La connaissance contre la violence

Iván el Terrible y su hijo, por Iliá Repin.jpg
Ilian Répine, Ivan le Terrible tue son fils

A quoi servirait une connaissance sans réflexion, c’est-à-dire sans une mise en perspective de notre connaissance avec nos propres actions ? En d’autres termes, à quoi sert la connaissance si elle ne permet pas de se construire une éthique ?

Celui qui connaît replace l’objet de sa connaissance dans son contexte, dans le cas contraire il s’agit d’une opinion. Faire acte de connaissance, c’est toucher à l’universalité humaine, car l’action de connaitre signifie pouvoir se détacher de son expérience personnelle et de ses représentations pour atteindre ce qui est commun aux hommes à travers l’histoire et la variété des cultures, en un mot : de s’objectiver.

L’acte même d’objectivation intrinsèque à la connaissance est ce qui sauve l’homme de sa passion. Une partie de la violence puise ses origines dans l’incapacité qu’a un individu à surmonter ses frustrations, à remettre en cause ses représentations, à supporter l’incertitude, à formuler ses idées premières, celles qui agissent par impulsion et intuition – c’est-à-dire par son incapacité à guider ses pensées – ce que j’appelle « penser ». Connaitre, c’est se libérer de la violence qui est en nous, car en s’objectivant, par l’action même de penser la connaissance, on comprend ce qui nous détermine, on comprend les causes des passions et de la tristesse, on comprend l’ordre du monde, on comprend l’étendu de notre puissance d’agir ou de notre impuissance, en résumé, on se fait Esprit. J’entends par Esprit l’ensemble et l’union des pensées singulières de toute humanité. N’y voyez pas une substance telle la substance pensante de Descartes, mais une métaphore au même titre que le concept de Volonté.

A quoi bon vaincre un stéréotype si c’est pour le remplacer par un autre stéréotype ? Toute la bien-pensance n’est qu’une opposition de stéréotypes à d’autres stéréotypes. Mais voyez comme ces moralistes de bistrot sont autant animés par leurs passions que ceux dont ils dénoncent les propos. Toute cette débauche d’énergie n’est point penser, car la pensée, en s’extirpant du particulier pour saisir l’universel, se dégage aussi de la passion qui l’anime et de la violence qui y trouve sa source. Celui qui pense ne s’excite pas ni ne s’énerve, il cherche à comprendre, à mesurer, à peser le pour et le contre, il cherche à inscrire l’objet de sa pensée dans la complexité du monde. Aussi comprend-il qu’il ne sait que trop peu de chose, tout spécialiste qu’il soit.

Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me lister une série de dates historiques s’il n’est pas en mesure de les encastrer dans une suite d’événements qui conduisent à comprendre aujourd’hui et ainsi se faire une idée du bien et du mal. Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me citer d’obscures auteurs polonais ou toute la bibliographie de Zola s’il ne retrouve pas l’Homme derrière les personnages et n’en retire pas une éthique pour mener sa propre vie. Il m’importe peu qu’un homme me parle de sujets philosophiques s’il n’est pas capable de les rattacher à des expériences concrètes qui donnent un sens à son existence. Parler pour parler, non pas de ce bavardage italien qui comble le silence et le temps, mais de sujets abscons qui donnent à croire que l’on manipule des concepts quand l’on ne brasse que de l’air, n’est pas d’un grand secours pour la connaissance si ce n’est que l’on apprend à se méfier de ceux qui parlent beaucoup.

Le pédant aime étaler sa culture, certain de ses connaissances, ignorant sa propre ignorance. Il aime juger de haut celui qui ne sais pas ou ne partage pas son savoir, croyant ainsi à une forme de supériorité intellectuelle pour flatter son ego. L’on voit ses yeux s’illuminer quand il comprend enfin une idée complexe et croit la détenir comme une possession exclusive. Ignore-t-il que les idées sont la propriété de personne, quand bien-même l’on parviendrait à les vendre ? Il ne dispense pas son savoir pour enseigner et instruire autrui mais pour le dominer et le rabaisser. Il fait du savoir un outil du pouvoir, et c’est pourquoi il ne pense pas, car l’homme qui fait l’expérience de la pensée n’éprouve pas le besoin de caresser son orgueil, il ne désir que partager la sérénité naissant de la connaissance avec le reste du monde. Je trouve plus d’intelligence dans l’homme qui ignore mais qui interroge le monde avec un modeste recul et une âme d’enfant que dans l’homme qui vous parle du soleil et de la lumière tout en se dressant entre vous et l’astre du jour pour vous aveugler de son ombre. L’important n’est pas dans la connaissance mais dans le retour que l’on fait sur nous. En quoi ce savoir me permet-il d’être plus juste ? Voilà la question que tout homme qui se voudrait philosophe devrait se poser. Ceux qui s’appliquent à diffuser la raison par amour de la connaissance font acte de la plus haute vertu qu’il est donné à l’humanité de réaliser, qu’ils soient parents, amis, enseignants, youtubeurs, journalistes, éducateurs, en vérité, quels qu’ils soient.

21/09/2019

Sur le peuple enfant

Résultat de recherche d'images pour "tableau cours d'école"
Brueghel, Jeux d’enfants

Une tristesse tout enfantine naît de la compassion que l’enfant éprouve pour ses semblables. Quand bien même il serait la victime, il lui arrive d’être gagné par le remord lorsque la colère de l’adulte s’abat sur son camarade, même quand justice est faite. « Ce moindre mal ne valait pas tant de peine « , songera-t-il au plus profond de lui-même, parfois, il espérera atténuer la sentence qui menace à présent son camarade. Comment comprendre cet élan de compassion pour celui qui nous a fait du mal lorsque vient son tour de recevoir le bâton? Soit que l’enfant s’identifie à l’autre, ressentant un malheur qu’il n’aurait point voulu subir, effrayé par une colère véhémente pourtant destinée à le défendre; soit qu’il est gagné par un intime sentiment de honte quand il pense au regard que le peuple enfant aura à son égard, peuple qu’il croit trahir en recourant à une justice d’adulte. « Que penseront les autres de moi, se dit-il, moi qui n’ai pas su résoudre mon problème seul, moi qui n’ai pas su me défendre comme un grand « . Ne croyez pas que l’enfant ignore le sens des responsabilités, ni qu’il n’ait nul idée de l’honneur.

L’enfant qui, emporté par son élan, cause du mal à autrui, se retrouve embarrassé d’être la cause des pleures de son prochain. Redoutant le jugement des parents, il aura pour solution désespérée de s’auto-mutiler sous le regard du camarade comme pour lui dire: « vois comme je suis désolé, vois comme nous sommes égaux maintenant que moi aussi je souffre de t’avoir fait souffrir« . Il espère ainsi retenir les plaintes du pleurnichard pour qu’aucun adulte n’ait à intervenir. Conscient de sa faute, il préfère une moindre peine au déshonneur du sévère jugement des anciens. C’est que l’enfant aime plaire à ses parents, il se déçoit de décevoir.

D’autres, plus rares à cet âge, se rendront d’eux-mêmes à l’adulte, les yeux en larmes, leur délit comme un poids sur le cœur, effrayés par l’idée d’avoir déçu, et de la possibilité d’une sanction. Comment l’adulte peut-il ne pas céder un peu devant un enfant en pleurs d’avoir commis une faute ? Nul besoin de rajouter de la peine à la peine, il est pour un enfant aussi douloureux d’avoir commis un petit mal que d’en avoir subit un.

Sans doute que ma mémoire me trompe, mais je crois me souvenir d’une époque où les enfants cherchaient à arranger une situation par eux-mêmes avant de recourir aux adultes. Certes le résultat escompté était rarement à la hauteur de l’attente, mais ces enfants avaient une dignité et une maturité qu’ignorent les pleurnichards, ceux pour qui la frustration est un malheur, pour qui la moindre égratignure devrait faire appel à une réparation divine. Quel qu’il soit, l’adulte faisait figure d’autorité, et sa parole, juste ou injuste, obligeait au silence. Aussi il fallait éviter autant que possible que l’enseignant n’intervienne dans les histoires d’enfants. L’adulte était craint, mais craint en tant que maître de justice, disposant de la décision finale. En d’autres mots, il était respectueusement craint. Seulement l’enfant qui « caftait » été nécessairement « un traite », « une balance », en ce qu’il faisait intervenir le pouvoir tout puissant des grands dans la fragile société du peuple enfant. Qu’en est-il de nos cours de récréations modernes, là où chacun dénonce chacun le plus naturellement du monde, là où délations gratuites et autres sycophantes sont choses courantes?

Tout l’art de l’élève consiste à enfreindre les règles sans jamais se faire prendre, mais celui qui échoue à duper l’autorité et est saisi sur le vif, celui-là se doit d’assumer son acte et d’obéir à la règle promise. Il ricanera bêtement lors de sa punition, pour faire croire qu’il ne craint rien, qu’il est fier et intouchable, même quand les autres élèves viendront discrètement s’assurer qu’il se porte bien, alors que son âme sera dominée par une tristesse et une humiliation qu’il voudra cacher derrière son rire moqueur. La conscience morale se forme, à l’adulte de savoir quand une bêtise est réellement grave, s’il doit d’intervenir, ou quand il peut fermer les yeux sur les sérieux problèmes d’enfants.

01/06/2019

Sur les adultes

Résultat de recherche d'images pour "albert bierstadt"
Albert Bierstadt

Nous traversons depuis vingt ans, si ce n’est plus, une époque de doute, une époque qui se cherche, mais quelque soit le tâtonnement politique des démocraties, j’y vois là un signe positif en ce qu’il y a désormais suffisamment de cerveaux et d’intelligence parmi la foule pour ne plus se satisfaire du joug des tirants. Les décisions se pèsent et se mesurent à l’aune même des peuples. Seulement méfiez-vous de la tyrannie du ventre, l’esprit retombe plus facilement dans ses travers qu’il n’a su s’en dépêtrer. La démocratie diffuse l’intelligence et libère les âmes, mais elle les libère autant qu’elle libère les pulsions animales et les pulsions d’achats. Le bénéfice s’annule. La consommation en masse est une aliénation supplémentaire en ce qu’elle fait dépendre le bonheur de la possession, or c’est ce système de consommation qui est cause des maux du globe, malheur écologique, malheur existentiel. Je souhaite une éternelle rébellion d’adolescents pour que jamais les enfants ne se contentent de porter sur le monde le même regard que leurs parents. Ceux qui hier rêvaient d’un monde nouveau sont les premiers aujourd’hui à défendre leur misérable possession. Le problème de la pensée de gauche du XXIe siècle est qu’il s’agit d’une pensée d’envieux au lieu d’être une pensée solidaire et collective. Ni la haine ni le ressentiment n’ont jamais amené la paix sur Terre.

L’entrée dans le monde adulte est l’entrée dans la désillusion. La magie de l’enfance s’efface devant la nécessité. L’adulte est celui, non pas qui exerce des responsabilités, mais celui qui a conscience de cette responsabilité et de la portée finale de son acte. Les frontières de l’enfant s’arrêtent à son propre horizon quand l’adulte projette le visible sur l’invisible. Qu’un adulte soit un grand enfant, littéralement, ce n’est pas un compliment. Érasme notait cette ressemblance entre l’enfant et le vieillard, dépendance, défaut de mémoire, oublies, radoteries, manque de dents, et comme pour l’enfant, il arrive un moment ou le vieillard n’a plus le souci ni de la vie, ni de la mort.

Les hommes qui ont les soucis légers voudraient que tout le monde se soucie d’eux ; lourde, la tristesse plombe les mots. L’homme moderne a cette fâcheuse tendance de rendre compliqué ce qui pourrait-être si simple. Est-ce l’ennui qui le pousse à créer des problèmes là où il n’y a rien, est-ce l’envie de richesse de quelques uns qui contraint à tordre les autres pour atteindre leur but ? Plus les hommes semblent avoir, plus ils semblent vouloir posséder, idée visible dans toute l’échelle sociale. Étrange paradoxe. J’ai beau regarder autour de moi, plus rare sont les amis qui ne travaillent pas à gagner davantage quand il ne leur manque rien. Ne devrions-nous pas enseigner aux petiots à se satisfaire de ce qu’ils ont ? Les parents travaillent au bonheur de leurs enfants, mais les enfants trop heureux pourraient devenir des hommes niés. C’est l’obstacle qui créait le questionnement, et c’est par le questionnement que l’intelligence se forme. Se confronter aux obstacles de l’école, c’est développer son intelligence scolaire, se confronter aux obstacles de vie, c’est développer son intelligence de vie.

 

02/04/2019

Sur l’orthographe

Résultat de recherche d'images pour "les fautes d'orthographe"

D’où nous vient cette malicieuse condescendance dont on fait preuve devant les erreurs orthographiques d’autrui ? Croit-on que corriger la mauvaise syntaxe d’un mot permet d’affirmer une quelconque supériorité intellectuelle ? Ne rappelle-t-on pas à l’autre son à l’autre son ignorance ? Je devine dans le regard de quelques correcteurs une certaine fierté dissimulant à peine une moquerie quand ils ont su rajouté le s manquant à la fin du mot.

Beaucoup maitrisent l’orthographe sans maitriser la langue, et beaucoup maitrisent la langue sans maitriser la pensée. Savoir écrire n’est pas penser. Inversement, quelques-uns ne maitrisent ni l’orthographe, ni même parfois la langue, mais savent faire preuve de raison et d’une finesse d’esprit.

L’auteur est lui-même en lutte avec les mots et la syntaxe. Il oublie les règles et les accords, et quand bien même la règle est dans la tête, elle disparait de la feuille, si bien que chaque mot est sujet à l’erreur. Se relire lui est coûteux, et il n’y voit que du feu quand les fautes piquent les yeux. Ce n’est sans dire que j’ai pourtant, depuis le berceau, ingurgité des milliers de livres, livres de jeunesse, bandes-dessinées, romans, œuvres philosophiques, historiques, scientifiques, poétiques, théâtrales, sans compter les revues, les journaux et autres articles. J’ai écris des milliers de textes, romanesques, philosophiques, poétiques, et ce d’autant plus que j’ai fais des études de philosophie et qu’aujourd’hui j’enseigne la langue et ses règles à des enfants. Je fus le premier peiné par ces fautes qui jonchaient à chaque ligne mes copies, de ces documents officiels que l’on doit rendre, et encore aujourd’hui à travers ces Propos que je destine au regard du plus grand nombre. Leur style s’affine et progresse plus vite que ne s’améliore mon orthographe.

Qui pourrait me regarder dans les yeux et affirmer que je n’ai ni un minimum d’intelligence, de culture, de savoir ou encore que j’ai l’esprit étroit, borné et que je manque de vocabulaire ; plus encore, qui pourrait justifier cette médiocrité qu’il m’attribuerait en la liant avec cette difficulté pour faire rentrer l’orthographe dans les mots malgré l’étude de la langue ?

Demandez aux pseudos défenseurs de la langue de justifier leur acte de correcteur et vous y verrez essentiellement un mouvement d’orgueil. C’est qu’à vrai dire, ils n’en savent rien eux-mêmes. Après les avoir interrogé (cf Propos du 01/11/2015), notamment des enseignants chercheurs en littératures, j’ai dû faire mes propres recherche pour trouver une justification qui vaillent la peine de me convaincre, notamment grâce à Alain, avec cette idée que l’orthographe est une marque de politesse envers celui qui vous lis. Rien de plus.

Ecrire, ce n’est pas parler. Or les Propos s’écrivent en flirtant sur la frontière entre l’écriture et l’oral, en cherchant l’équilibre entre la spontanéité de la pensée et sa reformulation. C’est beaucoup mentir, car écrire une pensée, c’est déjà la retravailler, c’est déjà l’avoir fixée, quand la pensée originale, elle, est déjà ailleurs. L’oral, c’est l’expression directe extériorisée de la pensée, ou toute pensée est la formulation interne d’une idée utilisant les structures du langage. Aussi j’essaie d’écrire comme si je parlais. Or mon parlé à quelque chose de campagnard, de rugueux, manquant de raffinement, parfois abrupte, mais visant l’essentiel. L’écrit a un avantage pour celui qui écrit, laissé paraitre une seule idée à la fois quand dans l’esprit les idées fusent. Et c’est tant mieux, surtout pour le lecteur.

16/03/2019

Sur l’enfance

ENFANT L
Lewis Hine

 

Les enfants que nous étions ne sont jamais bien loin des adultes que nous sommes devenus. Ne sommes-nous pas animés par le secret bonheur de retrouver ces joies de vivre que l’on a connu, ces petits instants que nous gardons comme un cadre accroché aux parois de notre crane ? Retournons-nous un jour dans cette salle de classe avec ces petites tables qui nous semblaient si hautes, avec ce vieil arbre encore debout au centre de la cours et cet escalier dans lequel nous sommes tombés, et nous voila tout émus.

Et cette mousse au chocolat, n’est–elle pas semblable à celle que me servait mamie ? Et cette chanson, n’est-ce pas ma première chanson ? Tout est bon pour revoir le monde avec les yeux de notre jeunesse. Tant de choses semblent ne point avoir bougées quand nous avons tant changé. Evidemment que nous en sommes émus; nous saute au visage toute notre impuissance pour saisir les aiguilles du temps les arrêter éternellement dans ce passé dépassé.

 L’enfant, sur la photo noir et blanc, le regard fixe, comme inquiet, sous son béret à la mode de l’époque, cet enfant qui a toute la vie devant lui, savait-il ce qu’il allait devenir ? Prévoyait-il ce qu’il allait traverser, les hommes qu’il allait rencontrer, les mauvaises actions qui allaient l’encombrer ? Cet enfant qui aujourd’hui, des dizaines d’années plus tard, est sur son lit de mort, de quoi rêvait-il ? Comment peut-on en vouloir à un enfant pour ce qu’il allait devenir, fut-il le plus grand des tyrans ? Les photos nous rappellent que le monde n’a pas besoin de nous même si nous avons besoin de lui.

Notre enfance n’est jamais loin, elle nous rattrape parfois quand nous nous y attendons pas. Nous, les adultes réfléchis, qui avons des responsabilités, des devoirs et des obligations, nous qui prenons des décisions et qui gérons des enfants, des adultes, des vieillards, nous qui sommes si sûr et certain de nous, voila que l’on croise un jour une très vieille connaissance, une personne qui elle-même était à notre place quand nous étions enfant, qui nous éduqua avec bienveillance, qui nous aima, la maman d’un copain, un vieux maitre d’école, une nourrisse, un collègue de papa, et nous nous sentons redevenir  tout petit devant-elle, nous redevenons le petit garçon ou la petite fille que nous étions, penauds et timides, comme quand l’on se cachait derrière les jambes de notre mère parce qu’un adulte nous faisait une blague et qu’on ne la comprenait pas.

Agrippés à notre doudou, on avait toutes les excuses du monde, on était fatigué, et on nous le pardonné. Il arrivait que nos parents nous portent jusqu’à notre lit, ils rabattaient la couette jusqu’à notre cou, et l’on s’endormait paisiblement loin des soucis.  

Les adultes que je côtoie semblent  prémâcher le travail des enfants, ce qui n’est point leur rendre service. « C’est trop dangereux », pensent-ils, « trop difficile », pour un gamin de huit ans. Mais n’ont-ils pas ce souvenir d’avoir été eux-mêmes capables, quand ils étaient très jeunes, de faire certaines choses sans l’aide de personnes, surtout quand ils en avaient envie, même si dans ces choses il y eut quelques bêtises et un peu de danger ? Il suffit de montrer une ou deux fois à l’enfant, il suffit de lui faire comprendre que ce n’est pas un jeu, et il saura se débrouiller, d’ailleurs il a envie de se débrouiller et d’apprendre à faire seul. L’enfant est très sérieux, il ne joue pas quand il a des responsabilités entre les mains.

27/10/2018

 

Aux enseignants, pour une école républicaine.

Geoffroy.jpg
L’écolier embarrassé, J. Geoffroy

Il est faux de dire que l’Education Nationale prend en compte le bien être des élèves et de ses futurs citoyens. Une éducation digne de ce nom ne se soumettrait pas aux impératifs économiques du pays. La refonte de l’Education Nationale mériterait qu’un gouvernement consacre toute son énergie à ce seul objectif pendant toute la durée d’un quinquennat. C’est une, si ce n’est la, priorité nationale.

Je propose ici quelques pistes de réflexion qui permettraient d’organiser différemment l’Education Nationale en suivant les valeurs de la République, c’est-à-dire dans le but de former des citoyens éclairés. Je ne me préoccupe pas du coût financier d’un tel projet et me contente d’exposer des idées concrètement réalisables.

Un des premiers problèmes pour un enseignant soucieux de bien faire son travail est le nombre d’élèves pas classe. La proposition des CP et CE1 à douze va dans le bon sens. Mais il faudrait élargir cette mesure de la maternelle au lycée. Quand j’avais fais remarquer à un syndicat d’enseignants que ce devrait-être leur première revendication avant la revalorisation des salaire, ces derniers m’ont gentiment envoyé paitre sous entendant qu’enseigner dans une classe de vingt-cinq élèves avait toujours été la norme. Que cela fut, c’est une chose, mais est-ce une raison pour ne point en changer ? Les élèves d’aujourd’hui ne sont plus les élèves d’hier. Moins autonome, moins soucieux du respect, beaucoup ont besoin d’une aide individualisée et d’un suivit particulier. Impossible de permettre à un enfant en réelle difficultés de s’en sortir dans une classe de vingt-cinq gamins turbulents.

Au lieu de fermer des classes et les petites écoles, le gouvernement ferait mieux de rouvrir les écoles de village. Mieux vaut avoir dix ou douze élèves avec des écarts d’âge que vingt gamins incapables de rester en place deux minutes si l’enseignant n’est pas derrière leur dos. Des effectifs moins chargés pour des ambiances de classe plus sereines, voila le minimum pour ne pas dégouter les élèves de l’école et l’enseignant de son travail. Au moins pourra-t-il se sentir utile. On en arrive à avoir des écoles primaires à plus de trois-cent élèves, de vraies usines à gaz où les enfants s’entassent comme du bétail. Mais l’école, ce n’est pas une usine. On ne produit pas en quantité, on y vise exclusivement la qualité.

Après l’allègement des classes et des écoles elles-mêmes, le deuxième axe prioritaire, à mon sens, concerne le temps de travail et l’emploi du temps des élèves. Ce dernier n’est absolument pas fixé selon le rythme des gamins, mais selon le rythme économique de la société. Il faudrait penser à décharger les journées. Par exemple, les élèves pourraient ne travailler que le matin. L’école donnerait ensuite le relais des apprentissages aux associations sportives et culturelles, créant un lien direct entre les clubs et le milieu scolaire. Le temps que l’on perd l’après-midi pourra être repris sur les vacances. Avec des journées plus courtes et moins fatigante, les élèves et les enseignants n’auront plus besoin de deux mois de pause en Juillet/Aout. Un mois suffira. De la même manière les vacances de zones n’ont absolument aucun intérêt pour les enfants. Aucun.

Dans ce troisième temps mon propos s’appuie sur l’idée directrice que l’école républicaine doit être pensée comme l’institution qui forme les futurs citoyens. Former un citoyen, lui permettre de devenir indépendant, c’est aussi lui apprendre à se détacher de sa famille. La famille a son importance dans l’éducation d’un enfant, en bien comme en mal. L’école doit permettre aux élèves ne partant pas avec les mêmes chances de départ d’avoir les mêmes chances de réussite. C’est pourquoi il faut qu’il y ait une vraie coupure entre la famille et l’école. La famille ne doit plus avoir autant son à mot à dire sur ce qu’il se passe à l’école. Elle doit s’occuper d’éducation quand l’école s’occupe d’instruction. Permettre aux parents d’avoir un regard sur l’école c’est aussi aller à l’encontre de l’autorité des enseignants. Bien sur que bien des parents soutiennent et vont dans le sens des maitres. Seulement dans le cas inverse cela pose problème, notamment quand un enseignant est décrédité par les parents. Il faudrait que les familles fassent confiance à l’école, et pour cela il faut leur proposer une institution forte.

A dans la continuité de cette idée on peut envisager de rouvrir des internats assez tôt dans la scolarité, pourquoi pas dès le primaire, au moins dès le collège. L’école peut-être pensée comme un lieu de vie avec des règles et non plus seulement comme un lieu d’apprentissage. L’internat permettrait d’éloigner les enfants de leur condition sociale pour leur offrir les moyens de développer leur intelligence, de pratiquer des activités qu’ils ne pratiqueraient pas autrement, en résumé de s’assurer l’épanouissement des futurs citoyens en minimisant l’handicap familiale. Oui, les collèges et les lycées pourraient devenir des lieux de vie où le bien-être de l’enfant et l’apprentissage de la vie en communauté seraient la priorité. A défaut de fabriquer de nouveaux grands pôles éducatifs, envisageons de réhabiliter les châteaux du patrimoine Français et leur superbe parc pour en faire des établissements d’éducation et d’apprentissage de premier ordre. Les enfants seraient bien mieux là bas que dans leur foyer à regarder la télévision ou à squatter sur leur portable.  

Le quatrième point consisterait à changer le regard que porte l’enseignement sur l’apprentissage et les filières techniques. Il faudrait que ces filières soient des filières de prestige, et non plus les considérer comme le ramassis des échecs scolaires. Allant avec cette idée, rehausser le niveau du bac général devrait-être une mesure à prendre. Ne permettre qu’aux élèves aptes pour passer ce diplôme, sans être contraint de rendre cet examen excessivement facile, de s’y inscrire. Et s’il faut prévoir une année de formation supplémentaire pour une remise à niveau.

Bien évidemment que d’autres mesures sont à envisager, comme permettre à chaque enfant, entre ces 14 et 25 ans, de partir une année scolaire complète dans un pays étranger pour y apprendre une langue. La coopération européenne prend alors tout son intérêt. On peut imaginer qu’il faille nécessairement avoir fait cette année, prise en charge par l’Etat, pour valider un quelconque diplôme aussi bien général que professionnel, ou pour être admis dans telle formation.

Mes propositions ne sont pas utopiques ni irréalisables, mais elles demanderaient à un gouvernement soucieux de la démocratie de s’y pencher sérieusement. L’épanouissement de des citoyens est le principal souci de tout état démocratique, et il n’est pas normal que seul des régimes autoritaires aient réellement su mettre en place des mesures motivantes pour leur jeunesse.

26/10/2018

 

 

Sur la gentillesse et la naïveté

 shutterstock_149065532.0

En matière d’éducation, comme dans la vie, la gentillesse est loin de passer pour une qualité première. Être naturellement gentil, c’est être naturellement porté vers la délicatesse et à la bienveillance. Cependant il arrive qu’avec la gentillesse vient aussi le risque de se faire marcher dessus par des personnalités un tant soit peu égocentrique. La gentillesse n’est appréciée et n’est rendue que par la gentillesse. Par exemple, quand vous commencez à mener une classe d’enfants, si on désir établir des règles de vie propices au travail et au respect des élèves les uns envers les autres, la gentillesse est d’abord un obstacle. Les enfants savent se saisir de cette opportunité qu’est un enseignant trop gentil pour établir leur loi au détriment de l’adulte. Le groupe enfant est plus fort que l’enseignant seul. C’est pourquoi, quelle que soit votre personnalité, vous devrez apprendre à feindre la colère, inspirer la crainte, et imposer la rigueur par le travail. C’est une prévention nécessaire si par la suite vous voulez être gentil.

 L’enfant ignore qu’apprendre à obéir est une condition nécessaire pour apprendre à devenir libre. Plus tard, adulte, il sera capable de dire « non », non pas poussé par cet instinct animal impulsif, mais par réflexion et avec raison. C’est en apprenant à se soumettre à la règle que l’on peu ensuite se créer un espace de liberté. Vous ne me ferez pas croire qu’un seul enfant est un être libre. Qui peut être libre soumis à ses passions ?

 Attention toutefois de ne pas confondre la gentillesse avec la naïveté. La naïveté consiste à croire sans interroger, à faire confiance sans recul, et ainsi, à se laisser manipuler de bon cœur. Par exemple un homme naïf est comme suspendu aux lèvres de son amante, admiratif de sa femme comme un chien admiratif de son maitre. Il pourra accomplir la sale besogne, perdre ses amis, ou se laisser maltraiter, tout en trouvant des prétextes pour défendre sa pauvre compagne qui, à l’inverse, satisfait son besoin de puissance en abusant de la naïveté de son compagnon. A noter que la naïveté énerve et exaspère car, à un certain degré, la naïveté rapproche d’avantage une âme de l’ineptie que de la sensibilité poétique.

 Comme le naïf, le gentil est de prime abord animé par une intention bienveillante. Il voit le bon en l’autre. Mais à la différence, il est capable d’un recul nécessaire vis-à-vis des influences négatives. La gentillesse ne va pas sans une certaine forme de raison. Aussi, si gentillesse et naïveté se confondent étroitement chez un enfant, elles sont séparées à l’âge de raison par l’intelligence.

 

04/10/2018