Sur la raison

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Kandinsky, Segment bleu

Le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser d’abord à la raison et non d’abord à la passion. La politesse n’est pas seulement une marque de respect, elle pose un cadre qui ouvre à la discussion, c’est une manière de dire : « nous qui ne nous ne connaissons pas, nous pouvons désormais converser respectueusement même si nos opinions diverges ». Quand l’affection entre en jeu, la raison peut parfois gagner en discrétion.

Qu’est-ce que la raison, qu’est-ce que raisonner ? La raison est une faculté de l’esprit, c’est-à-dire quelque chose que l’esprit peut faire, ici, la faculté de manipuler les concepts, autrement dit d’associer entre-elles des représentations mentales que l’on peut définir suivant une polysémie variable. Pour simplifier, le concept englobe toutes les possibilités définitionnelles d’un mot. L’idée de rouge est par exemple associée au concept de couleur, concept qui peut signifier soit l’ensemble des variations de la lumière, soit chacune de ces variations prises individuellement. « Objet » est un autre concept regroupant les choses artificielles et ayant une utilité pour l’homme. Raisonner, c’est relier ou associer ces concepts, ici «un objet rouge ».

La raison peut brasser ensembles d’innombrables concepts, de représentations concrètes aux idées les plus abstraites. Tout raisonnement peut se décomposer en une multitude de principes premiers, d’axiomes, et de postulats. Par exemple, la formule « les hommes naissent libres » est d’emblée comprise par l’assemblée. Pourtant elle se compose de trois concepts quasiment indéterminés en eux-mêmes, que je résumerai, pour ne pas à digresser trop longtemps par, qu’est-ce qu’un homme, que veux dire naître, est comment définir la liberté ? Vous avez là matière à disserter pour chacun des termes.

On associe généralement la raison au concept d’intelligence en ce que l’intelligence est la capacité de faire des liens entre les choses. Cependant la relation n’est pas de causalité, car on peut supposer un homme raisonnant beaucoup sans pour autant faire preuve d’intelligence, par exemple en raisonnant toujours à partir des mêmes concepts, et mutatis mutandis, observer des animaux faire preuve d’intelligence sans que l’on puisse affirmer qu’ils manipulent des concepts, comme tout animal utilisant un outil pour se nourrir.

Quand un raisonnement a recours à des concepts que l’on ne peut extraire de la seule expérience, on parle d’abstraction, c’est-à-dire d’idées considérées en elles-mêmes et dénudées de leur représentation sensible. L’art abstrait étant un art conceptuel, c’est-à-dire dont le contenu n’est pas représenté d’abord par la forme mais par l’idée.

La raison ne s’adresse qu’à la raison, et les passions n’atteignent que les passions. Vous ne pourrez pas lénifier la véhémence des passions d’un homme en argumentant rationnellement, car il faut la douceur d’un parent pour calmer les pleurs d’un nourrisson ; par contre pouvez tenter d’amener un homme en colère à raisonner en raisonnant avec lui, et ainsi lui permettre de comprendre sa passion pour qu’il soit en mesure par lui-même d’en atténuer l’effervescence. La seule chose que l’on puisse faire avec une passion, c’est de la comprendre.

Par conséquent, le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser à la raison et non d’abord aux passions. En effet, la raison est la faculté qui permet aux hommes de faire Humanité, c’est-à-dire de s’élever au-delà de leur seule condition animal, ce qui signifie, soumis au seul déterminisme de la nature. La plus grande vertu de l’esprit est de s’efforcer à comprendre cette nature, et la plus grande utilité qu’un homme puisse avoir pour ses semblables est de leur permettre de comprendre la nature, car tout le mépris que les hommes peuvent avoir les uns envers les autres vient de ce que l’homme est ignorant. Un monde gouverné par la raison est un monde de paix, seulement il en va de notre nature que d’être des êtres de passions avant d’être des êtres de raisons, en un mot des animaux, car le désir est notre essence même en ce qu’il nous pousse à persévérer dans l’existence, ce qu’est le moteur (la loi) premier du vivant, qu’il soit animal ou végétal.

17/06/2019

Sur les défauts

la jeune fille devant le miroir

Otto Dix, Jeune fille devant le miroir

Propos de janvier 2016

Nous ne supportons pas qu’un homme puisse lire en nous comme dans un livre. On se sent nu, on se sent faible, sans plus aucun secret pour lui. L’homme qui se permet de nous rappeler nos quatre vérités se rend désagréable à nos yeux parce qu’il perce notre mauvaise conscience et qu’il révèle notre mauvaise foi. Il ne devrait pas avoir le droit de si bien nous connaître, sans notre autorisation, de nous connaître mieux que nous nous connaissons. C’est toujours un mauvais passage que de se savoir plus imparfait qu’on ne voudrait le croire.

Nous aimons les livres qui écrivent le fond de notre pensée, cette petite chose que l’on a toujours sue, ce germe d’idée mal formée dont on avait l’intuition mais que l’autre a su formuler avec tout le brio qu’on peut lui accorder. L’on reconnaît les grands auteurs en ce qu’ils vous offrent, dans leur page, une image de vous même, un miroir de l’âme. A notre charge d’en prendre compte. Mais après ?

Nous nous connaissons bien des défauts, et bien des fois l’on voudrait faire un effort pour les oblitérer. Mais en dernier lieu, ce sont toujours eux qui nous rattrapent. En retombant dans nos travers, nous nous sentons coupables, coupables de ne pas pouvoir être maître de notre caractère.

Défauts, qualités, ils sont toujours bien relatifs, particuliers et dépendant de situations particulières, quoi que peut-être aussi constitutif de notre être. « Il faut s’accepter comme on est » dit la grande maxime de notre époque. Je pense pourtant que ce ne peut pas toujours être vrai, et d’ailleurs, même si c’était le cas, qui le fait vraiment ? S’accepter comme on est, sans maquillage ?, sans ce beau corps aux formes athlétiques, aux décolletés proéminents et aux mini-jupes à ras le fessier ? Tout autant que nous sommes, s’accepter comme on est, c’est aussi peut être accepter de ne pas se laisser aller selon notre nature animale. Ne rien faire c’est laisser la fatalité l’emporter. A l’inverse, mener ce petit combat au quotidien, un petit rien, peut nous transformer dans le sens que nous préférons. Mais il est plus facile de changer d’apparence que de changer de caractère et d’habitudes.

Des défauts, il y en aura toujours, et il n’y pas de mal à se laisser aller, de temps à autre. L’important ce n’est pas le défaut, l’important c’est la volonté que l’on met pour se corriger. Un élève peut avoir de mauvaises notes à l’école parce qu’il ne comprend pas, parce que l’école n’est pas faite pour lui, etc., mais faisons toujours en sorte de le juger sur l’effort qu’il produit. Nous serions coupables de le laisser baisser les bras. Mais peut importe le résultat final, car je fais le pari que cet élève deviendra un homme plus armé pour la vie que ne le sera jamais l’élève facile pour qui tout va.

Et puis, l’art n’est-elle pas le produit d’esprits tourmentés ? A l’inverse, les artistes fils à papa produisent un art aseptisé. Cherchez les artistes d’aujourd’hui, et c’est bien chez les enfants de la rue que vous y trouverez les meilleurs.

16/01/2016

Sur la culture générale

Juger de la culture d’un homme à la lumière de sa propre culture est une tache délicate et certainement mal venue. En effet, si l’on entend par culture générale l’ensemble des connaissances et des savoirs qu’un homme à acquis au cours de sa vie, il est indubitable que cette culture sera différente d’un individu à l’autre tant les expériences de vie sont diverses et variées. Par exemple en cinéma, dira-t-on qu’un homme est cultivé parce qu’il a une connaissance cinématographique exhaustive, qu’il peut nommer tous les auteurs et réciter tous les acteurs de l’histoire du septième art ? Est-ce une condition nécessaire ? L’essentiel n’est-il pas plutôt que chacun se construise son propre parcours quitte à sortir des sentiers battus, voir ignorer quelques classiques, mais qu’il interroge ce qu’il voit et qu’il parvienne à réutiliser ses expériences pour se construire une éthique de vie ?

Le concept de culture générale est composé du sujet « culture », c’est-à-dire un ensemble de savoirs que l’on entretient comme on entretient un champ, et du prédicat « générale », signifiant autant la variété du savoir d’un seul homme que son partage et sa diffusion transversale dans une communauté. En d’autres termes, le concept de culture générale ne se restreint aux connaissances d’un seul individu mais concerne aussi l’ensemble des connaissances de tous les individus d’une société donnée. Nous ne sommes cultivés que relativement et en rapport à une culture (ici non « générale », mais au sens de groupe d’hommes partageant la même histoire, les mêmes savoirs, la même morale).

La culture générale est le terreau sur lequel un homme parvient à faire des liens entre son existence propre et l’ensemble de sa communauté. Être cultivé, c’est comprendre d’où l’on vient, et non pas seulement partager l’ensemble des connaissances d’une époque donnée. Dans ce cas, est-ce qu’un homme peut être considéré comme cultivé alors qu’il ne connaitrait pas et n’aurait pas vu l’ensemble des grosses productions cinématographiques de son époques, des émissions télévisuelles, et qu’il n’aurait pas lu les romans de gare ? En les ignorants ne se prive-t-il pas de la culture générale de son temps? A partir de maintenant je vais démontrer qu’ignorer une partie de la production artistique d’une époque n’est en rien un frein à la culture générale d’un individu.

En effet, la culture générale, comme je l’ai déjà dis, n’est pas la quantité de connaissances que nous avons emmagasinés. Emmagasiner des connaissances pour emmagasiner des connaissances ne mènerait nulle part si à partir de ce savoir l’on ne serait pas en mesure de faire des liens entre-elles et avec l’histoire qui nous surplombe. C’est pourquoi la culture générale s’attache avant tout aux grandes œuvres de l’humanité. Et comment sait-on qu’une grande œuvre est une grande œuvre ? Par sa résistance au temps. C’est parce qu’Homère a plus de deux-mille-cinq-cent ans et qu’il a été éprouvé, testé, contesté, par des centaines de générations d’hommes, et qu’il est toujours présent aujourd’hui, que son œuvre est une grande œuvre. De même pour Platon, pour Mozart, pour Raphael, ce sont leurs créations qui se détachent de l’ensemble des productions de leur époque pour s’attacher au cours de l’histoire, ce sont leurs œuvres qui font l’art de l’humanité. Nous ignorons quelles seront les grandes œuvres de notre siècle car elles n’ont pas encore résistaient à l’épreuve du temps, mais je peux déjà affirmer que Tchaïkovski est OBJECTIVEMENT meilleur et plus beau que Tokyo Hôtel parce que son œuvre est encore présente quand l’autre a eu une existence éphémère.

Par conséquence la culture générale est bien la connaissance des grandes œuvre de l’humanité et non pas de l’ensemble de la production d’une époque. Ce n’est pas parce qu’un homme ignore le nom de tel personnage de télévision qu’il n’est pas cultivé ; en revanche un homme qui ignorerait qui est Kant en philosophie ou Jules Césars en histoire, quoi que sachant reconnaitre tous les candidats de la téléréalité, est un homme qui manquerait cruellement de culture générale parce qu’ancré dans le savoir médiocre et éphémère de son époque au lieu de s’ouvrir à l’humanité, à son histoire et à la grandeur de sa production. Si l’homme est un animal, l’humanité, loin d’être seulement l’ensemble des hommes, est ce qui élève l’homme au dessus de sa condition animale, c’est-à-dire ce qui fait de l’homme un humain.

Je voudrai toutefois nuancer mon propos et mettre en garde contre la prétention à avoir de la culture générale. Avoir de la culture générale ce n’est pas rentrer en compétition pour savoir qui aurait le plus de connaissances. Je me souviens de ces enseignants qui regardaient leurs élèves avec condescendance parce que ceux-ci ignoraient le nom de tel poète ou tel écrivain. Mais leurs étudiants auraient très bien pu regarder leurs enseignants avec ironie parce-que ceux-ci ignoraient le nom de tel groupe de musique ou de tel film. L’important n’est toujours pas dans la quantité (mon cheval de bataille ces derniers temps) mais dans la qualité, et cette qualité se repère à la capacité à faire des liens entre les choses, autrement dit à faire preuve d’intelligence. Si votre savoir vous amène à réfléchir sur vous-même, quelque qu’il soit, c’est une bonne chose, et je préfère une bande de jeunes qui interroge la vie à partir de leur série favorite qu’un enseignant trop certain de ses connaissances ésotériques et approfondies mais qui ennuie son auditoire et ne l’amène pas à se questionner. Un bon enseignant au contraire permettrait à ces jeunes d’élever leur discussion vers des chemins qu’ils n’auraient pas empruntés par eux-mêmes.

Il m’arrive souvent d’écrire que l’on peut philosopher sans jamais avoir lu de philosophes, ce que je ne renie pas ici. Mais mon expérience me montre que connaitre les philosophes c’est aussi pouvoir amener du grain à moudre à sa réflexion. En effet, peu d’adultes ont cette capacité toute enfantine qui consiste à se construire un raisonnement à partir de rien ou de ses seules observations. Trop souvent l’on en arrive à penser des banalités quand d’autres ont élevé des chemins célestes vers de nouveaux horizons. Aussi la culture générale permet-elle de nourrir sa réflexion quand l’on ne parvient pas à faire preuve d’originalité en partant de rien, nous conduisant à tenir des discours creux et vides que l’on retrouve dans les dissertations de lycéen. L’artiste ne peut devenir originale que parce qu’il a su apprivoiser les banalités communes de son époque.

Aussi les hommes peu cultivés aiment étaler leurs connaissances comme pour s’assurer de leur savoir. « La culture c’est comme la confiture, moins tu en as plus tu l’étales » disait Coluche citant Françoise Sagan. Seulement l’apparence de pédanterie ne trompe pas les hommes réellement cultivés. Un décor de théâtre ne résiste pas aux coups de marteau contrairement à un château de pierre.

Je terminerai avec une question. Est-il préférable de toucher un peu à tout et ne rien connaitre en profondeur, ou inversement d’approfondir avec exhaustivité un domaine à l’exclusion d’autres domaines ? Je répondrai que tout dépend de ce que vous voulez en faire. S’intéresser un peu à tout vous offre un aperçu sur toutes les richesses de la culture, mais vous ne deviendrai jamais un spécialiste ou un génie. C’est un dilemme auquel sont confrontés quelques artistes. Doit-on renoncer à l’ensemble des arts que l’on aime pour se consacrer à un seul et pouvoir percer dans cet art ? Si l’art est pour moi un plaisir, sans ambition aucune, alors je continuerai d’écrire, de peindre et de jouer de la musique. Tout ce que je ferai restera médiocre, mais peut importe tant que cela colore m’a vie. A l’inverse si je veux devenir reconnu j’ai tout intérêt à me consacrer à un seul art afin de le maitriser sur le bout des doigts. Mais il est rare que les grands compositeurs soient aussi de grands peintre, et inversement. Notez que la question se pose en matière de relation humaine. Est-il préférable de rencontrer beaucoup de monde mais de ne pas vraiment approfondir mes relations ou inversement ? Mon dilemme n’est peut être pas un bon dilemme, mais en ce qui me concerne, je crois qu’en matière de culture je ferai le choix inverse qu’en matière de relation humaine.

23/09/2018

Pour Ma p’tite île:

Sur l’art consommé.

 

 

Si l’on pouvait évaluer l’originalité globale d’une culture à la réussite commerciale de ses productions artistiques, alors forcés d’admettre que nous sommes pauvres dans l’abondance. Je ne dis pas que les succès commerciaux sont nécessairement mauvais, et je reconnais volontiers que certains groupes de musique mondialement connus, certains films diffusés aux quatre coins du globe, ou encore que certains livres vendus par millions, sont de vrais chefs d’œuvre dans leur genre. Par exemple, la BD est généralement dénigrés par les esprits snob alors qu’il s’agit d’un art authentique dans lequel chacun peut se retrouver.

Mais voilà, la société de consommation nivelle, et elle nivelle par le bas. Par exemple, l’ensemble des Blockbuster reposent sur la force des images, peut importe qu’ils n’aient rien à nous dire. En vérité le spectateur connaît déjà la fin avant de rentrer dans le cinéma, pire, il connait la fin et peut anticiper facilement sur le déroulement de la trame. Toutes ces histoires se ressemblent et nous ne sommes que trop rarement surpris. Chaque année quelques pépites se détachent du lot, mais les chiffres font sortir vainqueurs des films d’une grande médiocrité. Un ami m’avait fait l’éloge d’un film appelait Avengers que je m’étais empressé d’aller voir. Je comprends que cela puisse plaire de temps à autre, mais en ce qui me concerne, je crois que ce film est le représentant d’un mauvais genre. C’était nul et ennuyant, aussi pitoyablement nul et ennuyant que Stars-Wars VIII. Jugement de goût me reprocherez vous, donc à valeur non-universelle, mais j’avais beau m’efforcer à me laisser guider par la narration, rien ne m’a surpris, rien n’y est géniale, pire, tout y est mauvais.

Le même phénomène se produit en musique, et mon oreille est peu habituée à entendre les bruits qui passent à la radio, inaudibles son qui s’adressent à l’instinct primaire. Les français ont très peu l’âme musicale. La musique ne fait plus partie de nos mœurs, comme c’était encore le cas il y a cent cinquante ans, et comme c’est encore le cas dans des pays comme l’Irlande. Nous allons aux concerts, me direz-vous, nouveau rituel de la société de consommation. C’est bien cela problème, car dans un concert, trois musiciens jouent pour dix milles spectateurs au lieu que chacun pourrait apprendre un instrument pour jouer avec les autres.

Partout se développe la même tumeur. Tout l’art de consommation est fabriqué selon le même modèle, plongé dans le même moule, suivant la même recette du succès. Si l’art médiocre est ce qui est de plus rependu, forcé d’admettre que ce n’est que le reflet d’un ensemble d’esprits médiocres et sans originalités. Il est plus facile de se ressembler dans la médiocrité artistique que de se distinguer par le talent artistique. Et le pire est que de nombreuses émissions radios ou télévisuelles nous vendent ces produits de consommation comme des chefs d’œuvres alors que l’on sait qu’il ne leur faudra pas deux années pour être jetés dans les poubelles de l’histoire.

La quantité de production culturelle cache à peine le peu de variété et de richesse de ces mêmes productions. Comme pour un film porno, quand vous en avez vu un, vous les avez tous vus. Il en va de même en musique et en cinéma. Et comme les films pornos influence la sexualité, généralement en mal, l’art de consommation influence l’esprit, généralement en le tirant vers le bas.

La star est symptomatique de ce phénomène. La star est plus qu’une personne, c’est une image qui dépasse la personne même qui lui prête son image, une image destinée à être consommée. Remarquez que la star prête facilement son visage au produit de consommation, rouge à lèvre, parfum, voiture, abonnement TV, etc. Mais c’est aussi la cause de la dépression des stars. C’est qu’elles ne sont pas maitresse de leur image, et contrairement aux images, la star, en tant que personne, n’est ni parfaite, ni éternellement belle. Aussi s’acharne-elle à vouloir ressembler au montage qui a fait son succès, mais elle s’illusionne en ce que cette image, ce n’est point elle, peut-être même que ce ne fut jamais elle.

20/09/2018

Sur la musique

 

 

Pourquoi la musique plaît-elle, et plus encore, pourquoi tel style musicale nous est-il agréable et pas tel autre? Il semble plus facile d’apporter des éléments de réponse à la seconde question qu’à la première, quoi que ceux-ci soient déterminés par cette dernière.

Mon hypothèse, suivant Paul Valéry, est que la musique est sensation. Elle s’adresse au corps avant de s’adresser à la raison. Les ondes musicales sont vibrations, vibrations mouvant immédiatement notre système nerveux sans que la pensée ait besoin d’intervenir.

Par exemple, elle est le seul art qui affecte les animaux, et même, d’après certaines expériences, jusqu’à certains végétaux. Et cela ne serait pas impossible, sans magie aucune, ni transcendance, car la musique est une harmonie de sons qui traversent l’air jusqu’à nos fibres et les faisant vibrer à leurs rythmes. Tout se passe comme si le cœur battait en cadence avec les mélodies, mélodies qui lui insufflent ses pulsations, et quelque soit la complexité musicale, de la grosse caisse peu rythmée de la musique moderne, des riches variations des chants orientaux, à l’abstraction complexe de la musique classique, c’est le corps qui est touché, avant toute pensée.

Plus encore, musique triste n’est que tristesse objectivée, extériorisée en dehors des corps récepteurs. La musique n’est pas représentation de la beauté, de la joie, de la force ou de la tragédie, elle est beauté, joie, force ou tragédie exprimées par un autre support que le corps. Les âmes délicatement sensibles n’échappent pas à l’émotion musicale. Deux âmes sœurs seront sensibles aux mêmes harmonies. Aussi il est préférable de se marier avec un partenaire qui a la même sensibilité musicale, si ce n’est artistique. J’y vois là un critère minimum de compatibilité.

Si le femme  que vous aimez vous ignore ou refuse de vous voir, n’aggravez pas votre tristesse en écoutant des musiques d’amour ou tragique. Oh contraire, tournez vous vers des chansons légères et chaleureuses. Préférez le Carmen de Bizet à la fin du premier mouvement de la symphonie pathétique de Tchaïkovski. Il en va de votre santé.

La musique est l’art ultime. Tout art est fait de musique. La poésie est mélodie. Elle est essentiellement texte rythmé dont le sens n’est beau que par la forme. La littérature est musique, l’écrivain écrit chaque phrase suivant la mélodie la plus parfaite, et une phrase mal écrite sonne aussi faux qu’une mauvaise note.

Un film sans musique ne produit que peu d’effet. Quoi que dans le genre Les risques du métier avec Jacques Brel soit une exception notable. Parfois seule la bande-son fait le film. Et que recherche le promeneur si ce n’est le chant de la nature, paysage peuplé de silence et de mirliton? La peinture peut être fait bande a part. Il n’empêche qu’une atmosphère apaisante est créée par un fond sonore, ne serait-ce que le crépitement d’un feu, et non pas par une peinture, et que si je veux passer une nuit mémorable et romantique avec ma femme, c’est sur un disque que nous faisons l’amour, mais non pas en regardant un tableau. A moins que, comme cet empereur romain qui fit graver tout autour de sa chambre des scènes érotiques et des miroirs, nous n’ayons besoin de stimulis visuels pour nous aimer. La musique touche le fond de notre âme là ou la peinture n’en atteint que la surface. En résumé, la musique plait, car elle est l’essence même du monde objectivée.

Quand à la question dû goût, elle est culturelle et sociale. C’est une question d’habitude et d’apprentissage. L’écoute de la musique classique est un exercice, et les mélomanes, les musiciens, qui connaissent la difficulté des instruments, apprécieront le talent des génies. La musique commerciale n’est jamais la musique la plus compliquée. Souvent très pauvre, elle est plus accessible, plus instinctive. Non pas que créer un morceau sur ordinateur soit chose facile, mais moins talentueuse en harmonie et en gamme que les morceaux instrumentaux. Les musiques commerciales sont construites sur le même moule, la recette du succès, la facilité. Mais le temps est révélateur de l’art, et seule la résistance au temps est la marque du génie. Mais qui dit musique populaire ne dit pas mauvaise musique. Déjà que la musique est affaire de goût, et que de nombreuses chansons simples sont belles. Plus encore, la musique traditionnelle est riche et variée, et par définition, populaire. De l’Irlande à l’Inde, la musique dépasse le seul cadre commerciale et appartient à la culture. Elle participe aux relations sociales. Il ne faut pas oublier que la musique est avant tout créatrice de lien social, harmonisatrice des esprits et des corps, la musique est un rituel universel.

29/07/2018

Le bal, Renoir
Le bal, Renoir

Sur les propos

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Les propos n’ont pas la prétention de dire la vérité ; comme si celle-ci était une et immuable. Non pas que la vérité soit inatteignable, mais parce qu’un propos est une pensée en mouvement, une pensée jamais figée autre part que sur une feuille blanche. C’est que les idées ne nous appartiennent pas. Aussi les propos suivent cette belle pensée d’Alain qui écrit qu’une erreur de Descartes à plus de valeur qu’une vérité de lycéen. Penser juste demande de beaucoup se tromper. L’éternité de la philosophie ne réside pas en ce qu’elle dit le vrai, mais en ce qu’elle le recherche. Philosopher, c’est randonner, c’est gravir un sommet, en admirer le paysage, regarder derrière soi les efforts accomplis, puis, enfin, redescendre dans la vallée pour partager son expérience et trimarder sur d’autres sentiers. Pour représenter la philosophie je voudrai substituer à la Caverne de Platon une allégorie de l’Olympe. Le philosophe n’est pas le spéléologue qui sort de son trou, mais l’alpiniste qui escalade monts et merveilles.

Jamais je ne me suis laissé convaincre par un homme qui m’imposait ses arguments. Et quand bien même je savais le débat perdu, je n’en changeais pas moins mon opinion, jusqu’à ce jour où j’appris a véritablement écouter. C’est en cela que Socrate est le premier philosophe. C’est en cela que Platon distinguait la philosophie de la sophistique. La philosophie est un dialogue où les protagonistes pensent ensembles. La meilleure manière pour transmettre une idée est de contribuer à la faire émerger dans la pensée propre de notre interlocuteur. Longtemps j’ai ricané de Hobbes sans le connaître, longtemps j’ai rigolé de Berkeley et de son idéalisme absurde. Mais j’ai appris à les comprendre en me confrontant directement à leurs œuvres, c’est à dire en pensant avec eux, et non plus par l’intermédiaire des commentateurs. Je voulais les lire libres de tout préjugé, dans la matière brute. Tous ont raison à leur manière, tous disent une vérité, et tous se tiennent, si bien que Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Nietzsche, etc., devenaient pour moi des guides pour penser, la toile de fond de la philosophie que je synthétisais, en imitant Alain, pour construire ma pensée.

A bien y regarder, n’est-il pas prétentieux d’affirmer qu’il s’agissait là de « ma pensée » ? Toute l’histoire des idées nous surplombe. Revenons à Descartes et à sa substance pensante, ou à Auguste Comte et à son idée d’Humanité. Nous ne pensons jamais seul dans notre tour d’ivoire mais donnons corps à cette idée qu’est là « substance pensante », en résumé : l’union de tous les esprits de toute l’humanité. Penser, c’est se détacher de son individualité pour rentrer dans ce grand dialogue historique qu’incarnent à chaque génération les grands esprits de ce monde.

Aussi, au regard de nos anciens, nous avons le droit à l’erreur, le droit voir le devoir. Se tromper, c’est là la condition essentielle pour affuter son esprit. Ne pas suivre aveuglément une carte, c’est s’offrir la possibilité de découvrir l’inconnue, de faire l’aventure ; il en est de même pour les chemins de l’esprit. Par l’erreur, nous nous redressons. Mais prenons garde de bien élaguer notre opinion, car elle est comme une clairière qui toujours fleurie mais se laisse aussi facilement gagner par les ronces. Penser est un exercice, et qui se laisse aller trop souvent n’entretient pas son bien le plus précieux. Il faut beaucoup de fatigue pour mettre de la clarté dans ses idées.

Apprenons à aimer les erreurs, les nôtres et celles des autres. Devenir homme c’est accepter que ses parents aient pu se tromper, c’est accepter que ces femmes et ces hommes qui nous ont fais, inatteignables dans leur « être-parents », ne soient pas porteurs de la vérité, mais comme nous, sujets à la fausseté, parfois au vil, et que s’ils ont pu se tromper, ils n’en sont pourtant pas amoindris dans leur grandeur de parents. Aussi je m’efforce désormais à ne voir que les belles choses, car ce sont les belles choses qui font une belle humanité. Peut importe les mauvaises manières de Mozart tant son œuvre est géniale. Je laisserai la vérité de l’homme aux historiens et aux envieux, avec cette idée sournoise que ceux qui sont portés à la critique sont ceux qui se savent impuissant pour créer des œuvres aussi grandes. J’écouterai avec une attention particulière les remarques de ceux qui sont eux-mêmes exemplaires d’une existence menée en conformité avec leurs idées. Ce genre d’homme qui a atteint la sagesse jamais n’impose sa morale à l’autre, au mieux il la montre, car ce qu’il sait, c’est que personne ne peut parcourir le chemin de « mon » existence à « ma » place. Peut-on vraiment comprendre avant de l’avoir vécu ?

Je m’efforce de voir les belles choses, disais-je, c’est que, pour reprendre Spinoza, penser le mal c’est mal penser, et mal penser, c’est être malheureux. Revenez aux derniers chapitres de L’Ethique. Pouvons-nous nous permettre de gâcher notre éphémère existence par ce goût de la tristesse qui coule dans nos veines? « La vie m’est insupportable, pardonnez moi » écrivait Dalida. « J’ai jamais eu les pieds sur terre, j’aimerais mieux être un oiseau, je suis mal dans ma peau » chantait Balavoine. Il faut absolument que ces sentiments soient réservés au domaine de l’art, catharsicés, pour que personne n’ait le malheur de les vivre. L’existence n’a pas le droit d’être insupportable. Efforçons nous de bien penser, suivons le dicton: « voir le côté positif des choses« . Car si le corps à une influence sur l’esprit, l’inverse est aussi vrai. Tout comme un placebo peut guérir des maux, s’exercer à voir le « positif » c’est s’efforcer de se rendre heureux. Obligeons-nous à écarter toutes ces mauvaises pensées qui nous animent, car penser, ce n’est pas se laisser submerger par des idées qui nous viennent du tréfonds de l’âme, mais c’est savoir se conduire.

24/05/2018

Sur les défauts

la jeune fille devant le miroir

Otto Dix, Jeune fille devant le miroir

Nous ne supportons pas qu’un homme puisse lire en nous comme dans un livre. On se sent nu, on se sent faible, sans plus aucun secret pour lui. L’homme qui se permet de nous rappeler nos quatre vérités se rend désagréable à nos yeux parce qu’il perce notre mauvaise conscience et qu’il révèle notre mauvaise foi. Il ne devrait pas avoir le droit de si bien nous connaître, sans notre autorisation, de nous connaître mieux que nous nous connaissons. C’est toujours un mauvais passage que de se savoir plus imparfait qu’on ne voudrait le croire.

Nous aimons les livres qui écrivent le fond de notre pensée, cette petite chose que l’on a toujours sue, ce germe d’idée mal formée dont on avait l’intuition mais que l’autre a su formuler avec tout le brio qu’on peut lui accorder. L’on reconnaît les grands auteurs en ce qu’ils vous offrent, dans leur page, une image de vous même, un miroir de l’âme. A notre charge d’en prendre compte. Mais après ?

Nous nous connaissons bien des défauts, et bien des fois l’on voudrait faire un effort pour les oblitérer. Mais en dernier lieu, ce sont toujours eux qui nous rattrapent. En retombant dans nos travers, nous nous sentons coupables, coupables de ne pas pouvoir être maître de notre caractère.

Défauts, qualités, ils sont toujours bien relatifs, particuliers et dépendant de situations particulières, quoi que peut-être aussi constitutif de notre être. « Il faut s’accepter comme on est » dit la grande maxime de notre époque. Je pense pourtant que ce ne peut pas toujours être vrai, et d’ailleurs, même si c’était le cas, qui le fait vraiment ? S’accepter comme on est, sans maquillage ?, sans ce beau corps aux formes athlétiques, aux décolletés proéminents et aux mini-jupes à ras le fessier ? Tout autant que nous sommes, s’accepter comme on est, c’est aussi peut être accepter de ne pas se laisser aller selon notre nature animale. Ne rien faire c’est laisser la fatalité l’emporter. A l’inverse, mener ce petit combat au quotidien, un petit rien, peut nous transformer dans le sens que nous préférons. Mais il est plus facile de changer d’apparence que de changer de caractère et d’habitudes.

Des défauts, il y en aura toujours, et il n’y pas de mal à se laisser aller, de temps à autre. L’important ce n’est pas le défaut, l’important c’est la volonté que l’on met pour se corriger. Un élève peut avoir de mauvaises notes à l’école parce qu’il ne comprend pas, parce que l’école n’est pas faite pour lui, etc., mais faisons toujours en sorte de le juger sur l’effort qu’il produit. Nous serions coupables de le laisser baisser les bras. Mais peut importe le résultat final, car je fais le pari que cet élève deviendra un homme plus armé pour la vie que ne le sera jamais l’élève facile pour qui tout va.

Et puis, l’art n’est-elle pas le produit d’esprits tourmentés ? A l’inverse, les artistes fils à papa produisent un art aseptisé. Cherchez les artistes d’aujourd’hui, et c’est bien chez les enfants de la rue que vous y trouverez les meilleurs.

16/01/2016