Exercice de style

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A.Lynch, Springtime

Voila le génie, c’était un grand peintre mais un petit homme, on s’ennuyait à ses côtés, lui qui révélait le paradis d’un trait.

Donnez tout à vos enfants et ils ne vous rendront rien, tenez les par la bride, et ils viendront vous lécher les mains. Ce n’est pas leur père qu’aimaient les filles du père Goriot, mais l’or de leur père. L’argent y corrompt jusqu’aux âmes les plus innocentes. Il ne peut naître de noblesse dans un esprit à qui l’on cède tout, la frustration n’est pas une partie de la grandeur. Les plus généreux céderaient jusqu’à leur vie pour aider leurs amours, voilà des pères, voilà des mères, voilà l’idée ; mais dans cette vie et sur cette terre, qui n’a rien n’est rien, et l’on s’efforce de tout avoir pour sembler être. On comprend, avec Balzac, que les vérités du cœur ne mentent pas, qu’un voile d’apparence ne cache pas, et que le bonheur tient tout entier au creux des mains.

Le  Paris de Rastignac n’est pas si différent du Paris d’aujourd’hui. Les livres et les traités n’y ont rien changé. C’est que l’homme ne change pas sa nature aussi facilement, serait-il fait de zinc, de fer et de carbone, aurait-il des neurones de fils et un cerveau artificiel, elle serait toujours la même, il en va de sa volonté comme de sa définition, une peau de chagrin, peau de Lichas.

Un homme qui ne haïrait pas, ne jubilerait pas, ne se morfondrait pas, ne s’extasierait pas, cet homme sans jalousie et sans envie, sans passions folles comme phare de sa raison, cet homme ne serait pas un homme mais un cadavre. Le désir est notre cause, notre vertu, notre substance, et nous pleurons encore, comme Eugène, d’imaginer des drames inexistants, de se cambrer, désespérés, devant l’échec d’une idée que l’on n’aurait pas encore inventée. La jeunesse n’a jamais les moyens de sa subsistance, mais elle en a toujours pour ses futilités. Il est bon d’être imbécile, d’éprouver le monde dans l’instant, au lieu de jeter dans l’air les songes de notre animosité, cela repose le cœur, cela repose l’esprit. Tout est là, dans l’instant, fait d’yeux, d’oreilles et d’odeurs. Il n’est point fatiguant de vivre au monde, il est fatiguant de l’imaginer changer. Nous le transformons d’un regard, lui qui nous transformera quoi qu’il arrive, il se transformera même sans nous ; il est bien plus et nous nous sommes si peu.

Ecrire une tragédie ne signifie pas adopter un style tragique, regardez Balzac, style joyeux pour histoires tristes. Ces récits où le malheur suinte jusque dans le style m’ennuient. Les écrivains se prennent pour des poètes et confondent l’histoire avec les mots. Nul besoin d’être un homme génial pour écrire une histoire géniale, nul besoin de raconter sa vie pour raconter la vie d’un autre. Je préfère mille fois la légèreté dramatique des malheurs de Dumas à nos prix littéraires lourdement écrits. Les uns sont pompeux quand les autres nous aspirent.

Il faut parfois des siècles pour écrire une belle œuvre. Tout ce qui est crée en un jour est généralement mauvais, de piètre qualité, oubliable au possible. Tout l’art du génie tient dans ses heures de travail. L’important n’est pas de croire que nous sommes un génie mais que l’histoire le dise.

A l’époque d’internet, les idées n’ont pas le temps de murir. Elles passent et trépassent, et rien de solide ne tient. Nous faisons reposer l’édifice de nos pensées sur des étangs de glaces. Hélas, l’hiver se meurt, nous ne connaîtrons plus que la chaleur et les idées qui lui siéent si bien, évaporées, asséchées, arides. L’on fait des drames de rien, mais mourir n’est pas un drame, autrement le monde serait déjà sauvé.

A peine pensé, à peine écrit, à peine publié, à peine oublié, tout le drame de l’esprit de progrès est là. L’idée s’achète et se vend, prend le large et s’échoue, figure de prou, Michel Onfray, piégé dans une toile plus grande que lui, Michel l’ancien, homme qui à personne ne doit rien.

L’esprit d’époque pense tout et ne pense rien, dit tout et ne dit rien. A peine avons-nous ruminé qu’il nous demande d’ingurgiter, et nous ruminons encore, bouillie sur bouillie, la gerbe de l’actualité, le ventre trop plein de pensées prémâchées. On ne sait pas ce qu’on mange ni d’où ça vient, mais on sait ce qui en sort et d’où ça sort. Il en va de la pensée comme de notre potager, préférez un petit lopin de terre, simple et modeste, élégamment entretenu par votre propre force, mouillé avec votre propre sueur, bêché par votre propre esprit, préférez le à une grandeur superflue que vous ne pourrez pas entretenir sans en détruire la vie. Récoltés de nos mains, après patience et labeur, les légumes n’en sont que meilleurs.

15/03/2020

Sur l’autorité et l’exemple

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Le roi danse, film

Ni la fonction ni les études ne sont garants de l’autorité ; l’autorité, ce pouvoir d’agir sur autrui, cette capacité à se faire obéir. De tout ce qui fait autorité, le critère essentiel réside dans l’exemplarité. Un homme non exemplaire n’aura plus que la contrainte et les menaces pour incarner le pouvoir que lui prête l’institution.

L’exemplarité est plus profonde qu’un apparat, elle ne tient pas que dans le costard ni dans la posture, sauf pour ceux qui ont quelque chose à vendre. Pour être exemplaire, il ne suffit pas seulement de lier les actes aux mots, d’agir guidé par une haute idée de la vertu, désintéressé. Si c’est là une base, une brique, l’exemplarité, pour se barder d’aura, nécessite une expérience de vie, un vécu, des drames et des combats.

L’homme qui parle, conseil et ordonne, doit savoir de quoi il parle, conseil et ordonne, non pas parce qu’il l’aurait appris dans des livres, mais parce qu’il l’aurait vécu de son propre son sang et avec sa propre chair. C’est le syndrome de l’enseignant formateur, on est porté à écouter davantage l’homme de profession que celui qui enseigne comment tenir une classe sans jamais avoir mis les pieds dedans. Le discours de l’homme d’inexpérience se risque à des fausses notes, une entourloupe qui nous fera dire en face de l’homme d’expérience, que lui il sait de quoi il parle, cela s’entend, cela se sent, cela se voit.

A la guerre comme au travail, le chef qui envoie ses hommes à la boucherie est un mauvais chef ; il faut avoir senti « l’odeur du napalm au petit matin », il faut avoir pioché, coupé, porté, soulevé, trié, en somme, sué, pour comprendre la peine que l’on demande à ses subordonnés. L’homme qui a frôlé la mort, qui a déjà fait l’effort, ne désir pas pour autrui les mêmes peines, ou c’est alors un homme malicieux. Il entend au contraire mettre en œuvre toute son expérience pour éviter aux autres les mêmes embûches sur le chemin.

Hélas, certaines embûches sont nécessaires pour se forger une volonté, et l’enseignant le sait. L’on affûte bien une lame que contre le roulement de la pierre, quelque chose doit résister pour qu’un esprit s’aiguise, vif, souple, apte à s’adapter sans se laisser périr devant le moindre obstacle. Toute raison n’est qu’instinct de survie. L’art du chef est de connaître les nuances, de savoir ce qui est faisable et ce qu’il ne l’est pas.

Tout le problème de la politique moderne et de nos jeunes chefs, pour certain d’entre eux, est que l’on sent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les ministères, les bureaux de cadres, et l’administration, là où l’on prône chaque jour la bienveillance et l’empathie, l’on ne gère ni ne traite des hommes, mais des chiffres, des numéros, et des idées. L’individu perd de sa substance pour gagner en abstraction, il devient un bout de papier dans les wagons d’Eichmann ; sa singularité s’étiolera d’autant plus que l’homme qui l’a en charge ignorera de quoi il parle. Aucun des mille dossiers que les enseignants doivent remplir sur un élève ne disent vraiment qui est cet élève, ni ne permet de le connaître.

Les années d’études ne remplacent pas l’expérience, et l’on apprend que trop mal à gérer des hommes dans un cours ou dans un livre. Le mieux étant de partir du bas, de connaître les rouages et les hommes à qui l’on a à faire. L’on sera d’autant plus respecté que celui qui attend qu’on lui prenne la main se reconnaîtra en nous comme un enfant devant l’adulte.

27/02/2020

L’école, l’exemple et la règle

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Pissarro, arbres en fleurs

Nulle parole n’égale l’exemple. Parler, discuter, moraliser, il n’est point nécessaire de pinailler pour enseigner ; dialoguer n’explique pas tout, ne résout pas tout, et il faut parfois savoir se taire, être exemplaire, afin de montrer la marche à suivre. Apprenons à redresser l’erreur par le silence.

Plus l’enseignant parle et moins les élèves travaillent. Ecouter est une chose, s’activer en est une autre. S’il suffisait de regarder le professeur les yeux dans les yeux pour retenir, les amphithéâtres seraient pleins de têtes savantes

Certains parents voudraient tout comprendre, tout justifier, tout pardonner, quand il faudrait laisser filer. Ils creusent la bêtise, la cernent et l’analysent, n’abusons point de l’empathie. La sévérité ne fera pas de vous une mauvaise mère ni un mauvais prof. La règle, c’est la règle, nulle besoin de la justifier quand elle est énoncée clairement. Règle de vie, règle de savoir, il faut parfois se contenter d’apprendre pour prétendre comprendre, et pour que l’élève remette en question la légitimité de la règle avec intelligence, encore faut-il qu’il l’ait compris.

Il peut être déstabilisant pour un adulte de ne pas se sentir encadré, angoissé devant la liberté qui lui est offerte (dans son métier par exemple), entraînant le devoir d’assumer. C’est une angoisse d’homme que l’on a toujours pris par la main. Il est encore plus compliqué pour un enfant en recherche de repères, neuf face au monde, de ne pas se sentir guider. L’enfant veut plein de choses et ne veut rien, la règle structure son cadre de vie comme elle structure sa pensée. Il faut lui apprendre à vouloir non par passion mais par raison ; volonté qui se forge que dans l’obstacle et la difficulté, non dans les désirs pleinement satisfaits. On ne muscle pas son biceps sans contrepoids et sans fibres se briser, il en va de même pour son cerveau.

S’affranchir d’une règle nécessite de l’avoir assimilée, autrement rien de bien ne tient. Toutes les mauvaises écritures se ressemblent écrivait Alain, et les génies de la littérature ont d’abord appris à écrire selon les règles communes avant de pouvoir les dépasser, devenir originaux, comme tout grand peintre, tout grand musicien, tout grand poète. L’on ne pense pas à partir de rien, et de ce que l’on pense, même à partir de notre seule expérience, beaucoup a déjà était partagé, vécu, écrit, peint, chanté, raconté, dans les belles et sombres pages de l’humanité.

N’attendez pas de l’école qu’elle fasse des miracles, elle ne corrigera ni les défauts de l’éducation, ni ne compensera une réelle inégalité des chances. Certains élèves ont, au cours de leur scolarité, davantage le droit à l’erreur, parce qu’ils ne sont pas seuls, pouvant s’appuyer sur leur famille en cas de coups durs, quand d’autres devront renoncer à leur projet, livrés à leur destin. C’est malheureusement une réalité.

L’erreur, maître mot de l’école ; l’élève plus que quiconque est autorisé à s’y tromper, et il faut beaucoup d’erreurs pour consolider un peu de savoir. Ne la confondons pas  avec l’échec, mais ne faisons pas non plus de l’échec un drame. Être en échec signifie ne plus pouvoir avancer dans un but précis. Mais c’est aussi l’occasion de recommencer la partie et d’emprunter de nouvelles routes. Il n’est pas grave qu’un élève redouble, loupe son BAC, se trompe d’orientation, à condition qu’il puisse rebondir pour tracer sa voie.

L’Education Nationale est sous pression, les élèves sont sous pression, les enseignants sont sous pressions, les responsables d’établissement sont sous pression, et l’on ne fait rien de bien sous une pression constante, si ce n’est s’agiter en tous sens pour créer un courant d’air qui remplit le vide de nos rondes. Il est pénible d’entendre ce discours, « l’école va mal », quand l’on voit sur le terrain une armée d’enseignants motivée par l’amour du travail bien fait. C’est que l’école est imprégnée d’une logique économique nauséeuse, c’est-à-dire d’organisation optimale en vue de flatter quelques chiffres statistiques. Il faudrait des élèves compétitifs rehaussant les courbes des graphiques. Certains voudraient que leurs enfants sachent lire alors qu’ils portent encore leur couche culotte. Etre le meilleur, d’accord, mais après ?

Qu’attend une société de son école, que désire-t-elle pour ses enfants ? Préparer les élèves à la vie d’adulte, former les élites de demain, offrir aux enfants le temps de grandir, d’apprendre, de se divertir par la connaissance ? N’est-il pas barbare d’obliger les marmots à se lever de bonne heure pour ensuite les contraindre à rester assis sur leur chaise ? Les livres sur la variété pédagogique foisonnent depuis des lustres, mais peu interrogent la forme même que l’on donne à l’école, ses enjeux, ses buts, car penser la structure de l’école, c’est penser la société dans laquelle elle s’inscrit, et l’on n’organisera pas l’instruction de la même manière selon les valeurs que l’on entend faire vivre. Remarquez que beaucoup aiment regarder les exemples des pays Scandinaves, mais ces exemples n’ont pas n’ont plus des prétentions de grandes puissances, être premier, second, ou troisième, peu leur importe contrairement à nous qui voulons avoir notre mot à dire sur la scène internationale. Est-ce là si important ?

14/02/2020

Sur l’homme de culture

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Plus nous nous ouvrons à l’horizon, côtoyant les diverses cultures des points cardinaux, et moins nous éprouvons l’envie de juger les hommes ; d’ailleurs, nous n’y sommes pas tenus. Nous apprendrons davantage au contact de nos semblables qu’à la lecture d’un livre qui traite des relations humaines, car si le livre nous offre une idée sur le monde, il ne nous enseigne pas comment nous y mouvoir avec notre propre chair et de nos propres neurones. Autrui porte en lui comme le reflet de notre âme, plus ou moins vif, plus ou moins saillant ; limoneux ou clair, en bien comme en mal, il suffit de garder un œil attentif et de tendre l’oreille pour savoir s’y reconnaître.

Quelle est la limite pour dire qu’untel est cultivé et que tel autre ne l’est pas ? Qui peut prétendre depuis son promontoire de culture (à part Natacha Polony et Yann Moix)  qu’une génération est davantage abrutie que ne l’est une autre ? Un élèves qui connaîtrait tous les personnages de mangas japonais mais qui ignorait le nom de Causette serait-il moins cultivé que l’étudiant connaissant la vie de Kafka mais pour qui le mot d’Orochimaru ne résonnerait dans rien ?

La culture ne se hiérarchise pas, ce n’est pas une quantité de connaissances que l’on emmagasine comme une réserve de livre sur des étagères ; elle est un lien entre un homme et son monde, et c’est pourquoi elle tient davantage dans les œuvres qui traverses le temps que dans les productions éphémères qui ne résistent pas à leur époque. Seulement nous ignorons encore qu’elles seront les grandes œuvres de notre présent, celles qui dans mille ans, illustration de notre siècle, feront toujours parler d’elles.

Horace remarquait déjà que le même mot est employé pour désigner cette consonance de ligatures qui unit les hommes à travers l’art et la création, et cette pratique qui consiste à ensemencer un champ. Culture et traditions, culture et laboures, culture et connaissances, dans tous les cas, il s’agit d’entretenir sa descendance à la lumière des savoirs anciens.

L’homme cultivé établit des liens, des passerelles et des ponts, entre les idées et les époques, éclairant ainsi son propre temps pour mieux s’y mouvoir, quand celui qui cultive la terre donne les moyens à l’esprit d’exister en nourrissant le ventre ; à la tradition d’enseigner ces mêmes moyens en rappelant ce qui résiste et ce qui s’étiole.

Mieux vaut peu savoir mais bien savoir ce que l’on sait que tout connaitre sans savoir ce que l’on connaît. Prendre le temps de lire un livre n’est-il pas plus enrichissant que de se contenter de retenir les titres de milles ouvrages sans en avoir ouvert une page ? Aucun doute, vous serez reçus aux concours et ferez bonne impression dans ces discussions où chacun se jauge à l’aune des points de culture qu’il ne possède pas. Préférait-on un petit jardin riche en couleurs, parfumé de fleurs que l’on connaît, abondant de vie et de rareté, ou préférait-on un grand champ monotone, rectiligne à perte de vue, là où chaque tige se ressemble et s’assemble pour dessiner une mer d’or nuancée d’amertume ? Comme en voyage et en rencontre, quantité n’est jamais qualité ; il en va de la culture comme de notre jardin, l’important est que l’on s’y retrouve, s’y balade, et s’y repose. Nul besoin de sillonner le ciel quand une seule fleur suffit pour embaumer un cœur.

10/02/2020

Tuer pour manger

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L’homme a jeté sur la nature un voile d’invisibilité ; il préfère détourner le regard pour ne pas voir l’essence derrière l’apparence, le visage derrière le maquillage, la vérité sous l’illusion. Nous avons passé nos deux-cent dernières années à détruire, puis à considérer comme rare ce que l’on avait détruit, comme cher ce que l’on avait rendu rare.

Beaucoup ont abandonné des gestes ancestraux, rustiques,  préférant par exemple déléguer la dure tâche de tuer à d’autres, pourvu qu’ils ignorent la couleur du sang et l’odeur d’un cadavre ; et ils sont comme surpris de découvrir la barbarie industrialisée de la mort. L’industrie est l’antinomie de la vie, une organisation rationnelle où efficacité rime avec rentabilité et ne laisse pas de place à la sensibilité. L’art industriel n’est pas d’abord de l’art mais une marchandise qui se vend. C’est aussi une idée fausse, car toute l’idéologie sur laquelle repose l’appât du gain est fondée sur beaucoup de spéculations et peu de vérités, nous en avons déjà beaucoup parlé.

Tuer la poule que l’on a nourrie, le mouton que l’on a fait naître, le cochon élevé dans la cour, apprend aux enfants qui assistent et à l’homme qui pratique l’idée de la nécessité. Il faut avoir le cœur endurcit pour ôter la vie à ces êtres qui gambadaient parmi nous, quand l’on a pris le temps de les voir grandir, de les biberonner et de les soigner. On connait la valeur du steak dans l’assiette, les sacrifices émotionnels et l’énergie qu’il fallut pour mériter un tel repas. Les choses ne se font pas d’elles-mêmes,  toute une organisation permet à l’homme moderne de manger sans avoir à cuisiner, ni même n’avoir jamais bêché la moindre patate, épluché le moindre haricot, ramassé le moindre œuf. L’électricité n’est pas une fée ; un réseau qui tient le monde se met en branle pour apporter la lumière là où créer un feu était une connaissance essentielle

Aujourd’hui l’on cache le visage aux enfants quand deux chiens copulent devant eux, l’air choqué, alors que ces mêmes enfants feront leur éducation sexuelle à travers la pornographie le soir en secret sous leur couette avec leur ordinateur ou leur téléphone ; ils s’abreuveront de séries où la violence domine et apprendront à manger dans de belles assiettes sans goût des animaux qu’ils n’ont jamais vus, sans réaliser ce qu’il en a coûté pour avoir le droit à ce confort ; l’idéal serait de manger l’emballage avec et de boire le poulet à la paille. On cache, voile, recouvre, ignore le réel pour lui préférer un monde fantôme, un bovarysme affligeant, car tout ce qui ne correspond pas à nos idées dérange et perturbe les esprits engourdis, ceux qui confondent le raccourcit avec la vie, incapables de se repérer sans l’aide d’une machine pour leur permettre d’exister. De ce monde loin des champs et des bois, loin des promenades bucoliques et champêtres, hypnotisé par l’écran et le bitume urbain, on n’apprend pas à y regarder la nature sans la fantasmer. Il faut une âme rustique pour accepter la vérité sans se laisser abattre. Ni les livres ni les séries ne permettent de faire l’expérience du monde avec son propre corps et dans sa propre chaire, de ressentir la subtilité qui se balance entre bien et mal, et il n’est pas rare que les philosophes qui nous parlent du bonheur soient des gens malheureux, de l’amitié des hommes sans amis, et de morale des inquisiteurs qui tueraient le moindre esprit qui ne penserait pas comme eux.

04/02/2020

Rêve d’enfant

L’enfant croit en l’homme et s’y attache, il voit le père comme un dieu et la mère comme son monde. Son cœur est rempli d’une confiance débordante ; la parole est d’or, ce qui est dit compte, engage, s’enveloppe de vérité et de certitude ; il ne connaît pas la trahison. L’âge de l’enfance est un âge religieux, là où l’univers se plie à la volonté, se modelant sur les monts de l’imaginaire, peuplés d’aventures et de rêveries ; quelques sanglots, quelques prières, suffisent pour se faire servir, se rassurer, et s’endormir.

Comment croire que l’homme se trompe, que l’homme nous trompe ? Le monde ne colle plus à nos idées d’enfant, il résiste, ne se tord point ; les forces du mal peinent à s’identifier d’un simple coup d’œil, par ouïe dire, d’un battement de cils. Le loup en devient fascinant, lui qui dans les contes tue par méchanceté, par plaisir, par goût du sang, le voilà désormais en proie à lutter pour sa propre survie ; ses victimes n’ont plus la chaire de l’innocence ni lui les crocs du diables. Pourquoi ai-je envie de faire du mal, de faire souffrir, pense l’adolescent, pourquoi cette confiance qui remplissait mon cœur s’est-elle purifiée en une eau boueuse et limoneuse ; ce pincement dans les côtes que je ne peux décrire, une admiration pour le noir et la nuit comme un cocon contre cette lumière qui me dévoile le monde, qui me dévoile les hommes.

Je me reconnais dans mon père, l’immortel devenu humain, il reflète mes faiblesses, le miroir de mon âme. Il n’était pas concevable que l’homme trahisse, s’oppose alors à la beauté du jour les tiédeurs de la nuit. Le cadavre attire le regard.  Il faut une force plus grande pour détruire un affect contraire, à un grand amour s’oppose une grande colère. L’enfant croit en ses parents, en ses professeurs, en ses entraîneurs, en ces parents de copains, à ses idoles, et tous ceux qui lui veulent du bien. Il n’était pas concevable que l’homme trahisse, abandonnant rêves et espoirs aux petites vertus pour ne plus s’attacher qu’à peu de choses. Il faut bien vivre !

Comment accepter que tous ceux en qui l’on croyait, tout ce qui nous a fait, aient pu être dans l’erreur, traversés de faiblesse ; que tout ce monde sur lequel on repose, se fonde parfois sur de la poudre et du vent. Il fallut accepter, concéder, abandonner, s’arracher une part de soit même pour continuer d’exister. Le mal n’est pas dans les choses, il n’est pas non plus en nous, sous la peau, dans les yeux, ni même dans cette mauvaise pensée qui nous attriste ; son existence est idée, conséquence de ce qui fait souffrir une âme.

Les rayons du soleil ne sont plus les galaxies de poussière, les nuages les peintures de nos songes, la classe a rétrécie, et l’homme a bien vieilli. Nous croyions que le monde était bon, nous voyons qu’il est neutre, neutre de tout sentiment et de toute passion. Nous projetons nos rêves sur les choses et y tenons dur comme fer, avant de comprendre que les choses ne partagent pas notre regard. La pierre n’est point habitée de sentiments.

Nous ne nous reconnaissons plus dans les enfants d’aujourd’hui. Nous n’avions pas le droit de gémir, il fallait attendre, notre avis importait peu ; on voulait pourtant transformer le monde. Mais maintenant que nul ne décide à notre  place, nous ne savons plus quoi vouloir, le monde se transforme sans nous, plus vite que nous, et nous n’avons pas la force de lui courir après ; ni les larmes, ni les pleurs, ne font revenir les dieux d’autrefois, nous sommes à nous même notre propre miracle.

02/02/2020

GOTLIB1
Gotlib, Chanson rose, chanson mauve.

GOTLIB 2

Sur infantiliser les hommes

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Joaquin Sorolla, Idylle marine

Infantiliser les hommes: tel était le constat établi par deux intellectuels médiatiques que l’on connait depuis plus de vingt ans. Comment comprendre cette proposition, en quoi avons-nous à craindre ce fléau, pourquoi les générations présentes et les générations à venir seraient-elles en manque de maturité, et surtout, en comparaison à qui ? Est-ce par une capacité à s’assumer qui n’apparaît que tardivement ? Est-ce par la persévérance de caprices enfantins à des âges avancés? Est-ce la fin d’une adolescence qui se termine vers vingt-cinq, quand il y cinquante ans les jeunes hommes de seize ans étaient déjà autonomes et responsables. En l’an mille et des brouettes, des enfants de douze ans siégeaient des trônes, doit-on seulement s’en vanter ?

Tout au contraire, n’est-ce pas une chance et une preuve de progrès que, les individus étant dans l’ensemble à l’abri du besoin, ne soient plus déterminés à faire face à la nécessité pour subsister, et ainsi prendre le temps de grandir ? A moins que vous n’y voyez-là le signe d’une génération à qui l’on a trop donné et, à présent qu’on ne peut que promettre moins, s’offusque de ces biens qu’elle pensait être acquis de droit ? Oublier le futur pour son propre plaisir, n’est-ce pas là un comportement des plus puérils ? Ces hommes qui critiquent aujourd’hui sont-ils ceux qui pensent depuis hier, quand ils participaient encore à construire un monde qui échappait à leur volonté ? Pour se faire une idée plus précise de l’infantilisation et savoir si elle a un réel sens, je voudrais comprendre ce qu’est l’enfant au regard de l’adulte.

A l’évidence le peuple enfant est un peuple à part entière. L’enfant est l’être qui ne peut subvenir par lui-même à ses besoins. Il a besoin de l’aide d’adultes pour y parvenir, pour se nourrir, s’habiller, se protéger du froid et du danger. L’enfant pleure, prie et supplie pour qu’un autre lui donne – tout est dans le désir à assouvir face à un monde qui lui résiste.

L’enfant constate les effets mais ignores les causes. En quête de connaissances, il explore le monde en même temps qu’il découvre ses sens. Il provoque, test, se brûle, tombe, et recommence. L’enfant ne craint pas l’avenir, tout lui semble possible, tout lui semble simple, et il est persuadé que la vie devrait être aussi facile et évidente que dans ses pensées. C’est qu’il ignore la rudesse des éléments, l’usure du corps, la fatigue du travail.

L’enfant fait spontanément confiance. Il craint des dangers imaginaires faits d’obscurité et d’inconnu, mais ne redoute que très peu le danger réel, la faiblesse de la chair contre le métal, le jeu des forces et des chocs, les creux du ventre et le mordant du froid.

L’enfant commence à gagner en maturité quand il apprend à résister à ses passions, quand il cesse de réclamer et essaie d’agir pour obtenir, quand il ne projette plus ses rêves sur le monde mais qu’il en voit la matière brute, quand, obligé de se soumettre à des règles qu’il n’a pas lui-même crée, il comprend leurs fondements. Les rituels d’entrées dans le monde des gens responsables n’y suffisent plus, tout est dans l’état d’esprit, non dans la reconnaissance par ses semblables.

Quand il ne peut plus manier ses idées avec autant de facilité, quand il devient convaincu et que ces neurones se font moins malléables, les mauvais maîtres le jugent mature. Il cesse de se poser la question du pourquoi, puis du pourquoi le pourquoi.

Il  devient adulte alors qu’il commence à douter de tout ce qu’il croyait enfant, de l’ordre du monde, de la parole de ses parents et de leur propre vertu. Il devient adulte quand il entend obtenir non plus par la prière mais par l’action du corps, quand il devient lui-même l’exemple à suivre, celui à qui l’on demande conseil.

De tout ce qui vient être dis, il apparaît alors que l’infantilisation n’est pas une question d’âge ni de droit, mais une approche du monde, c’est-à-dire d’un rapport de dépendance et d’une difficulté pour prendre des décisions par soi-même.

Mais qui peut prétendre être dépendant et maître de son libre arbitre dans un univers où chacun dépend des autres ? Ne croyez jamais un homme qui s’enorgueillit de s’être fait tout seul et ne rien devoir à personne. Il oublie qu’il a d’abord été enfant.

Inversement on pourrait ne pas reprocher aux hommes d’être des enfants trop tard, mais bien aux enfants d’être des hommes trop tôt. C’est toute l’idéologie de la III République, de Victor Hugo, de Jules Ferry, que de permettre aux hommes de prendre le temps de grandir. Qui est le plus puéril entre un souverain qui demande à des hommes de mourir ou travailler pour lui et des enfants qui travaillent et meurent pour nourrir leurs frères, leurs sœurs, leurs parents, leurs grands parents ? Car il y a bien une grande différence entre l’enfant et l’adulte. L’enfant rêve du pouvoir, il rêve de mettre les hommes en mouvement et de faire correspondre le monde à sa volonté. Aussi est-il prêt à mentir et duper pour réussir. L’adulte, lui, ne veut pas s’embarrasser d’un tel fardeau, il aspire seulement à la tranquillité de ses propres enfants.

06/11/2019

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