A chacun son avis sur tout et n’importe quoi, ou dédicace aux hommes de la Science.

 

Nicolas Copernic — Wikipédia
Pendant que Pto l’aimait, Coper nique.

 

Que chacun se crée son propre avis, c’est une tendance, que chacun partage son opinion, une évidence, et il est bon que le citoyen progresse dans sa réflexion au fil des discussions. Socrate n’avait d’autre intérêt que de permettre à chacun d’exercer son intelligence. Mais se créer son avis, élaborer un jugement, c’est-à-dire sortir du simple cadre de l’opinion (une idée de quelque chose sans un appui concret pour la nourrir), se créer un jugement rationnel et sérieux donc, nécessite toujours du temps. On ne pense pas bien l’actualité dans l’actualité, le manque de recul ne permet pas d’englober le branchage des causes et des effets. On se laisse perturber par le vent qui secoue les feuilles au lieu de se fixer sur des racines fermes et solides.

L’opinion spontanée s’embarrasse trop souvent de sentiments. On pense ce que le cœur nous dit, on s’émeut devant le macabre, on croit ce qui nous rassure, bref, on a envie vivre. Pourtant, qui veut penser le monde ne peut qu’être contraint de s’élever sur sa montagne et trouver une vue d’ensemble pour juger, d’après la raison et non le cœur ; juger ce qui est juste, ce qui est vrai, et non pas ce qui est beau, ou ce qu’il l’arrange. Platon confondait déjà le Beau avec le Bien, alors que la vérité, elle, ne s’embarrasse pas plus de morale que d’esthétique. « Et pourtant elle tourne ».

A chacun son propre avis, donc, relève de deux phénomènes historiques modernes imbriqués l’un dans l’autre, puisque le second est conséquence du premier. Le premier est le suivant, le développement et la mise en forme de la notion d’individu, c’est-à-dire la conception par chacun de sa propre identité et de sa propre personne, comme personne unique et irremplaçable. « Je suis, j’existe », et parce que « j’existe » « j’ai le droit de ». A partir de Descartes Le monde peut se décentrer au point où ce n’est plus le monde qui fait le sujet, mais le sujet qui fait le monde, l’ego pouvant placer sa propre vie comme étant le plus précieux des trésors. Néanmoins, la conception d’individu, si on pense l’expérimenter au plus profond de notre âme et ce quotidiennement, n’est pourtant pas une notion qui va de soi, critiquée avec force, par Freud, Husserl, Wittgenstein, et plus loin encore, par celui qui offrait un autre schème de penser pour concevoir le monde, Spinoza. Car oubliez l’inconscient freudien sans les motifs de Schopenhauer, et oublier le Vouloir-Vivre de Schopenhauer sans le conatus de Spinoza, qui est une réponse rationnelle aux démonstrations métaphysiques et brillantes, mais néanmoins erronées, de Descartes. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », trompez-vous d’une idée et la théorie s’ébranle.

Le second phénomène mentionné – conséquence de l’émergence d’une certaine interprétation de l’ego dans l’éthique moderne -, est le déclin des formes d’autorités, et entendez par autorité : personne ou fonction légitime pour tenir un discours sur un sujet précis. C’est le déclin généralisé de l’autorité des enseignants dans leur classe. Le métier d’instituteur n’est plus auréolé du même prestige qu’il y a cinquante ans, il doit justifier sa place auprès de certains parents, certains enfants, le diplôme ne suffit plus. C’est le déclin de l’autorité politique, suivant cette forme de guignolisation, où le président n’a plus pour le protéger du mépris des hommes que la lourdeur de l’institution qui l’entoure. La fonction ne garantie plus le respect. C’est le déclin, depuis longtemps, de la parole du curé et des évêques, et aujourd’hui, phénomène nouveau, c’est le déclin des scientifiques et des experts.

Ce dernier point est à comprendre de deux manières. Tout d’abord parce que nombres d’experts n’obéissent pas au principe de neutralité de la connaissance, c’est-à-dire que leur expertise est motivée par d’autres intérêts, souvent financier, que la simple recherche de la connaissance, quand Galilée et Newton n’avaient d’autres soucis que la vérité telle qu’elle se présentait à eux. Ensuite, c’est la confusion qui s’établit entre les individus légitimes pour parler d’une cause et de ceux qui ne le sont pas mais qui envahissent néanmoins le débats, parfois placé à des hautes fonctions, avec de hautes attributions. Nous sommes dans la société du conseil, et l’on vous conseille sur tous et n’importe quoi, même quand vous ne demandez rien. C’est que chacun à sa camelote à vendre. « Mais laissez-moi donc mourir tranquille, cela ne m’intéresse pas de vivre dix ans de plus si c’est pour me faire torcher le derrière par une infirmière ou pour baver dans un bavoir. Je ne veux pas être une charge pour mes enfants, je ne veux pas être le père Goriot. » Les génies survolent leur siècle, c’est pourquoi ils sont rarement compris de leur vivant, il y a trop de jalousie chez leurs contemporains, eux qui ne savent pas réaliser des œuvres aussi belles.

Retenez ceci, pour progresser à la guitare, je préfère recevoir les conseils plutôt d’un guitariste que d’un joueur de flûte, aussi bon soit-il. Pour progresser au basket, je préfère recevoir les conseils plutôt d’un basketteur que d’un footballeur, même s’il s’appelle Zizou, et pour progresser sur ma connaissance de Günter Anders, je préfère lire des hommes qui ont étudié longtemps Günter Anders plutôt que des hommes qui ont étudié longtemps Aristote. Le mieux étant de moi-même lire et relire son œuvre avec mon propre temps. Cela vaut pour toute chose, même en matière de virologie.

Toujours est-il que la vérité est l’objet de la science, la science qui à l’origine signifie : l’organisation des connaissances. L’homme qui se construit un jugement devra nécessairement puiser dans les différentes branches de la science pour éclaircir et compléter son jugement. Ne le pouvant point, il est alors obligé de faire confiance, mais qui mérite notre confiance, si ce n’est l’homme désintéressé de tout profit, simplement amoureux de la vérité, ou motivé par l’idée de sauver des vies ?

27/05/202

Du détail au mystère

Lumière et couleur, la théorie de Goethe (le matin après le déluge ...
Turner

Et si nous en avions trop fait ? Et si nous en faisions souvent trop, principe de précaution oblige ? Ne sommes-nous pas flaubertiens, c’est-à-dire, n’exprimons-nous pas le besoin de nous entourer d’évènements et de drames pour nous sentir vivant ? On court on s’agite, on court, et l’on se croit grand. Vivre n’est plus un problème chez nous, nous vivons malgré nous, alors n’éprouvons-nous pas la nécessité de ressentir la vie davantage ?
Non, et encore non. Le besoin d’émotion n’est pas à chercher dans la richesse, mais dans notre nature. Zola a dépeint des époques où des hommes qui n’avaient que la faim au ventre se laissent pourtant envouter par des histoires de bassesse. C’est le cancan, la rumeur, le bouche à oreille, c’est Gervaise qui trime, les Lorilleux qui méprisent, ou encore la famille Maheu qui se révolte. Il suffit de lire Zola, et avant lui Balzac, Stendhal, Hugo et tant d’autres, pour comprendre que la nature des hommes ne change pas, ou pas aussi vite qu’on aimerait le croire. Seulement, là où Bovary était d’une classe restreinte, elle est aujourd’hui plus nombreuse.
L’évènement est essentiellement création, orientation du regard, disait Baudrillard, Société du Spectacle, écrivait Debord ; sans doute avaient-ils copié Anders sans le savoir, puis Francfort aussi, mais sans doute avaient-ils aussi tous compris la nature du monde qui advenait, avec derrière la mire le doigt de Nietzsche et l’œil de Tocqueville. Mais le fusil appartenait à Platon. Relisez la République et ses mises en garde sur les défaillances de la démocratie. Tout y est déjà résumé.

Je ne crois point à la fatalité, mais à l’évolution. Je ne crois point à la décadence des sociétés, mais à leur mutation. Et je ne pense pas que nous soyons nécessairement sur une courbe descendante, mais de transformation, suivant le bon mot que Lavoisier aurait emprunté à Anaxagore. (Rien ne se créait, etc.)
Que la nature se régule ne veut pas dire qu’elle y réussit toujours, et plus la force qui s’y oppose est grande, plus la force capable de l’anéantir le sera davantage. Un affect ne peut être détruit que par un affect contraire beaucoup plus fort que lui, pour ne renvoyer qu’à Spinoza, philosophe de la nature.
Un des principes primordiaux de la physique est le principe d’équilibre de l’énergie. Les forces que l’on observe (mais pas nécessairement la loi fondamentale de l’univers, j’y reviendrai plus loin), tendent à se stabiliser, ce que sur Terre on nomme équilibre pour la matière, harmonie pour l’esprit. Mais cette compensation des forces peut entrainer dans son mouvement la destruction, ce que l’on nomme encore, à notre échelle, régulation. C’est cette pelote de poussière qui devient Planète, ce résidu de planète qui se fait astéroïde, c’est un mouvement de galaxie, un mouvement de nébuleuse. Nous sommes nés d’une étoile, et nous obéissons aux règles qui régissent les étoiles. La raison n’y pourra rien changer. Nous aurions beau savoir ce que veut dire aimer que nous aimerions encore.
Je disais donc que nous ne sommes pas certain que l’équilibre soit une loi fondamentale de l’univers, seulement de ses parties. Les Grecques appelait cosmos cette partie ordonnée, visible et compréhensible, mais l’univers, quant à lui, rien n’est moins sûr. Tout dépendra de son mouvement, s’il en a un. Dans un univers en extension infini, toute énergie est vouée à disparaitre, l’équilibre n’y est que l’illusion d’un instant et du hasard des chocs à venir. Il faudrait autrement que la matière ait la propriété de se créer ex-nihilo. L’idée de stabilité n’a de sens que dans un univers stable et figé. Andromède semble nous vouloir nous dire l’inverse. Et dans le troisième cas, dans l’hypothèse d’un univers rétractable, alors le mouvement apparait comme une alternance de créations et de destructions, mais non de stabilité du contenu.
Mais là encore, je ne fais que des suppositions. Car il se pourrait que l’univers ne soit pas plus un contenant que ne l’est un bol d’air, et que nous ne soyons pas plus dans lui que l’électron n’est dans l’atome. Non, l’électron « fait » l’atome comme l’idée fait le monde.

26/04/2020

La vie comme Volonté de puissance

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Albert Lynch 

En renversant notre regard sur l’essence du monde, en ce faisant plus spinoziste et moins nietzschéen,  on changerait la donne, on s’armerait contre la relativité des valeurs qui conduit au nihilisme et nous donne à croire que « tout est permis » depuis que « Dieu est mort ». Non, la loi du plus fort n’est ni une loi de la nature, ni un principe de l’évolution, c’est une loi de l’esprit qui interprète le monde pour lui donner un sens.

Aussi, pourrait-on dire, le vivant n’a d’autre essence que la caractéristique spinoziste du conatus de « persévérer dans son être », c’est-à-dire de continuer à exister. Cette essence est elle-même déterminées par les lois du cosmos qu’étudie physique. Par conséquent, nous pouvons considérer la puissance comme un accident de la volonté, l’expansion comme une conséquence, et non plus comme des propriétés intrinsèques à la nature des choses.

Revenons un peu en arrière avec l’esprit le plus perspicace du XVIII siècle européen. L’idée de Volonté comme force motrice du monde prend forme avec Schopenhauer dans son livre majeur Le Monde Comme Volonté et Comme Représentation. La Volonté, ou Vouloir-Vivre, est une, nous dit-il, indivisible et aveugle. L’on ne peut rien en dire. Mais la qualifier d’une et aveugle, n’est-ce pas déjà en avoir beaucoup trop dit ?

Sa manifestation la plus aboutie est la conscience humaine, là où la Volonté prend conscience d’elle-même (pléonasme). Vouloir, comme on l’entend de nos jours, c’est-à-dire comme l’expression d’un désir intellectuel ou d’une autodétermination rationnelle, n’est chez Schopenhauer que l’expression intelligible de cette force qui anime la nature. En résumant grossièrement, Schopenhauer nommera « motifs » ce que Spinoza appelait « affects », soit toutes les forces extérieurs aux conatus qui le déterminent dans un sens ou dans l’autre, jusqu’à la mémoire des sentiments. Cette présentation est simplifiée à l’extrême, mais dans ces deux admirables œuvres de la philosophie, l’homme n’est plus présenté comme un être à part du monde fruit d’un entendement divin, il est un produit de la nature, crée de la même matière que la terre, et les forces qui animent le monde sont ancrées dans sa chair, ce sont les forces de l’univers. La découverte des atomes et la plongée au cœur des étoiles donneront crédit à cette compréhension du monde. La complexité du psychisme humain n’a rien d’extraordinaire dans le sens où il n’est pas transcendant, tout au contraire, il est le résultat du développement de la vie dans la matière, une image de la volonté dans ce qu’elle est de plus primitive. La raison est à la passion ce qu’une planète est à son soleil.

Nietzsche reprendra cette idée de Volonté qu’il nommera Der Will Zur Macht, littéralement la volonté vers la puissance, et non de puissance. Dans cette notion s’inscrit l’idée de force et d’expansion, idée que la volonté est portée à s’affranchir des contraintes et des résistances, par-delà elle-même, ce qui, en prolongeant le raisonnement fait du conflit la source de la vie. Avec Nietzsche on ne parle plus d’une volonté mais d’une infinité de points de puissance.

Nonobstant le manque de précision conceptuelle que je présente ici, c’est bien la représentation qu’elle amène et qui sert de base aux valeurs du XX siècle, d’Ivan Kaliaïev à Hitler telle que dépeinte par L’Homme Révolté, que j’interroge. Je vous propose de méditer avec cette idée que l’évolution et l’adaptation ne se restreignent pas à des histoires de luttes et de conflits territoriales, de la survie d’un plus fort au dépend des plus faibles, mais aussi et surtout de reproduction, de création amoureuse, d’un panel de couleurs, de chants et d’ingéniosité. Non, l’homme des cavernes n’est pas davantage porté à régler ses comptes à coup de gourdin qu’à coopérer, s’entre-aider, partager, et il n’est pas plus dans l’essence de la vie que de vouloir conquérir tout ce qui est inerte, en le possédant dans un jeu de pouvoir, que de s’harmoniser avec la pierre pour que chacun y trouve sa place.

10/03/2020

Sur le mythe de l’individu et de l’homme qui se fait lui-même

L’image contient peut-être : personnes assises, plein air et nature
Pissarro, La sieste.

Descartes est l’un des principaux fondateurs  d’une idée ô combien essentielle qu’est l’idée d’individu. En posant les premières pierres du cogito « je pense, donc je suis », il opérait une révolution dans la marche des idées dont transpire la modernité. En découvrant d’abord sa propre existence, l’homme n’était plus fait par le monde mais le monde était fait par l’homme. Beaucoup considèrent le cogito, et par digression l’ego, le sujet et l’idée même d’individu, comme des évidences, et peu les interrogent, les questionnent, jusqu’au point où certain sont capables de dire « qu’ils se sont fait par eux-mêmes », signe évident de leur méconnaissance du monde ou d’une égocentricité assumée. Il y avait pourtant, dès l’âge de Descartes, des forces de contestations pour contredire et proposer d’autres regards tout aussi vrais, tout aussi sérieux, mais l’on a préféré croire en l’existence du libre arbitre, comme créateur de sa propre pensée, et conditionné par une volonté divine toute puissante, parce que la théorie était davantage en phase et en harmonie avec le cadre religieux de l’époque ( Descartes respectant le Dieu chrétien), plutôt que d’envisager le caractère essentiel de la détermination et des forces aveugles d’une nature sans finalité qui non seulement nous surpassent mais nous constituent, entendez chanter Spinoza.

Il n’est point vrai que je sois totalement maître de mes opinions (autrement ni la rhétorique ni la pub n’existeraient), comme il n’est point vrai que je sois complètement maître de ma pensée, ce que Descartes ne niait pas par ailleurs, puisqu’il concevait la pensée comme une substance sans frontière en complément des corps (étendu). Les pensées viennent, défilent et passent, liées et reliées aux idées de tous, donnant vie à cette substance pensante ; et il est souvent pénible, voire difficile, de n’en saisir qu’une seule pour en remonter le filon et la nouer à d’autres afin dire que cette idée était  « mon idée », « mon opinion », « ma pensée ». Voyez comme nous sommes envahis au quotidien par ces choses qui tourbillonnent dans notre tête, ces préoccupations futiles qui nous obsèdent et nous épuisent, ces questions plus graves qui s’accaparent et nous privent de notre sommeil, ces formes et ces images sans logiques qui précèdent la nausée d’un corps malade. On se retourne, s’agite, et rien n’y fait, le ventre gouverne la tête. Cogiter, c’est penser malgré soi, et c’est fatiguant, le cogito est donc une chose pensante, mais non pas un sujet qui guiderait ses pensées libres de droit. Il faudrait dire « ça pense », et non pas « je pense », remarquait Nietzche, car où suis-je le maître là dedans ? Même quand il s’agit d’écrire, je trouverai toujours chez les autres une partie de moi-même, de ce que j’ai à dire, et un texte qui ne ferait référence à rien serait un texte qui ne tiendrait sur rien ; les surréalistes ont approfondi quelques verres après l’école. Hélas, les idées sont toujours les idées d’une époque, et même Einstein que nous aimons tant venter n’est pas le créateur de ses théories, il est seulement le traducteur et l’interprète des idées Physiques de son temps. Sans l’histoire qui le surplombe, sans les savants qui l’ont précédé, accompagné, instruit, et sans leur collaboration, Einstein n’aurait pas pu rêver de son rayon de lumière, il n’aurait su limer son intuition, et son génie resterait tout relatif. Plus encore, Einstein n’a pas dit la vérité, et il le savait, il a seulement proposé un plan de pensée plus adéquat aux observations physiques.

Chacun se croit important parce que singulier, et beaucoup prennent trop aux sérieux ce qu’ils ont à dire. En même temps, comment peut-il en être autrement quand nous vivons avec notre propre chair, sous notre peau, avec nos propres neurones, traçant notre propre histoire, portant notre propre souffrance et partageant nos propres joies ? Ce sentiment ne nous est pourtant point propre. Mais la vérité de l’homme n’est pas la vérité du monde, et un individu ne compte pour rien dans l’ordre cosmique. Nul ne saurait changer le cours de l’histoire et graver son nom dans le marbre de l’éphémérité sans mettre masses et foules en mouvement. Que vaut l’homme glorieux, quand le soleil s’évapore ? Et dire que le monde a commencé comme une pelote de poussière sous un lit.

« Vous êtes important », « vous le valez bien », n’est-ce pas plus vendeur que « vous ne valez rien » ? On parle d’estime de soi, il faut que chacun se sente bien dans ses pompes et dans sa graisse, et voilà qu’à côté du fast-food prolifèrent les médecines douces, les chamanismes des temps modernes, les pratiques sportives, intellectuelles, pseudos scientifiques, celles qui entendent recentrer le sujet sur lui-même pour lui permettre de faire corps avec le monde ; il y aura toujours un vendeur, derrière les bons conseils, pour faire commerce des remèdes du bien être : « Just do it ».

L’estime de soi, c’est être important à ses propres yeux, et on vous montrera la démarche à suivre. L’homme heureux dégage une énergie d’entrepreneur investi, bien coiffé dans son tailleur, avec son parfum et son déodorant philtre d’amour antitache blanche, antitache marron, antitache rouge, il porte un téléphone dernier cri « Think different » (allégez vos soucis, l’argent est chose futile), roule dans une voiture sans prix, et il est rebelle parce qu’il entretient sa barbe avec la mousse et le rasoir des hommes viriles, quoi que sensibles car il s’est fait tatouer une maxime philosophique sur l’avant bras. Remarquez que la même mousse et le même rasoir peuvent servir exactement de la même manière autre part ; blanc œufs battus en neige pour les hommes, bleu mer turquoise pour les femmes, nous ne sommes que des bêtes à poiles. C’est un portrait unique d’une personne unique parmi une foule unique d’individus semblables. Ce n’est pas moi qui caricature mais la publicité et toutes ces images qui offrent une idée du bonheur selon une théorie de pensée qui croit dure comme fer en l’existence de l’ego, du sujet, de l’individu, du libre arbitre, et de la capacité à « se faire soi-même », en somme, c’est là un bonheur trop superficiel pour sauver tout un monde.

Notez que les hommes qui se font eux-mêmes – en mettant de côté la culture dans laquelle ils sont nés, leurs parents, leurs familles, les infrastructures pour se déplacer, pour s’instruire, pour manger, pour se soigner, la langue dans laquelle ils parlent, ils pensent, le sommier sur lequel ils dorment, etc., – notez donc, nonobstant ce qui précède, c’est-à-dire le monde, qu’ils font toujours parti d’un réseau d’hommes qui « se sont fait eux-mêmes » et qui s’entraident les uns les autres à réussir, par eux-mêmes, à se faire eux-mêmes, réussite qui dans leur bouche signifie, « avoir un max de tune et de reconnaissance ». De mon côté je voudrai dire à mes élèves que l’essentiel est ailleurs, mais comment le pourrai-je quand les trois quart d’entres-eux n’ont rien mais inspirent à tout.

15/02/2020

 

Le Big-Bang à l’épreuve de la philosophie

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Il est dit que le son n’est pas perceptible dans le vide de l’espace. La plus grande explosion que l’Univers ait connue fut-elle aussi la plus silencieuse?

Si l’imagination ne résoudra pas les problèmes de la création, il est en notre pouvoir d’interroger le peu de connaissances que l’on détient sur le sujet. Les astrophysiciens me riraient au nez, je n’ai pas leur formation, mais ils ne seraient pas davantage certains de leur savoir que nous le sommes de la force du doute. Comme nous, le cadre de leur connaissance a des limites, non pas du seul Univers, mais des facultés de l’esprit. Évitons de nous faire théologien en voulant absolument démontrer des principes que l’on poserait petitio principii.

Il n’est pas dit que le Big-Bang ne naissait de rien, il est dit que l’on n’en sait rien. Nos connaissances réelles s’arrêtent aux frontières de Plank, la plus petite unité théorique de temps. Quelque chose pouvait être déjà là, ou pas, et le mystère reste entier. Aussi, philosophes, remarquez au passage, dans l’hypothèse d’un univers en rebond, c’est-à-dire, grossissant, puis se rétractant en un point infime pour rebondir de nouveau (le Big-Bang/Big-Crunch), que l’idée de « L’Eternel Retour »  prend alors un sens différents, le monde se reproduit sans fin. Remarquez que ces idées se marient aussi aux définitions spinoziste ; si l’Univers est la « Nature/Dieu », alors, selon la définition de la substance chez Spinoza, il était toujours déjà-là, car il appartiendrait à son essence d’exister. Le temps n’est plus alors qu’une modalité. Il ne s’agit plus de penser l’Univers comme une suite et une succession événements, mais comme un tout immuable et éternel auxquels ont attributs des affections, c’est-à-dire, différents modes de perceptions. En ce qui concerne la forme générale de ses hypothèses, la science ne nous en dit ni plus, ni moins, elle se contente simplement de détailler davantage le contenu, non le contenant.

Certaines de ces hypothèses envisagent que l’espace et le temps soient intiment liés, au point où l’un et l’autre pourraient être une même chose, mettant hors-jeu nos catégories d’avant, de maintenant, et d’après. Ce n’est point la une découverte scientifique, mais une proposition théorique, un résultat auquel vous pourriez parvenir en partant de l’esthétique transcendantal kantien, ou encore de la métaphysique spinoziste*. Cependant, je voudrai remettre en doute l’exemple d’un Univers contenu, à son commencement, dans une tête d’épingle. Pourquoi ? Car, par définition, le commencement de l’Univers est aussi la création des idées d’espace et de temps, et en conséquence, on ne peut mettre en perspective une unité de grandeur « tête d’épingle », avec rien. Ceux qui le font, le font toujours et nécessairement en imaginant un contenant vide et abstrait à grandeur d’homme dans lequel tiendrait cette tête d’épingle, ce qui est absurde, puisque cela reviendrait à dire que le temps et l’espace ne sont pas des propriété de l’Univers, mais existerait en dehors, par exemple, dans un Univers englobant le nôtre. Problème, les multivers ne résolvent en rien les questions de la cause et des origines, car nous pourrons toujours remonter la chaîne de causalité, insatisfaits de ne pas comprendre le pourquoi du comment. Finalement, les théories les plus abouties que nous avons, sur ce sujet, ne sont pas scientifiques, mais philosophiques, et concernent plus précisément la philosophie de la connaissance.

Pour répondre à ma question initiale, il n’est pas prouvé que le Big-Bang doive être conçu selon l’idée « d’explosion ». L’explosion sous-entend une importante décharge d’énergie en un instant précis. Ce n’est pas la question d’énergie que je remets en cause, mais la question de l’instant. L’instant est peut être un non-sens quand l’on se situe à « l’origine » de l’Univers, puisque l’instant est un moment de la temporalité, et que la temporalité n’est connue qu’après le Big-Bang. Au lieu de parler  d’explosion, on pourrait aussi bien parler d’accélération, de grossissement, ou d’un phénomène que l’on ne conçoit pas encore.

En ce qui concerne le son, il n’est rendu possible que lors de la création de la matière. Il n’est pas impossible qu’au commencement, quand toute la matière était condensée, que le son se fraie un chemin, mais il n’est pas aussi impossible que, l’amas de matière étant si important en un si petit espace, qu’aucun mouvement ne permettait au son de se diffuser. Sans doute faut-il des atomes particuliers et un peu de vide pour servir de support au son. En tout cas, il est probable que l’on ne puisse pas parler de « vide spatiale » au moment du Big-Bang.

17/12/2019

 

*Je suis désolé de ne pas approfondir davantage un sujet mainte fois abordé dans d’autres Propos.

Sur le temps et la causalité

J.F Millet (?)

Je vous propose un instant de mettre en doute vos certitudes.

Le temps n’est pas une propriété des choses, il n’est ni dans la matière comme effets des forces motrices et du mouvement, ni en arrière-plan comme une toile de fond dans laquelle se déroulerait l’histoire de l’univers. Le temps, écrit Spinoza, est un mode du pensée, ou encore, le temps, écrit Kant, est une condition a priori de la connaissance, autrement-dit, pour résumer, le temps, c’est dans la tête.

Remarquez que nous ne faisons pas l’expérience directe du temps conçu comme l’ensemble du passé, du présent, et du futur. Nous n’éprouvons que le présent, l’instant, le maintenant.

Alors pourquoi sommes-nous si certains de la réalité du temps, par conservation des traces ou projection ?

Nous concevons les faits et les choses comme inscrit dans une durée, c’est-à-dire suivant que les choses existent et persévèrent dans l’existence. L’existence est la durée même, il n’y a que l’esprit humain pour concevoir une distinction dans ce qui est une seule et même chose, mais retranchez la durée à l’existence, et vous faites disparaître l’existence. Les choses n’existent pas dans la durée, mais il n’y a de durée que parce que les choses existent, de la même manière que l’espace n’est possible qu’avec l’existence des choses.

Mais si le temps n’est pas dans les choses, il n’est pas responsable de l’altération de ces choses ou de ce que nous concevons comme telle, alors les choses, du moins la substance première, est éternelle, c’est-à-dire qu’elle est hors temps. Ce qui s’altère, ce sont des modalités de la matière, un corps, un arbre, une particule, mais non pas ce qui constitue la matière elle-même.

De plus, notez que le temps des terriens n’est pas le temps du cosmos, ni même le temps de l’échelle quantique, là où le concept même de durée ne semble n’avoir aucun sens.

Pourtant nous concevons l’univers comme ayant un début, un milieu, et sans doute une fin, c’est-à-dire que nous l’inscrivons dans la durée, pire, nous en faisons un créateur de temps. Mais alors le temps produit à l’intérieur de l’univers ne serait pas le temps de l’univers lui-même, car le temps de l’univers devrait lui-être extérieur, ce qui est absurde. En fait nous le considérons ainsi de notre seul point de vue, c’est-à-dire en ignorance de cause, puisque nous ne savons pas grand-chose de l’univers et de sa structure, aussi nous sommes obligés de lui projeter notre conception du temps qui n’est sans doute point le temps du cosmos.

La proposition Nietzschéenne de l’éternel-retour, c’est-à-dire l’idée que chaque chose se répète inlassablement, n’est pas plus absurde que cette proposition astrophysicienne de la relativité où tout est déjà-là à chaque instant, autant le passé que l’avenir.

En effet la physique moderne associe le temps et l’espace, produisant le concept d’espace-temps peu intuitif, peu familier, dans notre quotidien. Ce concept désigne une relation entre les choses, et il n’y a qu’un pas philosophique pour envisager que cette relation n’est pas entre les choses mais dans l’esprit qui la conçoit.

Puisque le temps n’est pas une affection de l’univers ou de l’Etre en tant que concept désignant la totalité de ce qui est, alors l’univers est éternel, comme nous l’avons montré précédemment, c’est-à-dire hors temps, alors pourquoi lui attribuons-nous une temporalité ? Nous concevons le temps parce-que nous connaissons le monde sous le principe de causalité, c’est-à-dire que nous lisons le monde suivant un chaînage de causes et d’effets. Seulement ce chaînage est toujours partiel et incomplet, car celui qui saurait retrouver la totalité du chaînage de causalité du moindre petit événement de l’univers serait en vérité en possession d’une connaissance absolue de l’univers, c’est-à-dire du don d’omniscience, de telle sorte que la connaissance de la totalité de l’univers entraînerait la disparition du concept de temps, vue que cette connaissance serait d’un bloc et sans causalité aucune. Autrement dit, supprimer le principe de causalité, et vous supprimez l’idée de temps.

L’horloge tourne, et il est temps pour moi de terminer cette réflexion.

17/10/2019

La connaissance contre la violence

Iván el Terrible y su hijo, por Iliá Repin.jpg
Ilian Répine, Ivan le Terrible tue son fils

A quoi servirait une connaissance sans réflexion, c’est-à-dire sans une mise en perspective de notre connaissance avec nos propres actions ? En d’autres termes, à quoi sert la connaissance si elle ne permet pas de se construire une éthique ?

Celui qui connaît replace l’objet de sa connaissance dans son contexte, dans le cas contraire il s’agit d’une opinion. Faire acte de connaissance, c’est toucher à l’universalité humaine, car l’action de connaitre signifie pouvoir se détacher de son expérience personnelle et de ses représentations pour atteindre ce qui est commun aux hommes à travers l’histoire et la variété des cultures, en un mot : de s’objectiver.

L’acte même d’objectivation intrinsèque à la connaissance est ce qui sauve l’homme de sa passion. Une partie de la violence puise ses origines dans l’incapacité qu’a un individu à surmonter ses frustrations, à remettre en cause ses représentations, à supporter l’incertitude, à formuler ses idées premières, celles qui agissent par impulsion et intuition – c’est-à-dire par son incapacité à guider ses pensées – ce que j’appelle « penser ». Connaitre, c’est se libérer de la violence qui est en nous, car en s’objectivant, par l’action même de penser la connaissance, on comprend ce qui nous détermine, on comprend les causes des passions et de la tristesse, on comprend l’ordre du monde, on comprend l’étendu de notre puissance d’agir ou de notre impuissance, en résumé, on se fait Esprit. J’entends par Esprit l’ensemble et l’union des pensées singulières de toute humanité. N’y voyez pas une substance telle la substance pensante de Descartes, mais une métaphore au même titre que le concept de Volonté.

A quoi bon vaincre un stéréotype si c’est pour le remplacer par un autre stéréotype ? Toute la bien-pensance n’est qu’une opposition de stéréotypes à d’autres stéréotypes. Mais voyez comme ces moralistes de bistrot sont autant animés par leurs passions que ceux dont ils dénoncent les propos. Toute cette débauche d’énergie n’est point penser, car la pensée, en s’extirpant du particulier pour saisir l’universel, se dégage aussi de la passion qui l’anime et de la violence qui y trouve sa source. Celui qui pense ne s’excite pas ni ne s’énerve, il cherche à comprendre, à mesurer, à peser le pour et le contre, il cherche à inscrire l’objet de sa pensée dans la complexité du monde. Aussi comprend-il qu’il ne sait que trop peu de chose, tout spécialiste qu’il soit.

Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me lister une série de dates historiques s’il n’est pas en mesure de les encastrer dans une suite d’événements qui conduisent à comprendre aujourd’hui et ainsi se faire une idée du bien et du mal. Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me citer d’obscures auteurs polonais ou toute la bibliographie de Zola s’il ne retrouve pas l’Homme derrière les personnages et n’en retire pas une éthique pour mener sa propre vie. Il m’importe peu qu’un homme me parle de sujets philosophiques s’il n’est pas capable de les rattacher à des expériences concrètes qui donnent un sens à son existence. Parler pour parler, non pas de ce bavardage italien qui comble le silence et le temps, mais de sujets abscons qui donnent à croire que l’on manipule des concepts quand l’on ne brasse que de l’air, n’est pas d’un grand secours pour la connaissance si ce n’est que l’on apprend à se méfier de ceux qui parlent beaucoup.

Le pédant aime étaler sa culture, certain de ses connaissances, ignorant sa propre ignorance. Il aime juger de haut celui qui ne sais pas ou ne partage pas son savoir, croyant ainsi à une forme de supériorité intellectuelle pour flatter son ego. L’on voit ses yeux s’illuminer quand il comprend enfin une idée complexe et croit la détenir comme une possession exclusive. Ignore-t-il que les idées sont la propriété de personne, quand bien-même l’on parviendrait à les vendre ? Il ne dispense pas son savoir pour enseigner et instruire autrui mais pour le dominer et le rabaisser. Il fait du savoir un outil du pouvoir, et c’est pourquoi il ne pense pas, car l’homme qui fait l’expérience de la pensée n’éprouve pas le besoin de caresser son orgueil, il ne désir que partager la sérénité naissant de la connaissance avec le reste du monde. Je trouve plus d’intelligence dans l’homme qui ignore mais qui interroge le monde avec un modeste recul et une âme d’enfant que dans l’homme qui vous parle du soleil et de la lumière tout en se dressant entre vous et l’astre du jour pour vous aveugler de son ombre. L’important n’est pas dans la connaissance mais dans le retour que l’on fait sur nous. En quoi ce savoir me permet-il d’être plus juste ? Voilà la question que tout homme qui se voudrait philosophe devrait se poser. Ceux qui s’appliquent à diffuser la raison par amour de la connaissance font acte de la plus haute vertu qu’il est donné à l’humanité de réaliser, qu’ils soient parents, amis, enseignants, youtubeurs, journalistes, éducateurs, en vérité, quels qu’ils soient.

21/09/2019

Sur l’idée de devenir ou de puissance

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Aristote définit la puissance comme la capacité qu’a une chose pour devenir, c’est-à-dire d’être changée ou mise en mouvement. Par exemple, la graine est en puissance un arbre, ou pour reprendre Aristote, une statue est contenue en puissance dans le bloc de marbre. Il faut, pour qu’elle se réalise, l’actualiser, c’est-à-dire être mise en forme par le sculpteur. Le sculpteur est la cause efficiente (ou motrice) de la statue, c’est-à-dire celui qui lui donne forme ; le bloc de marbre est cause matérielle, c’est-à-dire la matière dans laquelle la statue est taillée ; la forme de la statue sera cause formelle, c’est-à-dire si c’est un homme, un animal, une gravure ; et ce en vue de quoi est fait la statue, écrit Aristote, est la cause finale, comme pour décorer, pour offrir, pour représenter un dieu, etc.

Remarquez que le terme de puissance renvoie à la virtualité, c’est-à-dire que l’idée de puissance est toujours d’imagination, jamais réelle. L’être, c’est-à-dire la totalité des étants, est nécessairement, en reprenant les termes d’Aristote, en acte, autrement-dit, là et dans l’instant. Tout ce qui est actualisé. L’enfant est en puissance un adulte, mais en attendant il est bien en acte un enfant, or, en tant qu’il est en acte, il est parfait en lui-même. L’adulte n’est pas un développement plus parfait de l’enfant, ni la statue un développement plus parfait du bloc de marbre, ni l’arbre un développement plus parfait de la graine, il s’agit d’autre chose. Seule l’idée ou l’imagination enlèvent leur perfection aux choses présentes, en acte, car, en poursuivant mon exemple, l’objectif réel de l’enfant n’est pas de devenir adulte, cet objectif est virtuelle, en puissance, projeté par notre capacité d’anticipation, de même que l’objectif du vieillard n’est pas de mourir, mais d’être-là, actuellement, en tant que vieillard, parfait du seul fait d’exister.

Notre faculté d’anticipation, c’est-à-dire de nous projeter dans l’avenir, ou, en terme aristotélicien, de penser la « puissance » est cause de tristesse. Par exemple, espérer, c’est attendre un plus grand bien futur, c’est-à-dire faire dépendre son bonheur du devenir au lieu de l’inscrire dans l’instant. Le bonheur ne s’attend pas demain, il est là aujourd’hui où il n’est pas.

Nous nous faisons schizophrène, car notre corps est par essence toujours d’actualité, dans l’instant, quand notre esprit vagabonde dans l’hier et le demain. Se souvenir, se projeter, c’est être dans des temps qui ne sont pas, et quoi qu’hier est tout contenu dans aujourd’hui (c’est notre histoire), demain n’est pas et ne sera jamais, car dès que le futur s’actualise, il se fait présent.

Pourquoi cet obscur propos sur un sujet ésotérique me demanderez-vous ? En quoi différentier l’acte de la puissance peut-il nous être utile ? Tout l’enjeu est éthique et, en peaufinant davantage, juridique.

En matière judiciaire, on ne s’intéresse pas à ce que peut potentiellement faire un homme, mais à ce qu’il a fait, à ses actes. La prévention ne devra jamais priver un homme de sa liberté pour un geste qu’il n’a pas encore commis, ou alors on ouvre la porte au totalitarisme et à l’erreur judiciaire.

En matière d’éthique le propos 1) nous invite à repenser l’idée du bonheur, certes, mais aussi 2) nous fournit un point d’appui pour penser des questions d’actualité, questions écologiques, questions sociales. Sauver demain nécessite d’agir aujourd’hui.

Prenons l’épineux thème de l’avortement. Les anti-avortement pensent le fœtus sur le modèle du devenir, c’est-à-dire qu’ils vont dire avec justesse que le fœtus est en puissance un homme. Mais il est en puissance, et en puissance seulement, autrement-dit il ne l’est pas actuellement, alors que la femme qui le porte est au contraire actuellement femme. L’une est réellement quand l’autre est de fiction. Il n’y a donc point meurtre. On ne peut considérer le fœtus comme être humain qu’en projetant sur et en lui des critères qui ne lui appartiennent pas à l’instant, et donc qui ne sont pas vrais. Le problème ne change pas si l’on considère divine la cause du fœtus. Suivant cette logique, la cause efficiente du fœtus serait Dieu, la cause matérielle des atomes organisés en cellules, spermatozoïde, ovule, et une substance immatérielle que serait l’âme (ce qui n’est pas du tout le propos d’Aristote), et la cause formelle le fœtus. Mais, que peut-on dire en ce qui concerne la cause finale ? Est-ce devenir un enfant ? Devenir un adulte? Devenir un vieillard ? Mourir ? Est-ce simplement exister ? Et les parents alors, qu’elle place leur attribuer ? Ils ne se font plus créateurs mais intermédiaire de la volonté divine. Nous ouvrons alors un nouveau champ de réflexion. Toujours est-il qu’actuellement, le fœtus reste fœtus, animé par une âme de fœtus, Dieu n’y change rien.

21/08/2019

Sur l’analyse du psychisme


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Connaitre les causes d’un maux ne suffit pas, ni même n’est nécessaire, pour guérir de ce maux. Par exemple, savoir qu’un cancer a été facilité par un tabagisme excessif ne vous soignera pas ce cancer. Il faut, pour ce faire, des interventions thérapeutiques sur le corps, orientées par le constat que tel traitement avait tel effet récurant sur tel type de tumeurs. De la même manière, vous n’atténuez pas votre douleur au pied parce que vous savez que vous venez de vous cogner dans votre table basse. Il faut, pour ce faire, des actions sur le corps, comme masser votre orteil, voire en poursuivant votre activité pour ainsi ne pas fixer votre attention sur la douleur. Ne plus penser à ce qui nous fait du mal permet, dans une moindre mesure, de lénifier un temps ce qui nous fait du mal ; c’est l’agir, là encore, qui nous y aide le mieux. En résumer, connaitre la cause d’un mal n’est pas soigner ce mal.

Il en va de même pour les blessures de l’âme. Vous n’assouplirez pas nécessairement votre tristesse  par l’analyse de sa cause. Savoir qu’elle s’enracine dans votre petite enfance suite à un évènement traumatisant, qu’elle est liée à un mauvais moment de votre existence, qu’elle émane de votre impuissance pour réaliser vos désirs ou des échecs de votre volonté, tout cela ne suffit pas, ni même n’est nécessaire, pour remédier à la mélancolie qui vous accapare. Le soin est dans l’action, dans ce que vous mettrez en place pour occuper vos jours, dans l’acceptation de vos forces, de vos faiblesses, et de votre destin. Notez qu’un psychologue ne vous guérit pas, il vous aide à prendre conscience de vos propres vertus, il vous aide à objectiver une situation dans laquelle vous êtes engagés corps et âme, d’une certaine manière, il vous aide à vous guérir par vous mêmes. Néanmoins nous ne nous intéressons pas ici aux soins par la parole de l’esprit, mais aux soins par l’analyse du psychisme.

D’après ce qui vient d’être dit, la psychanalyse n’est pas de prime à bord une thérapie, même si elle se présente comme telle. En effet, aussi loin que vous remontrez pour comprendre la généalogie de vos sentiments, l’analyse seule sera insuffisante pour soulager vos peines. Aussi, si l’aide d’un psychanalyste peut alléger votre fardeau, vous êtes en droit de douter de son efficacité quand les années de divan s’accumulent. En outre, nous ne pouvons pas plus affirmer que la psychanalyse soigne de manière avérée que ne soigne un magnétiseur ou un pèlerinage à Lourde, et ce malgré son bon siècle d’existence. Inversement, les effets de la chimiothérapie ou des antidépresseurs, bien plus jeunes dans leur découverte, sont constatés par l’ensemble de la communauté médicale, et plus encore.

Nul doute que la parole libère, beaucoup d’entre nous aimons raconter nos vies, mêmes à de parfaits inconnus (cf Propos sur Raconter sa vie[1]). Attention néanmoins à ne pas tomber dans le piège de la parole, celui qui nous enferme dans notre tristesse. Une oreille attentive est toujours appréciable lorsque l’on traverse des situations compliquées. Mais cette aide doit nous permettre de rebondir afin de repartir de l’avant, et non pas nous enraciner dans l’agréable situation qu’est la complainte et la sublimation de nos malheurs. Il y a un certain plaisir à se contenter de la fatalité et à l’analyser sous tous ses angles, au lieu de comprendre que, si la parole peut vous préserver un temps, seule l’action est salvatrice.

Ce qui m’amène à évoquer un argument mainte fois énoncé, la psychanalyse n’est d’aucune utilité pour les miséreux, car qui est trop occupé à survivre au jour le jour n’a pas le temps de développer les souffrances liés à l’oisiveté de la richesse. Le misérable ne se pose pas la question du pourquoi j’existe, mais plutôt, comme faire pour exister demain ?

Les fondements théoriques de la psychanalyse sont loin d’être vérifiés, et ils sont loin d’être vérifiables. Je ne m’attarderai pas ici à démontrer pourquoi la psychanalyse n’a pas la rigueur d’une science, pourquoi elle est à la psychiatrie ce que l’astrologie est à l’astronomie ou l’alchimie à la chimie, d’autres l’on déjà fait (cf Livre Noir, M.Onfray, Wittgenstein, Russel, Alain, etc.) Cependant, du seul point de vue philosophique, on doit interroger la pertinence des postulats présentés. On trouve ici l’idée partagée, mais jamais prouvé depuis Descartes, de l’authenticité de l’ego ou du Moi. Chacun faisons comme s’il s’agissait d’une entité évidente allant de soi. Rien n’est moins sûr. Qu’est-ce que ce Moi ?

Supposons que le Moi soit une réalité objective, comme chacun semble ici en faire l’expérience. La théorie freudienne du rêve nous permettait de dire qu’il y aurait dans le sujet une forme de schizophrénie, parce qu’il y aurait ce Moi conscient (cogito ergo sum), et ce Moi caché ou inconscient (découverte de Freud) qui chercherait à s’exprimer à travers des rêves et des symptômes. Autrement-dit, le sujet est comme scindé. Toutefois: 1) comment ce second Moi pourrait-il savoir des choses sur Moi que ma conscience ignore (la théorie du refoulement est insuffisante), et 2) pourquoi voudrait-il me parler à travers des messages codés ? Ma réponse est la suivante : « Je » n’a rien à cacher à « soi-même », tout ce que j’ai vécu, j’en ai conscience, et il n’y a pas de Moi mystérieux, produit de mon expérience, qui chercherait à m’envoyer des signaux sur moi-même à travers un message secret. Pourquoi ? Comme nous allons-le voir, cette théorie manque de cohérence et ne s’inscrit pas dans une pensée évolutionniste.

Pour parer à un éventuel danger, la nature animale à recours à la douleur. Si je mets la main dans le feu, je ressentirai clairement un mal à l’endroit de la blessure. Le mécanisme de la douleur, aussi complexe soit-il, se veut efficace, je n’ai pas besoin de décrypter le déplaisir ou le plaisir éprouvé, il agit, je réagis, et je sauve ma main. Pourquoi en irait-il autrement avec le psychisme, pourquoi nous livrerait-il des messages sur nous-mêmes, sur des choses que nous ignorerons (ce qui est déjà absurde en soi) ayant un sens différent de la manière dont il les présente ? Qu’elle est cette force obscure qui animerait nos rêves? Se fier à l’interprétation des rêves telle que présentée par Freud, c’est rajouter une complexité superstitieuse à la simplicité naturelle. Mais s’il n’y a pas de second Moi, d’inconscient produit du refoulement, ou si sa réalité n’est pas aussi importante que la présente la psychanalyse, alors les rêves ne sont pas non plus des messages codés. Quand je rêve que je loupe mon examen demain, cela signifie seulement que je stresse à l’idée de louper mon examen demain, quand je rêve de sexualité, cela signifie seulement que j’ai envie de partager du bon temps, et je ne vois pas comment mon esprit, indépendamment de ma volonté, pourrait crypter un message que je ne pourrais pas moi-même pas décoder sans avoir recours à une aide extérieure, aide qui voudra être payé pour ca, parce que je ne serais incapable d’interpréter le fait que monter des escaliers, dans mon rêve, signifierait une volonté de toute puissance, ou que le fait de chuter dans les escaliers se rapporterait au désir de manger des fraises suite au plaisir que j’avais de les cueillir avec mon père durant ma petite enfance. C’est accorder au psychisme une autonomie et une force surnaturelles.

Je terminerai par ce point. La discipline propose une vision globale du monde, c’est-à-dire qu’elle offre les maux et les remèdes. Elle peut tout expliquer en ce qui concerne l’homme, tout expliquer, tout interpréter, mais ne jamais rien prouver ni démontrer. Si j’accorde de l’importance à Darwin et à sa théorie de l’évolution, c’est dans la mesure où les sciences modernes, avec la découverte de la génétique, ont confirmé ses hypothèses, hypothèses fondées sur des observations rigoureuses et non sur les spéculations fantastico-mythologiques de son auteur. Nous avons une évidente parenté génétique avec les grands singes, pour ne pas dire que l’homme est biologiquement simiesque. Le darwiniste s’inscrit dans l’ordre du monde présenté par l’ensemble des sciences, et donc avec leur cohérence, les ponts et autres passerelles que l’on peut faire entrent-elles. Les sciences ne disent pas « la vérité », elles hypothétisent et organisent la connaissance. A l’inverse, non seulement la psychanalyse se donne les moyens de tout expliquer sans jamais se remettre en cause (cf l’argument de la falsifiabilité de K.Popper), mais si on admettait qu’il s’agissait d’une science, alors elle pourrait faire monde a part dans le monde des sciences. Psychiatrie, psychologie (en ce qui concerne les soins), et sciences bio-neuronales ou cognitives (pour la recherche) peuvent se passer et se passent très bien des théories psychanalytiques. Un psychiatre n’a pas besoin de connaitre le complexe d’Œdipe pour aider son patient bipolaire à atténuer les effets de ses troubles. La seule connaissance des agents chimiques et de leur utilisation amène à davantage d’efficacité que la recherche du refoulement.

Aussi, si vous cherchez la sérénité ou que vous voulez apaiser votre âme, il existe une discipline ancestrale, ayant fait ses preuves, sœur des sciences et moins religieuse que ne l’est la psychanalyse, j’ai nommé la philosophie. Vous y trouverez davantage de vérité et de profondeur que sur le divan d’un analyste. Sénèque, Spinoza ou Schopenhauer seront de meilleurs conseils pour vous guider dans l’existence, et ils vous aideront à faire des économies car vous pourrez, pour la maudite somme de deux euros cinquante chez un brocanteur, enrichir votre esprit en lisant leurs livres au lieu de vider votre bourse chez un psychanalyse autopromu pour éviter, selon les dires philanthropiques du père fondateur, un transfère amoureux.

30/06/2019

[1] https://lepetitcoinphilo.wordpress.com/2019/06/11/sur-raconter-sa-vie/

Sur la raison

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Kandinsky, Segment bleu

Le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser d’abord à la raison et non d’abord à la passion. La politesse n’est pas seulement une marque de respect, elle pose un cadre qui ouvre à la discussion, c’est une manière de dire : « nous qui ne nous ne connaissons pas, nous pouvons désormais converser respectueusement même si nos opinions diverges ». Quand l’affection entre en jeu, la raison peut parfois gagner en discrétion.

Qu’est-ce que la raison, qu’est-ce que raisonner ? La raison est une faculté de l’esprit, c’est-à-dire quelque chose que l’esprit peut faire, ici, la faculté de manipuler les concepts, autrement dit d’associer entre-elles des représentations mentales que l’on peut définir suivant une polysémie variable. Pour simplifier, le concept englobe toutes les possibilités définitionnelles d’un mot. L’idée de rouge est par exemple associée au concept de couleur, concept qui peut signifier soit l’ensemble des variations de la lumière, soit chacune de ces variations prises individuellement. « Objet » est un autre concept regroupant les choses artificielles et ayant une utilité pour l’homme. Raisonner, c’est relier ou associer ces concepts, ici «un objet rouge ».

La raison peut brasser ensembles d’innombrables concepts, de représentations concrètes aux idées les plus abstraites. Tout raisonnement peut se décomposer en une multitude de principes premiers, d’axiomes, et de postulats. Par exemple, la formule « les hommes naissent libres » est d’emblée comprise par l’assemblée. Pourtant elle se compose de trois concepts quasiment indéterminés en eux-mêmes, que je résumerai, pour ne pas à digresser trop longtemps par, qu’est-ce qu’un homme, que veux dire naître, est comment définir la liberté ? Vous avez là matière à disserter pour chacun des termes.

On associe généralement la raison au concept d’intelligence en ce que l’intelligence est la capacité de faire des liens entre les choses. Cependant la relation n’est pas de causalité, car on peut supposer un homme raisonnant beaucoup sans pour autant faire preuve d’intelligence, par exemple en raisonnant toujours à partir des mêmes concepts, et mutatis mutandis, observer des animaux faire preuve d’intelligence sans que l’on puisse affirmer qu’ils manipulent des concepts, comme tout animal utilisant un outil pour se nourrir.

Quand un raisonnement a recours à des concepts que l’on ne peut extraire de la seule expérience, on parle d’abstraction, c’est-à-dire d’idées considérées en elles-mêmes et dénudées de leur représentation sensible. L’art abstrait étant un art conceptuel, c’est-à-dire dont le contenu n’est pas représenté d’abord par la forme mais par l’idée.

La raison ne s’adresse qu’à la raison, et les passions n’atteignent que les passions. Vous ne pourrez pas lénifier la véhémence des passions d’un homme en argumentant rationnellement, car il faut la douceur d’un parent pour calmer les pleurs d’un nourrisson ; par contre pouvez tenter d’amener un homme en colère à raisonner en raisonnant avec lui, et ainsi lui permettre de comprendre sa passion pour qu’il soit en mesure par lui-même d’en atténuer l’effervescence. La seule chose que l’on puisse faire avec une passion, c’est de la comprendre.

Par conséquent, le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser à la raison et non d’abord aux passions. En effet, la raison est la faculté qui permet aux hommes de faire Humanité, c’est-à-dire de s’élever au-delà de leur seule condition animal, ce qui signifie, soumis au seul déterminisme de la nature. La plus grande vertu de l’esprit est de s’efforcer à comprendre cette nature, et la plus grande utilité qu’un homme puisse avoir pour ses semblables est de leur permettre de comprendre la nature, car tout le mépris que les hommes peuvent avoir les uns envers les autres vient de ce que l’homme est ignorant. Un monde gouverné par la raison est un monde de paix, seulement il en va de notre nature que d’être des êtres de passions avant d’être des êtres de raisons, en un mot des animaux, car le désir est notre essence même en ce qu’il nous pousse à persévérer dans l’existence, ce qu’est le moteur (la loi) premier du vivant, qu’il soit animal ou végétal.

17/06/2019