L’école, l’exemple et la règle

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Pissarro, arbres en fleurs

Nulle parole n’égale l’exemple. Parler, discuter, moraliser, il n’est point nécessaire de pinailler pour enseigner ; dialoguer n’explique pas tout, ne résout pas tout, et il faut parfois savoir se taire, être exemplaire, afin de montrer la marche à suivre. Apprenons à redresser l’erreur par le silence.

Plus l’enseignant parle et moins les élèves travaillent. Ecouter est une chose, s’activer en est une autre. S’il suffisait de regarder le professeur les yeux dans les yeux pour retenir, les amphithéâtres seraient pleins de têtes savantes

Certains parents voudraient tout comprendre, tout justifier, tout pardonner, quand il faudrait laisser filer. Ils creusent la bêtise, la cernent et l’analysent, n’abusons point de l’empathie. La sévérité ne fera pas de vous une mauvaise mère ni un mauvais prof. La règle, c’est la règle, nulle besoin de la justifier quand elle est énoncée clairement. Règle de vie, règle de savoir, il faut parfois se contenter d’apprendre pour prétendre comprendre, et pour que l’élève remette en question la légitimité de la règle avec intelligence, encore faut-il qu’il l’ait compris.

Il peut être déstabilisant pour un adulte de ne pas se sentir encadré, angoissé devant la liberté qui lui est offerte (dans son métier par exemple), entraînant le devoir d’assumer. C’est une angoisse d’homme que l’on a toujours pris par la main. Il est encore plus compliqué pour un enfant en recherche de repères, neuf face au monde, de ne pas se sentir guider. L’enfant veut plein de choses et ne veut rien, la règle structure son cadre de vie comme elle structure sa pensée. Il faut lui apprendre à vouloir non par passion mais par raison ; volonté qui se forge que dans l’obstacle et la difficulté, non dans les désirs pleinement satisfaits. On ne muscle pas son biceps sans contrepoids et sans fibres se briser, il en va de même pour son cerveau.

S’affranchir d’une règle nécessite de l’avoir assimilée, autrement rien de bien ne tient. Toutes les mauvaises écritures se ressemblent écrivait Alain, et les génies de la littérature ont d’abord appris à écrire selon les règles communes avant de pouvoir les dépasser, devenir originaux, comme tout grand peintre, tout grand musicien, tout grand poète. L’on ne pense pas à partir de rien, et de ce que l’on pense, même à partir de notre seule expérience, beaucoup a déjà était partagé, vécu, écrit, peint, chanté, raconté, dans les belles et sombres pages de l’humanité.

N’attendez pas de l’école qu’elle fasse des miracles, elle ne corrigera ni les défauts de l’éducation, ni ne compensera une réelle inégalité des chances. Certains élèves ont, au cours de leur scolarité, davantage le droit à l’erreur, parce qu’ils ne sont pas seuls, pouvant s’appuyer sur leur famille en cas de coups durs, quand d’autres devront renoncer à leur projet, livrés à leur destin. C’est malheureusement une réalité.

L’erreur, maître mot de l’école ; l’élève plus que quiconque est autorisé à s’y tromper, et il faut beaucoup d’erreurs pour consolider un peu de savoir. Ne la confondons pas  avec l’échec, mais ne faisons pas non plus de l’échec un drame. Être en échec signifie ne plus pouvoir avancer dans un but précis. Mais c’est aussi l’occasion de recommencer la partie et d’emprunter de nouvelles routes. Il n’est pas grave qu’un élève redouble, loupe son BAC, se trompe d’orientation, à condition qu’il puisse rebondir pour tracer sa voie.

L’Education Nationale est sous pression, les élèves sont sous pression, les enseignants sont sous pressions, les responsables d’établissement sont sous pression, et l’on ne fait rien de bien sous une pression constante, si ce n’est s’agiter en tous sens pour créer un courant d’air qui remplit le vide de nos rondes. Il est pénible d’entendre ce discours, « l’école va mal », quand l’on voit sur le terrain une armée d’enseignants motivée par l’amour du travail bien fait. C’est que l’école est imprégnée d’une logique économique nauséeuse, c’est-à-dire d’organisation optimale en vue de flatter quelques chiffres statistiques. Il faudrait des élèves compétitifs rehaussant les courbes des graphiques. Certains voudraient que leurs enfants sachent lire alors qu’ils portent encore leur couche culotte. Etre le meilleur, d’accord, mais après ?

Qu’attend une société de son école, que désire-t-elle pour ses enfants ? Préparer les élèves à la vie d’adulte, former les élites de demain, offrir aux enfants le temps de grandir, d’apprendre, de se divertir par la connaissance ? N’est-il pas barbare d’obliger les marmots à se lever de bonne heure pour ensuite les contraindre à rester assis sur leur chaise ? Les livres sur la variété pédagogique foisonnent depuis des lustres, mais peu interrogent la forme même que l’on donne à l’école, ses enjeux, ses buts, car penser la structure de l’école, c’est penser la société dans laquelle elle s’inscrit, et l’on n’organisera pas l’instruction de la même manière selon les valeurs que l’on entend faire vivre. Remarquez que beaucoup aiment regarder les exemples des pays Scandinaves, mais ces exemples n’ont pas n’ont plus des prétentions de grandes puissances, être premier, second, ou troisième, peu leur importe contrairement à nous qui voulons avoir notre mot à dire sur la scène internationale. Est-ce là si important ?

14/02/2020

Sur l’homme de culture

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Plus nous nous ouvrons à l’horizon, côtoyant les diverses cultures des points cardinaux, et moins nous éprouvons l’envie de juger les hommes ; d’ailleurs, nous n’y sommes pas tenus. Nous apprendrons davantage au contact de nos semblables qu’à la lecture d’un livre qui traite des relations humaines, car si le livre nous offre une idée sur le monde, il ne nous enseigne pas comment nous y mouvoir avec notre propre chair et de nos propres neurones. Autrui porte en lui comme le reflet de notre âme, plus ou moins vif, plus ou moins saillant ; limoneux ou clair, en bien comme en mal, il suffit de garder un œil attentif et de tendre l’oreille pour savoir s’y reconnaître.

Quelle est la limite pour dire qu’untel est cultivé et que tel autre ne l’est pas ? Qui peut prétendre depuis son promontoire de culture (à part Natacha Polony et Yann Moix)  qu’une génération est davantage abrutie que ne l’est une autre ? Un élèves qui connaîtrait tous les personnages de mangas japonais mais qui ignorait le nom de Causette serait-il moins cultivé que l’étudiant connaissant la vie de Kafka mais pour qui le mot d’Orochimaru ne résonnerait dans rien ?

La culture ne se hiérarchise pas, ce n’est pas une quantité de connaissances que l’on emmagasine comme une réserve de livre sur des étagères ; elle est un lien entre un homme et son monde, et c’est pourquoi elle tient davantage dans les œuvres qui traverses le temps que dans les productions éphémères qui ne résistent pas à leur époque. Seulement nous ignorons encore qu’elles seront les grandes œuvres de notre présent, celles qui dans mille ans, illustration de notre siècle, feront toujours parler d’elles.

Horace remarquait déjà que le même mot est employé pour désigner cette consonance de ligatures qui unit les hommes à travers l’art et la création, et cette pratique qui consiste à ensemencer un champ. Culture et traditions, culture et laboures, culture et connaissances, dans tous les cas, il s’agit d’entretenir sa descendance à la lumière des savoirs anciens.

L’homme cultivé établit des liens, des passerelles et des ponts, entre les idées et les époques, éclairant ainsi son propre temps pour mieux s’y mouvoir, quand celui qui cultive la terre donne les moyens à l’esprit d’exister en nourrissant le ventre ; à la tradition d’enseigner ces mêmes moyens en rappelant ce qui résiste et ce qui s’étiole.

Mieux vaut peu savoir mais bien savoir ce que l’on sait que tout connaitre sans savoir ce que l’on connaît. Prendre le temps de lire un livre n’est-il pas plus enrichissant que de se contenter de retenir les titres de milles ouvrages sans en avoir ouvert une page ? Aucun doute, vous serez reçus aux concours et ferez bonne impression dans ces discussions où chacun se jauge à l’aune des points de culture qu’il ne possède pas. Préférait-on un petit jardin riche en couleurs, parfumé de fleurs que l’on connaît, abondant de vie et de rareté, ou préférait-on un grand champ monotone, rectiligne à perte de vue, là où chaque tige se ressemble et s’assemble pour dessiner une mer d’or nuancée d’amertume ? Comme en voyage et en rencontre, quantité n’est jamais qualité ; il en va de la culture comme de notre jardin, l’important est que l’on s’y retrouve, s’y balade, et s’y repose. Nul besoin de sillonner le ciel quand une seule fleur suffit pour embaumer un cœur.

10/02/2020

Tuer pour manger

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L’homme a jeté sur la nature un voile d’invisibilité ; il préfère détourner le regard pour ne pas voir l’essence derrière l’apparence, le visage derrière le maquillage, la vérité sous l’illusion. Nous avons passé nos deux-cent dernières années à détruire, puis à considérer comme rare ce que l’on avait détruit, comme cher ce que l’on avait rendu rare.

Beaucoup ont abandonné des gestes ancestraux, rustiques,  préférant par exemple déléguer la dure tâche de tuer à d’autres, pourvu qu’ils ignorent la couleur du sang et l’odeur d’un cadavre ; et ils sont comme surpris de découvrir la barbarie industrialisée de la mort. L’industrie est l’antinomie de la vie, une organisation rationnelle où efficacité rime avec rentabilité et ne laisse pas de place à la sensibilité. L’art industriel n’est pas d’abord de l’art mais une marchandise qui se vend. C’est aussi une idée fausse, car toute l’idéologie sur laquelle repose l’appât du gain est fondée sur beaucoup de spéculations et peu de vérités, nous en avons déjà beaucoup parlé.

Tuer la poule que l’on a nourrie, le mouton que l’on a fait naître, le cochon élevé dans la cour, apprend aux enfants qui assistent et à l’homme qui pratique l’idée de la nécessité. Il faut avoir le cœur endurcit pour ôter la vie à ces êtres qui gambadaient parmi nous, quand l’on a pris le temps de les voir grandir, de les biberonner et de les soigner. On connait la valeur du steak dans l’assiette, les sacrifices émotionnels et l’énergie qu’il fallut pour mériter un tel repas. Les choses ne se font pas d’elles-mêmes,  toute une organisation permet à l’homme moderne de manger sans avoir à cuisiner, ni même n’avoir jamais bêché la moindre patate, épluché le moindre haricot, ramassé le moindre œuf. L’électricité n’est pas une fée ; un réseau qui tient le monde se met en branle pour apporter la lumière là où créer un feu était une connaissance essentielle

Aujourd’hui l’on cache le visage aux enfants quand deux chiens copulent devant eux, l’air choqué, alors que ces mêmes enfants feront leur éducation sexuelle à travers la pornographie le soir en secret sous leur couette avec leur ordinateur ou leur téléphone ; ils s’abreuveront de séries où la violence domine et apprendront à manger dans de belles assiettes sans goût des animaux qu’ils n’ont jamais vus, sans réaliser ce qu’il en a coûté pour avoir le droit à ce confort ; l’idéal serait de manger l’emballage avec et de boire le poulet à la paille. On cache, voile, recouvre, ignore le réel pour lui préférer un monde fantôme, un bovarysme affligeant, car tout ce qui ne correspond pas à nos idées dérange et perturbe les esprits engourdis, ceux qui confondent le raccourcit avec la vie, incapables de se repérer sans l’aide d’une machine pour leur permettre d’exister. De ce monde loin des champs et des bois, loin des promenades bucoliques et champêtres, hypnotisé par l’écran et le bitume urbain, on n’apprend pas à y regarder la nature sans la fantasmer. Il faut une âme rustique pour accepter la vérité sans se laisser abattre. Ni les livres ni les séries ne permettent de faire l’expérience du monde avec son propre corps et dans sa propre chaire, de ressentir la subtilité qui se balance entre bien et mal, et il n’est pas rare que les philosophes qui nous parlent du bonheur soient des gens malheureux, de l’amitié des hommes sans amis, et de morale des inquisiteurs qui tueraient le moindre esprit qui ne penserait pas comme eux.

04/02/2020

Rêve d’enfant

L’enfant croit en l’homme et s’y attache, il voit le père comme un dieu et la mère comme son monde. Son cœur est rempli d’une confiance débordante ; la parole est d’or, ce qui est dit compte, engage, s’enveloppe de vérité et de certitude ; il ne connaît pas la trahison. L’âge de l’enfance est un âge religieux, là où l’univers se plie à la volonté, se modelant sur les monts de l’imaginaire, peuplés d’aventures et de rêveries ; quelques sanglots, quelques prières, suffisent pour se faire servir, se rassurer, et s’endormir.

Comment croire que l’homme se trompe, que l’homme nous trompe ? Le monde ne colle plus à nos idées d’enfant, il résiste, ne se tord point ; les forces du mal peinent à s’identifier d’un simple coup d’œil, par ouïe dire, d’un battement de cils. Le loup en devient fascinant, lui qui dans les contes tue par méchanceté, par plaisir, par goût du sang, le voilà désormais en proie à lutter pour sa propre survie ; ses victimes n’ont plus la chaire de l’innocence ni lui les crocs du diables. Pourquoi ai-je envie de faire du mal, de faire souffrir, pense l’adolescent, pourquoi cette confiance qui remplissait mon cœur s’est-elle purifiée en une eau boueuse et limoneuse ; ce pincement dans les côtes que je ne peux décrire, une admiration pour le noir et la nuit comme un cocon contre cette lumière qui me dévoile le monde, qui me dévoile les hommes.

Je me reconnais dans mon père, l’immortel devenu humain, il reflète mes faiblesses, le miroir de mon âme. Il n’était pas concevable que l’homme trahisse, s’oppose alors à la beauté du jour les tiédeurs de la nuit. Le cadavre attire le regard.  Il faut une force plus grande pour détruire un affect contraire, à un grand amour s’oppose une grande colère. L’enfant croit en ses parents, en ses professeurs, en ses entraîneurs, en ces parents de copains, à ses idoles, et tous ceux qui lui veulent du bien. Il n’était pas concevable que l’homme trahisse, abandonnant rêves et espoirs aux petites vertus pour ne plus s’attacher qu’à peu de choses. Il faut bien vivre !

Comment accepter que tous ceux en qui l’on croyait, tout ce qui nous a fait, aient pu être dans l’erreur, traversés de faiblesse ; que tout ce monde sur lequel on repose, se fonde parfois sur de la poudre et du vent. Il fallut accepter, concéder, abandonner, s’arracher une part de soit même pour continuer d’exister. Le mal n’est pas dans les choses, il n’est pas non plus en nous, sous la peau, dans les yeux, ni même dans cette mauvaise pensée qui nous attriste ; son existence est idée, conséquence de ce qui fait souffrir une âme.

Les rayons du soleil ne sont plus les galaxies de poussière, les nuages les peintures de nos songes, la classe a rétrécie, et l’homme a bien vieilli. Nous croyions que le monde était bon, nous voyons qu’il est neutre, neutre de tout sentiment et de toute passion. Nous projetons nos rêves sur les choses et y tenons dur comme fer, avant de comprendre que les choses ne partagent pas notre regard. La pierre n’est point habitée de sentiments.

Nous ne nous reconnaissons plus dans les enfants d’aujourd’hui. Nous n’avions pas le droit de gémir, il fallait attendre, notre avis importait peu ; on voulait pourtant transformer le monde. Mais maintenant que nul ne décide à notre  place, nous ne savons plus quoi vouloir, le monde se transforme sans nous, plus vite que nous, et nous n’avons pas la force de lui courir après ; ni les larmes, ni les pleurs, ne font revenir les dieux d’autrefois, nous sommes à nous même notre propre miracle.

02/02/2020

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Gotlib, Chanson rose, chanson mauve.

GOTLIB 2

Sur infantiliser les hommes

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Joaquin Sorolla, Idylle marine

Infantiliser les hommes: tel était le constat établi par deux intellectuels médiatiques que l’on connait depuis plus de vingt ans. Comment comprendre cette proposition, en quoi avons-nous à craindre ce fléau, pourquoi les générations présentes et les générations à venir seraient-elles en manque de maturité, et surtout, en comparaison à qui ? Est-ce par une capacité à s’assumer qui n’apparaît que tardivement ? Est-ce par la persévérance de caprices enfantins à des âges avancés? Est-ce la fin d’une adolescence qui se termine vers vingt-cinq, quand il y cinquante ans les jeunes hommes de seize ans étaient déjà autonomes et responsables. En l’an mille et des brouettes, des enfants de douze ans siégeaient des trônes, doit-on seulement s’en vanter ?

Tout au contraire, n’est-ce pas une chance et une preuve de progrès que, les individus étant dans l’ensemble à l’abri du besoin, ne soient plus déterminés à faire face à la nécessité pour subsister, et ainsi prendre le temps de grandir ? A moins que vous n’y voyez-là le signe d’une génération à qui l’on a trop donné et, à présent qu’on ne peut que promettre moins, s’offusque de ces biens qu’elle pensait être acquis de droit ? Oublier le futur pour son propre plaisir, n’est-ce pas là un comportement des plus puérils ? Ces hommes qui critiquent aujourd’hui sont-ils ceux qui pensent depuis hier, quand ils participaient encore à construire un monde qui échappait à leur volonté ? Pour se faire une idée plus précise de l’infantilisation et savoir si elle a un réel sens, je voudrais comprendre ce qu’est l’enfant au regard de l’adulte.

A l’évidence le peuple enfant est un peuple à part entière. L’enfant est l’être qui ne peut subvenir par lui-même à ses besoins. Il a besoin de l’aide d’adultes pour y parvenir, pour se nourrir, s’habiller, se protéger du froid et du danger. L’enfant pleure, prie et supplie pour qu’un autre lui donne – tout est dans le désir à assouvir face à un monde qui lui résiste.

L’enfant constate les effets mais ignores les causes. En quête de connaissances, il explore le monde en même temps qu’il découvre ses sens. Il provoque, test, se brûle, tombe, et recommence. L’enfant ne craint pas l’avenir, tout lui semble possible, tout lui semble simple, et il est persuadé que la vie devrait être aussi facile et évidente que dans ses pensées. C’est qu’il ignore la rudesse des éléments, l’usure du corps, la fatigue du travail.

L’enfant fait spontanément confiance. Il craint des dangers imaginaires faits d’obscurité et d’inconnu, mais ne redoute que très peu le danger réel, la faiblesse de la chair contre le métal, le jeu des forces et des chocs, les creux du ventre et le mordant du froid.

L’enfant commence à gagner en maturité quand il apprend à résister à ses passions, quand il cesse de réclamer et essaie d’agir pour obtenir, quand il ne projette plus ses rêves sur le monde mais qu’il en voit la matière brute, quand, obligé de se soumettre à des règles qu’il n’a pas lui-même crée, il comprend leurs fondements. Les rituels d’entrées dans le monde des gens responsables n’y suffisent plus, tout est dans l’état d’esprit, non dans la reconnaissance par ses semblables.

Quand il ne peut plus manier ses idées avec autant de facilité, quand il devient convaincu et que ces neurones se font moins malléables, les mauvais maîtres le jugent mature. Il cesse de se poser la question du pourquoi, puis du pourquoi le pourquoi.

Il  devient adulte alors qu’il commence à douter de tout ce qu’il croyait enfant, de l’ordre du monde, de la parole de ses parents et de leur propre vertu. Il devient adulte quand il entend obtenir non plus par la prière mais par l’action du corps, quand il devient lui-même l’exemple à suivre, celui à qui l’on demande conseil.

De tout ce qui vient être dis, il apparaît alors que l’infantilisation n’est pas une question d’âge ni de droit, mais une approche du monde, c’est-à-dire d’un rapport de dépendance et d’une difficulté pour prendre des décisions par soi-même.

Mais qui peut prétendre être dépendant et maître de son libre arbitre dans un univers où chacun dépend des autres ? Ne croyez jamais un homme qui s’enorgueillit de s’être fait tout seul et ne rien devoir à personne. Il oublie qu’il a d’abord été enfant.

Inversement on pourrait ne pas reprocher aux hommes d’être des enfants trop tard, mais bien aux enfants d’être des hommes trop tôt. C’est toute l’idéologie de la III République, de Victor Hugo, de Jules Ferry, que de permettre aux hommes de prendre le temps de grandir. Qui est le plus puéril entre un souverain qui demande à des hommes de mourir ou travailler pour lui et des enfants qui travaillent et meurent pour nourrir leurs frères, leurs sœurs, leurs parents, leurs grands parents ? Car il y a bien une grande différence entre l’enfant et l’adulte. L’enfant rêve du pouvoir, il rêve de mettre les hommes en mouvement et de faire correspondre le monde à sa volonté. Aussi est-il prêt à mentir et duper pour réussir. L’adulte, lui, ne veut pas s’embarrasser d’un tel fardeau, il aspire seulement à la tranquillité de ses propres enfants.

06/11/2019

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La connaissance contre la violence

Iván el Terrible y su hijo, por Iliá Repin.jpg
Ilian Répine, Ivan le Terrible tue son fils

A quoi servirait une connaissance sans réflexion, c’est-à-dire sans une mise en perspective de notre connaissance avec nos propres actions ? En d’autres termes, à quoi sert la connaissance si elle ne permet pas de se construire une éthique ?

Celui qui connaît replace l’objet de sa connaissance dans son contexte, dans le cas contraire il s’agit d’une opinion. Faire acte de connaissance, c’est toucher à l’universalité humaine, car l’action de connaitre signifie pouvoir se détacher de son expérience personnelle et de ses représentations pour atteindre ce qui est commun aux hommes à travers l’histoire et la variété des cultures, en un mot : de s’objectiver.

L’acte même d’objectivation intrinsèque à la connaissance est ce qui sauve l’homme de sa passion. Une partie de la violence puise ses origines dans l’incapacité qu’a un individu à surmonter ses frustrations, à remettre en cause ses représentations, à supporter l’incertitude, à formuler ses idées premières, celles qui agissent par impulsion et intuition – c’est-à-dire par son incapacité à guider ses pensées – ce que j’appelle « penser ». Connaitre, c’est se libérer de la violence qui est en nous, car en s’objectivant, par l’action même de penser la connaissance, on comprend ce qui nous détermine, on comprend les causes des passions et de la tristesse, on comprend l’ordre du monde, on comprend l’étendu de notre puissance d’agir ou de notre impuissance, en résumé, on se fait Esprit. J’entends par Esprit l’ensemble et l’union des pensées singulières de toute humanité. N’y voyez pas une substance telle la substance pensante de Descartes, mais une métaphore au même titre que le concept de Volonté.

A quoi bon vaincre un stéréotype si c’est pour le remplacer par un autre stéréotype ? Toute la bien-pensance n’est qu’une opposition de stéréotypes à d’autres stéréotypes. Mais voyez comme ces moralistes de bistrot sont autant animés par leurs passions que ceux dont ils dénoncent les propos. Toute cette débauche d’énergie n’est point penser, car la pensée, en s’extirpant du particulier pour saisir l’universel, se dégage aussi de la passion qui l’anime et de la violence qui y trouve sa source. Celui qui pense ne s’excite pas ni ne s’énerve, il cherche à comprendre, à mesurer, à peser le pour et le contre, il cherche à inscrire l’objet de sa pensée dans la complexité du monde. Aussi comprend-il qu’il ne sait que trop peu de chose, tout spécialiste qu’il soit.

Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me lister une série de dates historiques s’il n’est pas en mesure de les encastrer dans une suite d’événements qui conduisent à comprendre aujourd’hui et ainsi se faire une idée du bien et du mal. Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me citer d’obscures auteurs polonais ou toute la bibliographie de Zola s’il ne retrouve pas l’Homme derrière les personnages et n’en retire pas une éthique pour mener sa propre vie. Il m’importe peu qu’un homme me parle de sujets philosophiques s’il n’est pas capable de les rattacher à des expériences concrètes qui donnent un sens à son existence. Parler pour parler, non pas de ce bavardage italien qui comble le silence et le temps, mais de sujets abscons qui donnent à croire que l’on manipule des concepts quand l’on ne brasse que de l’air, n’est pas d’un grand secours pour la connaissance si ce n’est que l’on apprend à se méfier de ceux qui parlent beaucoup.

Le pédant aime étaler sa culture, certain de ses connaissances, ignorant sa propre ignorance. Il aime juger de haut celui qui ne sais pas ou ne partage pas son savoir, croyant ainsi à une forme de supériorité intellectuelle pour flatter son ego. L’on voit ses yeux s’illuminer quand il comprend enfin une idée complexe et croit la détenir comme une possession exclusive. Ignore-t-il que les idées sont la propriété de personne, quand bien-même l’on parviendrait à les vendre ? Il ne dispense pas son savoir pour enseigner et instruire autrui mais pour le dominer et le rabaisser. Il fait du savoir un outil du pouvoir, et c’est pourquoi il ne pense pas, car l’homme qui fait l’expérience de la pensée n’éprouve pas le besoin de caresser son orgueil, il ne désir que partager la sérénité naissant de la connaissance avec le reste du monde. Je trouve plus d’intelligence dans l’homme qui ignore mais qui interroge le monde avec un modeste recul et une âme d’enfant que dans l’homme qui vous parle du soleil et de la lumière tout en se dressant entre vous et l’astre du jour pour vous aveugler de son ombre. L’important n’est pas dans la connaissance mais dans le retour que l’on fait sur nous. En quoi ce savoir me permet-il d’être plus juste ? Voilà la question que tout homme qui se voudrait philosophe devrait se poser. Ceux qui s’appliquent à diffuser la raison par amour de la connaissance font acte de la plus haute vertu qu’il est donné à l’humanité de réaliser, qu’ils soient parents, amis, enseignants, youtubeurs, journalistes, éducateurs, en vérité, quels qu’ils soient.

21/09/2019

Sur le peuple enfant

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Brueghel, Jeux d’enfants

Une tristesse tout enfantine naît de la compassion que l’enfant éprouve pour ses semblables. Quand bien même il serait la victime, il lui arrive d’être gagné par le remord lorsque la colère de l’adulte s’abat sur son camarade, même quand justice est faite. « Ce moindre mal ne valait pas tant de peine « , songera-t-il au plus profond de lui-même, parfois, il espérera atténuer la sentence qui menace à présent son camarade. Comment comprendre cet élan de compassion pour celui qui nous a fait du mal lorsque vient son tour de recevoir le bâton? Soit que l’enfant s’identifie à l’autre, ressentant un malheur qu’il n’aurait point voulu subir, effrayé par une colère véhémente pourtant destinée à le défendre; soit qu’il est gagné par un intime sentiment de honte quand il pense au regard que le peuple enfant aura à son égard, peuple qu’il croit trahir en recourant à une justice d’adulte. « Que penseront les autres de moi, se dit-il, moi qui n’ai pas su résoudre mon problème seul, moi qui n’ai pas su me défendre comme un grand « . Ne croyez pas que l’enfant ignore le sens des responsabilités, ni qu’il n’ait nul idée de l’honneur.

L’enfant qui, emporté par son élan, cause du mal à autrui, se retrouve embarrassé d’être la cause des pleures de son prochain. Redoutant le jugement des parents, il aura pour solution désespérée de s’auto-mutiler sous le regard du camarade comme pour lui dire: « vois comme je suis désolé, vois comme nous sommes égaux maintenant que moi aussi je souffre de t’avoir fait souffrir« . Il espère ainsi retenir les plaintes du pleurnichard pour qu’aucun adulte n’ait à intervenir. Conscient de sa faute, il préfère une moindre peine au déshonneur du sévère jugement des anciens. C’est que l’enfant aime plaire à ses parents, il se déçoit de décevoir.

D’autres, plus rares à cet âge, se rendront d’eux-mêmes à l’adulte, les yeux en larmes, leur délit comme un poids sur le cœur, effrayés par l’idée d’avoir déçu, et de la possibilité d’une sanction. Comment l’adulte peut-il ne pas céder un peu devant un enfant en pleurs d’avoir commis une faute ? Nul besoin de rajouter de la peine à la peine, il est pour un enfant aussi douloureux d’avoir commis un petit mal que d’en avoir subit un.

Sans doute que ma mémoire me trompe, mais je crois me souvenir d’une époque où les enfants cherchaient à arranger une situation par eux-mêmes avant de recourir aux adultes. Certes le résultat escompté était rarement à la hauteur de l’attente, mais ces enfants avaient une dignité et une maturité qu’ignorent les pleurnichards, ceux pour qui la frustration est un malheur, pour qui la moindre égratignure devrait faire appel à une réparation divine. Quel qu’il soit, l’adulte faisait figure d’autorité, et sa parole, juste ou injuste, obligeait au silence. Aussi il fallait éviter autant que possible que l’enseignant n’intervienne dans les histoires d’enfants. L’adulte était craint, mais craint en tant que maître de justice, disposant de la décision finale. En d’autres mots, il était respectueusement craint. Seulement l’enfant qui « caftait » été nécessairement « un traite », « une balance », en ce qu’il faisait intervenir le pouvoir tout puissant des grands dans la fragile société du peuple enfant. Qu’en est-il de nos cours de récréations modernes, là où chacun dénonce chacun le plus naturellement du monde, là où délations gratuites et autres sycophantes sont choses courantes?

Tout l’art de l’élève consiste à enfreindre les règles sans jamais se faire prendre, mais celui qui échoue à duper l’autorité et est saisi sur le vif, celui-là se doit d’assumer son acte et d’obéir à la règle promise. Il ricanera bêtement lors de sa punition, pour faire croire qu’il ne craint rien, qu’il est fier et intouchable, même quand les autres élèves viendront discrètement s’assurer qu’il se porte bien, alors que son âme sera dominée par une tristesse et une humiliation qu’il voudra cacher derrière son rire moqueur. La conscience morale se forme, à l’adulte de savoir quand une bêtise est réellement grave, s’il doit d’intervenir, ou quand il peut fermer les yeux sur les sérieux problèmes d’enfants.

01/06/2019