on conceptualise le temps.

L’avenir n’existe pas pour ceux qui sont contraints de vivre au jour le jour, tout au plus imagine-t-on la fin de l’année. C’est pourquoi la dimension du temps la plus essentielle aux yeux de l’Afrique, c’est le passé, les palabres font les traditions. Le cours du temps est comme un fleuve qui coulerait vers sa source. Faire de l’Histoire, c’est avancer en regardant derrière, en regardant ce passé qui construit et se fige éternellement dans le présent, présent depuis le quel on essaye de deviner demain. Mais en suivant cette métaphore, peut-on réellement se retourner pour observer l’avenir, peut-on regarder l’océan dans notre dos ? La réalité ontologique du futur pose question. Le futur, au sens propre, objectivement, semble ne pas exister. Il est projection d’un esprit, synthèse hypothétique de l’imagination, mais il est ni un être, ni un étant, car la seule chose qui existe pour le vivant est l’instantanéité de l’événement nourrit infiniment par le passé. Jamais nous ne ferons l’expérience du futur, car quand bien même nous inventerions une machine à voyager dans le futur, ce futur se ferait présent dans le vécu de nos aventuriers. Mais pour réaliser une telle aventure, encore faut-il que le futur soit quelque chose de réel, c’est à dire en dehors des esprits, ce que je mets en doute en cet instant. Aussi les paradoxes temporelles des sciences fictions ont de beaux jours devant-eux.

Laissons le temps à l’Afrique, ne les obligeons pas à se projeter dans l’avenir, car se projeter dans l’avenir lointain, c’est vivre dans une incertitude certaine, et au contraire, apprenons à oublier demain pour savoir apprécier le seul instant. Nous n’avons aucune garantie en ce qui concerne l’avenir, et certes les parents voudront s’assurer de la stabilité du monde de demain, mais en ce cas ils devront aussi renoncer au bonheur de leur propre vie, assaillis par une angoisse faite d’imagination. Paradoxalement, supprimez la pensée du futur, et vous supprimerez beaucoup de tristesse, car c’est bien l’idée du changement qui fournit sa matière à la mélancolie, ce que la seule idée du présent ne peut faire naître d’elle-même. Nous imaginons le futur parce que l’on constate qu’aujourd’hui est différent d’hier, alors on projette demain. Mais pour qui se contente d’être, sans projeter, même sans oublier, l’incertitude de l’avenir n’est point troublante : « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. »

06/06/2019

Des sentiments au jugement

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Madison, La foule

Il arrive que nous nous retrouvions affectés par des objets ou des personnes du seul fait de leur ressemblance avec un objet ou une personne que nous avons coutume de côtoyer. Dans ces cas là nous sommes poussés à juger à l’emporte-pièce et en toute ignorance de cause. Si un individu que nous rencontrons a quelques similitudes physiques ou mimiques avec un individu que l’on connaît déjà et pour qui l’on éprouve de l’antipathie, nous serons portés instinctivement à attribuer les mêmes maux à cette nouvelle rencontre que les maux que l’on attribue à l’objet de notre détestation, même si cette personne ne nous a causé aucun tort de par sa nouveauté, et ce jusqu’au moment où on apprendra réellement à la connaître en la côtoyant à son tour et donc en mesure de juger avec raison. A même trait physique ne correspond pas même trait de caractère, et c’est l’ignorance qui guide ici nos sentiments. Dans un tout autre domaine mais exactement de la même manière, si la bande-annonce d’un film a quelques structures communes avec un autre film que nous avons aimé ou détesté, il arrivera que nous nous abstenions d’aller voir ce film croyant deviner ce qu’on y trouvera, passant parfois à côté d’une bonne surprise et d’un instant agréable comme, dans le cas contraire, contraint de supporter une séance décevante.

 L’emportement de notre jugement est l’effet de notre imagination, nous projetons sur une situation nouvelle un affect que nous avons rencontré par le passé dans des circonstances similaires. La véritable cause de notre sentiment premier était certes réelle, mais elle est passée et n’a plus lieu d’être lors de notre nouvelle rencontre. Or, c’est pourtant vers elle que nous renvoie l’imagination pour juger et analyser le présent. C’est une partie de ce que l’on appelle l’expérience. Certains parleront de « catégorisation » pour nommer cette sorte de jugement rapide, s’empressant par la même occasion de le dénoncer avec véhémence mais sans jamais s’apercevoir qu’ils sont les premiers à classer des évènements dans des cases peu malléables, contraint par le peu de souplesse dont est dotée leur faculté de juger. Ce qui, en nous, nous détermine à juger suivant l’expérience est ce que l’on appelle l’instinct de survie, c’est-à-dire ce qui, en nous, nous pousse à nous assurer de la stabilité d’une situation. C’est aussi une marque de l’intelligence en ce qu’il s’agit de faire des liens et de dénouer des nœuds. En effet, l’essentiel n’est pas de dénoncer l’empressement d’un jugement catégorique, mais bien de souligner la réflexion que pourra porter ce jugement sur son propre mouvement, en d’autres termes, son ouverture pour accepter le réel, c’est-à-dire pour intégrer le présent et la possibilité que les éléments qui constituent ses souvenirs ne puissent pas toujours s’y appliquer comme un calque sur un dessin. Néanmoins, et c’est là une autre question que je relève seulement, plus les causes sont semblables et plus les effets ont de ressemblances. Cela est valable pour toute loi naturelle, même quand il s’agit des actions des hommes.

 Il est ardu de ne point juger d’après nos sentiments. Quand bien même nous comprenons la cause de notre mépris ou la cause de ce qui anime notre haine, il arrive des fois où nous n’ajusterons pas pour autant notre jugement ni n’étoufferons notre passion. C’est bien la preuve que nous jugeons davantage avec notre ventre qu’avec notre tête et que l’esprit est peu de chose face aux forces du corps. Et c’est aussi pourquoi les thérapies psychanalytiques sont des pertes de temps qui ne guérissent pas beaucoup plus que ne guérissent les prières. Savoir pourquoi on est triste n’est pas plus un remède que de connaitre la cause de notre cancer. Le remède est dans l’action et les soins que l’on porte au corps et non point dans nos souvenirs.

 C’est l’action de prendre sa distance qui apaise. Comme une petite douleur suite à un contact durant une partie de foot, il suffit de continuer à jouer pour que la douleur s’estompe. A une époque où l’on chante la libération des passions et le laisser-aller des émotions, comportement de poète, je crois plutôt en la domination de son instinct par la force de la raison et de l’étude. Seule la connaissance libère et soulage des tourments en ce qu’elle a ceci d’être neutre par essence et de ne point s’entraver de passions. Attention, je ne dis pas seulement connaitre, mais bien l’effort vers la connaissance, c’est-à-dire l’action de rationaliser un phénomène et de prendre une distance affective avec l’objet d’étude.

 Notez pour finir que devenir homme, devenir adulte, c’est savoir se déraciner des entraves animales qui nous gouvernent. Nous ne sommes point aidés au XXIe siècle par l’environnement social et économique qui a fait de l’émotion son arme majeur de vente, émotion du spectacle, émotion de la vie, un monde où tout est bon pour atteindre les sentiments des individus et leur susciter l’envie de consommer. La publicité est l’illustration même de mon propos. La société de consommation offre un climat favorable à la pulsion d’achat, c’est-à-dire qu’elle sollicite davantage l’animal que l’humain, ce qui, outre les problèmes écologiques biens connus qu’elle entraine, est un problème en soi pour qui est attaché à la liberté et à la démocratie, car la démocratie est le seul régime politique qui entend garantir la liberté de tous, mais elle est aussi le seul régime politique qui a besoin d’une majorité de têtes sur une minorité de ventres pour fonctionner authentiquement et sans l’illusion des jeux de pouvoir.  

08/05/2019

L’extériorisation et la projection

 

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Van Gogh, Troncs d’arbres en lierre

La volonté de puissance de Nietzsche, le conatus de Spinoza, ou encore l’élan vital bergsonien, sont les métaphores de cette « force » qui anime le monde. Tous ont cette idée que cette « force » cherche à s’étendre, à croitre, à grandir, en se manifestant dans (en étant ?) la matière, jusqu’à animer cette matière à travers une lutte entre l’inerte, l’entropie et l’immobile, c’est le vivant.

Mais cette expansion a des limites, et notre propre volonté (comme manifestation de la volonté de puissance) doit, pour s’agrandir, s’affranchir de certaines frontières, à commencer par la limite de notre propre corps. Comment étendre notre être en dehors de notre corps ? Comment augmenter sa puissance d’exister et marquer le monde de notre empreinte ? Cette question vous ne la vous posez peut-être pas, mais elle traduit l’essence même du vivant qui rencontre dans le corps et un moyen mais aussi un obstacle à son expansion. La première solution est de transformer la matière du monde et de s’extérioriser par le travail, c’est le travail de l’artiste, le travail de l’artisan, c’est le travail de celui qui fait œuvre et qui fabrique, de celui qui laisse dans le monde l’empreinte du fer de sa volonté. La deuxième solution, la plus naturelle en somme, est de se reproduire, de faire des enfants pour poursuivre la perpétuation de l’espèce, de ses gênes, de son ADN, mais aussi de ses idées, de ses valeurs, et de son âme. C’est cet instinct qui nous pousse à vouloir devenir parent, à laisser quelque chose de nous que l’on aura modelé à notre image, image qui n’est elle-même que le reflet de sa civilisation. Mais tout comme l’enfant est un individu à part entière sur lequel le parent risque de projeter ses propres désirs, une troisième solution pour s’expandre dans le monde est de projeter notre propre intériorité sur les autres et sur les choses ; c’est ainsi que l’on attribue des sentiments ou une capacité de volition à des êtres qui n’en ont pas, ou encore que l’on donne une valeur affective à de simples choses en ce qu’elles semblent constituer une partie de notre être. C’est par exemple la peluche de l’enfant, un être qui est pour lui affectif et essentiel, aussi essentiel qu’un être vivant en ce que l’enfant y projette des sentiments au point de se sentir rassuré par la présence de la chose, comme en bonne compagnie. Admettez pourtant qu’il s’agit matériellement d’un bout de tissu et de coton auquel on a donné une forme, et ce avant d’être autre chose. L’idée que je veux faire ressortir est que cette projection est d’abord totémique, c’est-à-dire que l’objet en question n’est affecté que subjectivement, pour un individu, et non pas dans les faits pour un observateur extérieur qui se voudrait rigoureux, comme un scientifique. Peu importe ici le confort subjectif que cette projection apporte, ce qui m’intéresse est l’aspect illusoire, voire magique, d’un tel phénomène d’extériorisation. Projeter n’est pas transformer, pas plus que projeter n’est donner vie, et si un sentiment est recevable et peut être compris par un être sensible, l’objet en lui-même est insensible, il reste chose et ne partage pas nos émotions.

Cette projection ne se limite pas à nos objets. Il en va de même avec certains animaux ou sur d’autres humains. Par exemple, si le chien crée sans doute un lien affectif et est capable de s’attacher à un homme, le chat, lui, n’a d’intérêt observable que son propre ventre. J’ignore si le chat éprouve de l’affect pour l’humain, mais il est sûr que sa capacité de détachement est supérieure à celle du chien et qu’il est capable de vous ignorer (oublier ?) très rapidement quels que soient les bons soins que vous lui accordez. Retenez que l’important ici n’est pas de comprendre la logique des félins mais de concevoir que l’affect que l’on attribue au chat est exagéré et que nous éprouvons envers lui plus de sentiments que lui n’en éprouve envers nous.

Si nous nous approprions le monde aussi par projection c’est qu’il en va de notre essence, en un mot de la volonté qui anime le monde et le vivant et qui cherche à se répandre dans la matière et dans l’inerte (je parle de volonté car je n’ai pas d’autres termes pour désigner cet ensemble de processus très complexe, mais cette volonté n’est pas intentionnelle et à l’image de la « volonté humaine » qui n’est qu’une expression de la volonté « de puissance »). Cette projection abstraite et symbolique est le summum du développement de la conscience vivante, le summum et la limite ultime en ce que le corps est la limite matérielle infranchissable de cette conscience. A défaut de pouvoir s’étendre matériellement (ce qui est la puissance et le pouvoir, c’est-à-dire la force de contraindre la matière selon notre volonté), la conscience se dupe elle-même en voulant se projeter dans ce qui n’est pas elle. Pourquoi puis-je dire qu’elle se dupe ?

Distinguons conscience et pensée. La conscience est la perception de nous-mêmes en nous-mêmes. La pensée, tout au contraire, n’est pas une propriété individuelle qui aurait pour frontière le corps, l’individu navigue dans une pensée collective, non pas que la pensée soit une substance ou un monde à part entière en interaction avec la matière (comme chez Descartes ou pour Platon), mais qu’elle est le fruit et le résultat des interactions neuronales de l’ensemble de l’humanité. Attention, la pensée ne s’affranchit pas des contraintes corporelles, toute pensée a toujours un support corporel car sans support elle ne se transmettrait pas, mais elle est capable de s’imprimer sur de nouveaux supports, esprits humains, œuvres d’art, ouvrages, émotions, etc. Quand je lis Aristote, je pense avec Aristote, mais aussi avec ses traducteurs et ses commentateurs, et je participerai à transmettre cette pensée ou non dans mes discours et dans mes actes.

Je quitte rapidement cette digression sur l’idée de la pensée car j’ai déjà abordé ce sujet de manière approfondie dans d’autres propos, et je reviens à cette idée que la projection de notre intériorité (ici les sentiments) est l’ultime et fictionnel développement de cette volonté qui nous anime, fictionnel en ce que la projection est nécessairement subjective et non pas réelle mais qu’elle semble pourtant agir sur nous. Par exemple, quand je suis contraint de quitter cette maison qui m’a vu grandir, je ne peux m’empêcher de ressentir une tristesse, ces murs sont comme remplis de mon âme, aurais-je envie de dire ; ou encore, c’est la tristesse de voir disparaitre cette cathédrale qui semble rayonner de toute l’histoire de mon pays et des hommes qui y ont mis leur cœur (projection collective). Mais la vérité est que la pierre en elle-même, le bois taillé pour la charpente, le fer du portail, n’en sont pas plus affectés que la roche ne souffre du coup de pioche. Vous ne trouverez pas votre amour du bâtiment en disséquant le caillou au microscope, et la pierre ne vous rendra point ce qu’elle ignore. Nous nous investissons corps et âme pour des choses qui ne nous aiment point mais nous aimons à croire l’inverse.

Il s’agit pourtant de lutter contre la superstition, car je reste persuadé qu’une société de raison peut sauver l’homme de son propre péril. Or il faut, pour faire émerger la raison, essayer de voir et de comprendre les choses telles qu’elles se présentent à nous et se méfier de la part de subjectivité que nous y projetons. La nature nous a fait de manière à ce que nous ayons suffisamment de sens et de raison pour nous contenter d’observer avant de juger, et elle nous a aussi donné la faculté de la connaitre, c’est-à-dire de nous connaitre et d’intuitionner cette force qui nous anime et nous pousse à projeter nos fantasmes et nos illusions sur un monde qui se livre pourtant avec la plus grande neutralité possible pour qui sait regarder simplement.

23/04/2019

Sur le mouvement de l’histoire

H.Robert, L’incendie de Rome

Les civilisations ni ne naissent ni ne meurent, elles se transforment. Aujourd‘hui est le prolongement de Rome et de Babylone, le mariage des Francs et des Celtes, ou la rencontre des hommes du nord avec l’empire des pharaons. Le monde ne sombre point, il mute éternellement, d’œuf à chenille, de chenille à chrysalide, de chrysalide à papillon, de papillon à œuf. Considérer que c’est la fin et le début d’une nouvelle ère là où il n’y a qu’un passage, c’est faire des raccourcis, et c’est une facilité de l’esprit que de comparer notre civilisation à un bateau en naufrage sans que l’on ne puisse rien changer. Au contraire, tout est à faire, le passé est dans chaque instant, et demain n’invente rien. Je m’explique.

476, chute de l’Empire Romain, raccourci de l’esprit. 1453, terme du Moyen-âge, raccourci de l’esprit. 1991, fin de l’histoire (dixit Fukuyama), toujours et encore un raccourci d’esprit. Le temps historique réel n’est jamais limité par les frontières de catégories conceptuelles, car le temps n’est pas une succession d’instants mais une continuité de mouvements, un enchainement évènements. Or, pour saisir ce mouvement qui fait l’Histoire, l’esprit simplifie ce que fut la réalité, il la classifie, il la synthétise, et il cherche à fixer des limites que sont les datations des moments marquants. Pourtant, plus on se fait historien, plus l’on creuse dans le détail, et plus la complexité du réel émerge ainsi que le flou des frontières temporelles conventionnellement admises. Celui qui s’efforce de connaître, de manière générale, sort des zones délimitées de la catégorisation.

Comment peut-on dire, comme Michel Onfray, que la civilisation chrétienne est morte, quand l’ensemble des mœurs que sa religion a prôné pendant ses mille ans de règne, imprègne encore aujourd’hui la conscience de millions d’individus, des croyants aux non-croyant de tout l’occident ? Les religions obéissent aux lois de la nature et au mouvement de l’Histoire, elles ont en elles l’ADN de leurs ancêtres et la génétique de leur descendance, c’est-à-dire ce qui demeurera d’elles sous une autre forme quand le Christianisme, comme l’Islam ou le Judaïsme, auront le titre de religions païennes.

Comprenez que l’Islam n’est ni l’ennemi, ni l’opposé du Christianisme, c’en est la petite sœur. Et si le grand frère se nomme Judaïsme, vous trouverez pour parents et grands-parents les mythologies Gréco-romaines, Egyptiennes, Celtes, Scandinaves, Perses, etc. Le mouvement de l’histoire est comme le mouvement de la vie : sans but ni conscience, d’une absurdité si angoissante pour l’ignorant qu’il s’efforce d’y trouver du sens, même s’il faut pour cela l’inventer.

L’incendie de la cathédral montre que les hommes peuvent autant s’émouvoir devant une vieille pierre qui brûle que devant la mort d’un homme ; c’est que dans cet assemblage de pierres repose l’âme de toute une époque. L’homme passe quand sa trace demeure, et c’est dans cette trace que se reconnaissent les générations nouvelles. Nous appartenons à ce monde mais le monde ne nous appartient pas, comme nous le rappelle ces monuments historiques, ces cathédrales et ces ruines. Leur perte est un drame pour la mémoire, drame qui illustre l’éphémérité de la matière malgré le travail acharné des civilisations pour se grandir. Mais déjà en nous est présent demain, déjà en nous existe l’homme de l’an 3 000, car rien ne nait de rien et que rien ne meurt vraiment. Tout est dans le mouvement, un mouvement du monde, un éternel mouvement, car quand bien même ses manifestations particulières se changent ici et là, l’Univers demeure. Faisons-nous pessimistes par précaution, mais soyons optimistes de raison.

  16/04/2019

 

 

Sur connaitre les étoiles

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Albert Bierstadt, paysage au clair de lune

J’apprenais les constellations dans les livres jusqu’au soir où je levai les yeux au ciel et compris que je n’y connaissais rien. Les livres savent enfermer l’esprit comme ils savent le libérer. Il faut, pour réellement comprendre l’idée d’un philosophe, pouvoir l’inférer à une expérience concrète. La théorie, sans une mise en pratique, ne mène nul part, et qui prétend philosopher tout en se sentant malheureux devrait interroger l’usage qu’il fait de la philosophie.

Regarder un cours de guitare ou de basket sur internet me permettra de progresser qu’à la condition de saisir mon instrument ou de chausser mes baskets pour m’exercer. En philosophie c’est pareil, toute la richesse de la discipline se trouve dans le lien que l’on tisse entre les idées et nos actions.

Remarquez ce syndrome du chercheur. Pointure dans son domaine, encyclopédie vivante de sa discipline, il devient niais, comme un enfant, dans les petites choses de la vie, du bricolage aux relations sociales. C’est qu’à force de se spécialiser et de vivre de sa spécialité, il finit par oublier que son domaine n’est pas toute la vie, voire qu’il en est qu’une infime partie. Se remplir le cerveau et découvrir est une chance, mais je tiens là l’idée qu’une connaissance qui ne vous aide pas à vivre, une connaissance qui n’est pas faite de neurones et de chaire, est une connaissance superficielle. Elle ne vous emmènera nul par. Préférons savoir moins mais bien savoir ce que l’on sait. Plus encore, mieux vaut ne rien savoir mais être capable de raisonner par ses seules facultés d’esprit que de connaitre d’innombrable choses mais de ne pas être en mesure de déplacer les concepts, d’induire et de déduire, avec sa propre volonté. A force de reprendre les idées des autres on en oublie de penser de notre chef.

Une connaissance n’est acquise que lorsque l’on a soi-même parcouru le cheminement qui y conduit. Il faut avoir éprouvé pour pouvoir prétendre que l’on sait. Tous ici pouvons répéter l’équation E=MC2. Moins nombreux sont ceux capables d’en détailler les termes, et encore moins ceux pour qui l’équation fait sens. C’est qu’il nous faudrait repartir du début et la découvrir de nous-mêmes, guidé par Einstein, pour enfin la lire avec la même clarté et la même limpidité que quand on lit un roman ou une BD.

Mais là aussi le savoir nous échappe. Lisez un roman avec plusieurs années d’intervalles et vous n’y verrez pas les mêmes choses. Pas seulement que vous portez une attention nouvelle à l’écriture, mais aussi que votre vécu rentrera en jeu, si bien qu’une idée qui vous avait à peine effleurée l’esprit à la première lecture deviendra pour vous le centre de l’œuvre, enfin elle fait sens en ce que vous pouvez projeter votre propre existence en elle. Notez que l’expérience peut se reproduire en musique, une chanson que vous n’écoutiez que d’une oreille peut finir par tourner en boucle dans vos enceintes.

Aussi je m’abstiens de juger un homme sur ses connaissances. J’ai remarqué bien des enfants ne connaissant rien se faisant plus vif d’esprit que leur propre enseignant, et bien des hommes qui n’ont pas lu de livres d’astronomie mais qui connaissent quand même le nom des étoiles. En confondant les livres avec la réalité, j’ai oublié de lever les yeux au ciel.

30/03/2019

Sur le sens des mots

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Bon nombre de disputes vient du fait que les débattant ne s’entendent pas sur le sens des mots. Il m’est arrivé d’assister à des échanges vigoureux entre deux personnes, vraisemblablement d’accord sur l’idée principale, mais se croyant radicalement opposés en ce qu’ils ne rattachaient pas les mêmes idées au même vocabulaire usité.

Constatez qu’il n’y a nul besoin de connaitre la définition précise d’un mot pour pouvoir l’employer. Réfléchissez à votre vocabulaire lors de vos conversations quotidiennes et voyez si vous êtes en mesure de définir les noms et autres adjectifs que vous utilisés. « La vie est belle », dites-vous ! Qu’entendez-vous par le mot vie ? « Tu ignores la réalité » peut-on nous dire ! Donnez-moi votre définition du réel en évitant l’explication tautologique. Rechercher le sens d’un mot dans le dictionnaire est bien la preuve que nous ne sommes pas capables de formuler cette définition. D’autant plus que le dictionnaire, aussi exhaustif et détaillé soit-il, loupe parfois des précisions ou des éclaircissements. La langue évolue, et il arrive qu’un terme employé se voit attribuer un sens nouveau, dans une situation particulière, tout en étant compris par l’assemblée.

On remarque donc qu’on peut saisir intuitivement (par accoutumance serait plus juste) le sens et la portée générale d’un mot sans en connaitre une définition précise. Si je dis que « ce garçon est gentil », tout le monde comprend l’aspect positif de l’adjectif « gentil », mais seul les gens avertis et habitués à me côtoyer comprendront que dans mon esprit, dans une situation donnée, gentil peut être associé à naïf ou bête. On appelle ce procédé un euphémisme, et l’on voit bien que tous n’associent pas la même signification aux mots sans que cela nous empêche d’y recourir.

Cette utilisation large et polysémique du vocabulaire est à l’origine des discordances. Notre langue est un outil de communication appuyé par des règles officielles afin d’étayer son utilisation. Seulement l’individu s’approprie le vocabulaire par expérience et habitude, c’est-à-dire en imitant l’utilisation observée chez les membres de son entourage. S’approprier une langue est toujours un travail des plus intimes. D’où la difficulté d’apprendre une langue étrangère seul et dans son coin, car si on assimile une erreur, on la tiendra pour vraie et aurons plus de mal à la corriger par la suite.

C’est aussi pourquoi une langue étrangère, si elle est apprise dans le seul but de communiquer (pour qui n’est pas polyglotte), n’est pas un outil qui permet de penser et de saisir les nuances. On apprend à employer des termes selon des situations données, mais ce de manières ritualisées et automatiques dans le but de faire société. Il faut être intimement bercé par une langue pour comprendre son potentiel et l’étendue de son utilisation, et au minimum essayer d’éclairer son propre langage par comparaison avec les autres idiomes. Autrement cet apprentissage reste une forme de « par cœur » n’exerçant que la mémoire, pareil à ces rituels de bienséances que l’on tente de mettre en place avec des enfants autistes pour qu’ils puissent avoir un minimum d’interactions sociales. En résumer, parler plusieurs langues n’est pas une preuve de l’intelligence d’un homme.

 Qui s’intéresse à la vérité devrait prendre le temps d’accorder, avec ses interlocuteurs la même signification aux mots. La rhétorique consiste à savoir jouer des discours figurés, des abus de langage, et des mots obscurs. On ne peut, dans un cadre scientifique et sérieux, se contenter de jouer à l’art oratoire au risque de nous écarter de l’objectif final, se rapprocher au mieux de ce qui est vrai. Nul doute que le pays tournerait mieux si les politiciens s’assuraient d’abord de son bon fonctionnement plutôt que de s’inquiéter de leur image, seulement les débats seraient long et ennuyeux, et clairement de mauvais augures pour les chiffres de l’audience médiatique.

A la vérité l’art de la tromperie à plus de succès que la recherche de la vérité. Les livres sur la manipulation des mots et des foules font profusions dans le genre et se vendent bien mieux que les travaux de recherche. Les émissions de grandes écoutes et de divertissement font plus d’audience que celles qui essayent d’élever le débat, et les vidéos internet les plus regardées ne sont certainement pas celles de vulgarisation scientifiques.

A croire que les hommes préfèrent être trompés pour pouvoir ensuite protester, plutôt que de prendre eux-mêmes les choses en main au risque de devoir payer de leur personne. Il est toujours plus facile de parler que de faire.   

24/02/2019

Sur la pensée stéréotypée

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Quelques soient les précautions que l’on prenne lors de la formation de notre jugement, nous pensons quotidiennement à coup de stéréotypes et de préjugés. C’est que nous ne pouvons point faire autrement au risque de nous embourber dans des précisions infinies. L’esprit conceptualise, classifie, ordonne, érige des tableaux et établi des schémas de penser, en un mot, il crée des raccourcis. Nous évitons d’entrer dans les détails d’un fait nouveau pour survoler et balayer d’un regard afin d’établir un état des lieux. Cette analyse de première approche se constitue  à partir de notre expérience, c’est-à-dire de la somme des connaissances que nous avons retenues et qui orientent notre regard sur le monde. Ce balayage, aussi réducteur soit-il, marque la découverte de l’inconnu et de l’étranger, il est un héritage de notre animalité car on s’assure de la stabilité d’une situation, or tout ce qui est nouveau perturbe un temps cette stabilité. L’étranger est-il ou non un danger pour nous ? On juge à coup de stéréotypes ce qu’on ne connait pas, et de cette manière on juge autant l’homme nouveau qu’une discipline nouvelle, autant une civilisation lointaine qu’une idée neuve.

 Etrange est cette obligation morale que vous imposent certains en vous reprochant de juger trop vite. « On ne peut pas ranger les gens dans des cases », entend-on. Catégoriser, c’est ordonner, et il faut d’abord ordonner le tout pour ensuite rentrer dans les détails du particulier. Or ces mêmes personnes qui dénoncent avec tant de véhémence les catégorisations et qui se targuent de suspendre leur jugement sont souvent celles qui pensent d’abord le général de manière stéréotypée, peinant à entrevoir la nuances des détails. Elles s’abstiennent de juger non pas parce qu’elles ont saisi la complexité d’une individualité, mais d’abord parce qu’elles craignent elles-mêmes le jugement d’autrui, et elles le craignent d’autant plus quand ce dernier établi un classement selon des critères tels que l’intelligence, le courage, la clairvoyance, les connaissances, etc., ayant peur de se retrouver dans les bas fonds du classement subjectif établi dans l’esprit de l’interlocuteur. Leur problème est avant tout narcissique, non pas intellectuel. Au contraire est-ce si mal de reconnaitre la supériorité ou l’infériorité d’un autre dans un domaine précis, et seulement dans un domaine précis. Deux étalons s’étudient de prêt avant d’engager le combat, car rien ne sert de donner des coups de sabots si l’on sait d’avance qu’on ne fait pas le poids.

 Le mal ne vient pas de ce que l’on catégorise instinctivement des compétences ou des aptitudes, mais du fait que l’on catégorise des personnes pour qui elles sont (dans leur entièreté) comme le font les racistes et autres xénophobes. Ils ne jugent pas à partir de critères particuliers propres à l’individu mais à partir de la totalité de la personnalité de l’autre, et ce en lien avec ses origines. Plus encore, est raciste celui qui croit que l’origine biologique fait la personnalité, idée que l’on sait aujourd’hui être des plus fausses. Le pédigrée de la noblesse a autant engendré de grands et vertueux batards comme de biens vils et abrutis enfants légitimes. En résumé, le racisme est toujours nécessairement une pensée stéréotypée, c’est-à-dire se bornant à des critères généraux. Mais reconnaitre la supériorité de l’intelligence de Thalès dans le domaine des mathématiques n’est pas une tare, ni un préjugé, c’est un fait. Il est aussi vrai que certains hommes ont plus de compétences que d’autres et qu’ils se font plus intelligents dans leur domaine.

 Ne croyons pas que l’inégalité intellectuelle et physique parmi les hommes établisse une hiérarchie entre les hommes. Einstein a beau être le paradigme du génie, il a beau avoir contribué au progrès technique d’avantage que beaucoup d’entre nous, il ne vaut pas, en tant qu’homme, plus que l’ivrogne du village. On ne peut pas, selon le droit français, mesurer la valeur d’une vie au regard des compétences de chacun. La vie de l’imbécile est aussi inestimable que la vie du génie. Cette idée est théorique et non pas pragmatique mais elle est essentielle pour qui cherche à établir la justice parmi les hommes.

 

21/02/2019

Sur devenir fou

PEINTURE : ARMEN GASPARIAN - LE FOU ET LE ROI
Gasparian, le fou et le roi

Certains jugent comme fous ceux qu’ils ne comprennent pas. D’autres aimeraient faire croire qu’ils le sont, car peut-être, pensent-ils, la folie attirait sur eux une forme d’empathie. Croient-ils que le fou à la vie plus facile ? « Je suis fou, se disent-ils, donc je suis innocemment fou, je suis fou, et ceci explique cela ». Ne croyez pas que la folie est un don de la nature.

Qui voudrait être fou, génialement fou? Ne faut-il pas être fou pour rêver d’un tel état ? Oublient-ils que la folie handicap plus qu’elle n’élève, qu’elle handicap l’homme en même temps qu’elle lui aliène l’esprit, mais surtout, qu’elle handicap l’entourage qui s’occupe du fou. Le fou vit sa vie de fou quand la famille se plie, se tord, se soumet, pour permettre au fou de vivre sa vie de fou. On lui pardonne parce qu’il est fou, mais pardonnerait-on à un non fou d’agir en fou?

Le fou ne choisit point, il subit, entièrement déterminé par sa folie, aussi le déresponsabilise-t-on. C’est cette part de responsabilité qui lui incombe que le non fou qui se voudrait fou entend fuir, pour se décharger du devoir d’assumer, pour ne plus porter ses actes et ses conséquences, et enfin pour avoir le droit à la compassion que l’on accorde au fou. Cette folie s’appelle lâcheté, faiblesse, couardise, ou encore désespérance, dépression, asthénie.

Ne point parvenir à s’accorder au monde, et on se sent tel une fausse note dans l’harmonie générale de l’existence, tel une dissonance dans la résonnance de l’être, la folie apparait alors comme une porte de secours, une petite trappe de lumière, plutôt sombrer et s’affaler sur un lit de sangle que de s’efforcer à tenir debout contre vent et marée. C’est oublier l’intermédiaire, savoir poser un genou à terre, relever la tête, fixer le ciel, et se propulser pour mieux s’élever.

La folie n’est pas dans l’ignorance, elle est dans l’étroitesse de l’esprit, dans le fait de juger l’autre comme fou parce que ne nous comprenant pas. Devenir fou, c’est borner son esprit, c’est ne point pouvoir l’élargir, c’est ne point savoir faire reculer l’horizon de son champs de vision. Le fou est limité, cerné par un mur, et tout ce qui est étranger à ce mur est comme l’abime, noir et obscur, impénétrable, indiscernable. Le fou façonne et ploie un monde à son image, un monde qui n’est qu’à lui, pour lui, un monde où l’autre est un accident, une éphéméride, et l’on reconnait ce fou en qu’il se brise face à un monde qui lui résiste. Le fou ne fléchie pas, il tient droit, il tient ferme, ou il se rompt.

Qu’avons-nous à gagner à être reconnu comme fou, si ce n’est d’être privé de liberté car jugés comme impotent, dangereux, bizarre ? Qu’avons-nous à gagner si ce n’est à perdre en santé shooté par la chimie, quand une molécule nous sauve d’un côté pour mieux nous détruire de l’autre ? Les fous ne voudraient point être fou, et en cela ils se font plus raisonnables que ces hommes de raison qui voudrez nous faire croire qu’ils sont fous.

30/01/2019

   

Sur Berkeley

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Berkeley est le paradigme extrême d’une forme d’absurdité de la philosophie. Cet idéaliste considère que les choses non-conscientes et non-perçues, par un esprit conscient, n’existent pas réellement en dehors de cet esprit qui perçoit. Sans sujet pour la concevoir, la nommer, la désigner, une chose n’est pas.

Dans son ouvrage Berkeley essaie de démontrer l’impossibilité qu’auraient des choses réelles (extérieures à nous) pour s’imprégner en nous, nous influencer, et devenir des idées. Son argument fétiche est d’inciter le lecteur à regarder en lui-même, de prêter une attention particulière à son intériorité, et à constater en son âme et conscience, et avec une évidence claire, la vérité émerger : tout n’est qu’idée et les choses n’ont pas de réalité au-dehors de nous. « Vous ne me croyez pas, répète-il, examinez vos propres pensées ». Ce type d’argumentation n’a d’effet que sur les ouailles et leur pasteur.

En outre, alors qu’au début de son ouvrage le philosophe prête une attention particulière aux idées abstraites, qu’il décrit comme choses confuses, il tombe dans son propre piège dès l’instant où il essaye de définir l’âme/l’intelligence comme quelque chose d’actif. En effet, pour lui, les idées étant inactives, il lui fallait trouver une entité capable de les mouvoir, rôle dévolu à l’esprit. En l’occurrence Berkeley entendant par « idée » autant les choses de la pensée que les choses du monde. Arbre, soleil, ciel, sensation, tout cela n’est qu’idées. Bref, Berkeley s’emmêle les pinceaux, surtout quand il se réfère à des idées encore plus abstraites et confuses pour essayer d’expliquer des concepts qu’il voudrait évident. En résumé, pour lui, les idées sont produites par notre âme et par Dieu (en ce qui concerne les choses du monde). Tout n’est qu’esprit.

Cette pensée n’est possible qu’après la révolution cartésienne, c’est-à-dire après avoir placé le sujet le centre du monde. Tous nous accorderons pour dire que le monde n’a pas besoin de l’homme pour exister. Pourtant, la philosophie de la connaissance s’est engagée, avec Descartes, sur un tout autre chemin, faisant dépendre le monde de la conscience qui le perçoit.

Aucune théorie idéaliste, poussait à son aporie, ne pourra éviter le paradoxe du soliloque. Si tout ce que le sujet (JE) connait n’est qu’idées, alors rien ne peut prouver logiquement qu’il est possible que d’autres personnes existent en dehors de lui (MOI). Le cogito devient littéralement  le centre du monde, d’un monde qui est par et pour lui, un monde où l’autre n’est qu’une idée. Je vois d’ici l’idéaliste voulant nuancer son propos. Mais s’il vous dit que vous n’existait plus dès qu’il a le dos tourné, n’hésitez pas à lui rappeler votre présence d’un grand coup de pied dans le fessier.

Nul besoin d’argutie, nul besoin d’être prolixe, pour contrecarrer cette pensée. Si Berkeley était aussi convaincu qu’il en a l’air (ce qui en vérité n’est pas le cas, l’auteur indiquant souvent qu’il situe sa réflexion dans le domaine du possible), pourquoi prendre le temps d’écrire un livre ? Et avec quel papier ? Qui veut-il convaincre ? N’est-ce pas avouer que l’on prend en compte l’existence des autres ? Les choses ne sont pas des idées.

Dire que le monde tel qu’il est représenté par l’homme est dépendant de cette représentation, ce n’est pas dire que le monde n’est pas. Mais plus encore, le monde n’est pas à l’image de l’homme car aussi bien le lapin que la tortue détectent et évitent le précipice. Notre seule particularité est notre pouvoir de nommer les choses. Mais nommer les choses ce n’est pas les faire dépendre de nous. Certaines espèces végétales ou animales ont une manière à elles de nommer. « Attention danger », signaleront les arbres à leurs congénères, « vous y trouverez de la nourriture », bourdonneront les abeilles à la ruche après avoir exploré la faune et la flore des environs.

Ce n’est pas l’idée qui fait le monde, mais le monde qui fait l’idée.

16/12/2018