Exercice de style

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A.Lynch, Springtime

Voila le génie, c’était un grand peintre mais un petit homme, on s’ennuyait à ses côtés, lui qui révélait le paradis d’un trait.

Donnez tout à vos enfants et ils ne vous rendront rien, tenez les par la bride, et ils viendront vous lécher les mains. Ce n’est pas leur père qu’aimaient les filles du père Goriot, mais l’or de leur père. L’argent y corrompt jusqu’aux âmes les plus innocentes. Il ne peut naître de noblesse dans un esprit à qui l’on cède tout, la frustration n’est pas une partie de la grandeur. Les plus généreux céderaient jusqu’à leur vie pour aider leurs amours, voilà des pères, voilà des mères, voilà l’idée ; mais dans cette vie et sur cette terre, qui n’a rien n’est rien, et l’on s’efforce de tout avoir pour sembler être. On comprend, avec Balzac, que les vérités du cœur ne mentent pas, qu’un voile d’apparence ne cache pas, et que le bonheur tient tout entier au creux des mains.

Le  Paris de Rastignac n’est pas si différent du Paris d’aujourd’hui. Les livres et les traités n’y ont rien changé. C’est que l’homme ne change pas sa nature aussi facilement, serait-il fait de zinc, de fer et de carbone, aurait-il des neurones de fils et un cerveau artificiel, elle serait toujours la même, il en va de sa volonté comme de sa définition, une peau de chagrin, peau de Lichas.

Un homme qui ne haïrait pas, ne jubilerait pas, ne se morfondrait pas, ne s’extasierait pas, cet homme sans jalousie et sans envie, sans passions folles comme phare de sa raison, cet homme ne serait pas un homme mais un cadavre. Le désir est notre cause, notre vertu, notre substance, et nous pleurons encore, comme Eugène, d’imaginer des drames inexistants, de se cambrer, désespérés, devant l’échec d’une idée que l’on n’aurait pas encore inventée. La jeunesse n’a jamais les moyens de sa subsistance, mais elle en a toujours pour ses futilités. Il est bon d’être imbécile, d’éprouver le monde dans l’instant, au lieu de jeter dans l’air les songes de notre animosité, cela repose le cœur, cela repose l’esprit. Tout est là, dans l’instant, fait d’yeux, d’oreilles et d’odeurs. Il n’est point fatiguant de vivre au monde, il est fatiguant de l’imaginer changer. Nous le transformons d’un regard, lui qui nous transformera quoi qu’il arrive, il se transformera même sans nous ; il est bien plus et nous nous sommes si peu.

Ecrire une tragédie ne signifie pas adopter un style tragique, regardez Balzac, style joyeux pour histoires tristes. Ces récits où le malheur suinte jusque dans le style m’ennuient. Les écrivains se prennent pour des poètes et confondent l’histoire avec les mots. Nul besoin d’être un homme génial pour écrire une histoire géniale, nul besoin de raconter sa vie pour raconter la vie d’un autre. Je préfère mille fois la légèreté dramatique des malheurs de Dumas à nos prix littéraires lourdement écrits. Les uns sont pompeux quand les autres nous aspirent.

Il faut parfois des siècles pour écrire une belle œuvre. Tout ce qui est crée en un jour est généralement mauvais, de piètre qualité, oubliable au possible. Tout l’art du génie tient dans ses heures de travail. L’important n’est pas de croire que nous sommes un génie mais que l’histoire le dise.

A l’époque d’internet, les idées n’ont pas le temps de murir. Elles passent et trépassent, et rien de solide ne tient. Nous faisons reposer l’édifice de nos pensées sur des étangs de glaces. Hélas, l’hiver se meurt, nous ne connaîtrons plus que la chaleur et les idées qui lui siéent si bien, évaporées, asséchées, arides. L’on fait des drames de rien, mais mourir n’est pas un drame, autrement le monde serait déjà sauvé.

A peine pensé, à peine écrit, à peine publié, à peine oublié, tout le drame de l’esprit de progrès est là. L’idée s’achète et se vend, prend le large et s’échoue, figure de prou, Michel Onfray, piégé dans une toile plus grande que lui, Michel l’ancien, homme qui à personne ne doit rien.

L’esprit d’époque pense tout et ne pense rien, dit tout et ne dit rien. A peine avons-nous ruminé qu’il nous demande d’ingurgiter, et nous ruminons encore, bouillie sur bouillie, la gerbe de l’actualité, le ventre trop plein de pensées prémâchées. On ne sait pas ce qu’on mange ni d’où ça vient, mais on sait ce qui en sort et d’où ça sort. Il en va de la pensée comme de notre potager, préférez un petit lopin de terre, simple et modeste, élégamment entretenu par votre propre force, mouillé avec votre propre sueur, bêché par votre propre esprit, préférez le à une grandeur superflue que vous ne pourrez pas entretenir sans en détruire la vie. Récoltés de nos mains, après patience et labeur, les légumes n’en sont que meilleurs.

15/03/2020

Le Père Goriot

A. Lynch, (?)

Le Père Goriot est plus qu’un roman, c’est un livre de vie, un ouvrage de philosophie, une étude sociologique, en résumé, ce que quelques dilettantes d’obscurités artistiques nommeraient un chef d’œuvre.

Chef d’œuvre, il y a, d’abord dans le style, dans la profusion du lexique qui brode l’histoire sans l’alourdir, dans la virgule juste placée, dans la métaphore et les formules qui donnent à croire que cela est si simple, si léger, peu alambiqué.

En une phrase, en un dialogue, Balzac résume des traités de philosophie, expose des principes de vie ; principes !? il n’y a pas de principes, écrit-il, que des événements, pas de lois, que des circonstances, « l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire ».

Vous trouverez beaucoup trop d’admirables formules, de somptueuses idées, qui vous percent au cœur, révélant l’homme et le décèle, éclairant nos sombres passions comme un rat-de-cave met en lumière la poussière et les toiles d’araignées qui lorgnent des soubassements de notre maison, cachés dans le noir, renfermés, peu aérés, avec une odeur de mort. Beaucoup trop de nos reflets pour pouvoir tous les présenter ici, de la jeunesse passionnée à l’homme calculé, de l’esprit saint et des hommes forts à la médiocrité des âmes vénales. On trouve autant de mauvais hommes en haut qu’on en trouve en bas, remarque l’auteur, à la différence que la loi pardonnera davantage au riche qu’au pauvre, le condamné d’Hugo n’est pas très loin. Tout le progrès de l’histoire est d’accorder une même justice pour tous, de ramener le ciel sur terre et d’élever la misère à la dignité.

La vertu ne se scinde pas, elle est une ou elle n’est pas, idée que l’on retrouvait déjà ailleurs, chez Spinoza ou Hume par exemple. Avec Balzac la vertu n’est plus dans les hommes, plus dans les choses, elle est dans l’idée, et seule la passion conduit l’homme à agir en se pensant vertueux. On nommera grand homme ce qui nous convient, misérable ce qui nous effraie, reconnaissant notre part d’ombre en l’autre et enviant à la haine les lueurs scintillantes de ce qu’on nomme richesse et gloire. Vous ne trouverez point trois têtes de juges, dans les tribunaux, pour interpréter exactement pareil un même texte de loi, dit Vautrin à Rastignac. C’est qu’il aurait raison, et ce qui vaut pour la loi, vaut pour la médecine, pour l’interprétation des signes et du vivant, pour tout ce qui touche à nous, à l’homme.

Balzac ne disserte pas, il fait parler des personnages, disant en peu de mots l’essentiel, donnant vie à des idées ; si bien que chacun s’y reconnaîtra, et l’on peut tirer d’un tel ouvrage une leçon de vie. Lire, ce n’est pas que se détendre, c’est admirer des héros, nous offrir des modèles, et nous demander, qu’ai-je à apprendre d’eux pour conduire ma propre vie ? Nul besoin d’être un roman pour avoir une belle vie, car les vies romanesques sont surtout et souvent des vies malheureuses. Non, nous sommes à une époque où le vrai rebelle est surtout un monsieur tout le monde, non point dans la barbe, dans le tatouage, dans l’aventure, et encore moins dans l’envie de se distinguer. L’originalité est ailleurs, au cœur des hommes, pas sur leur peau, ni dans les choses, mais ailleurs, simplement.

05/03/2020

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A. Lynch, le bal masqué

Ce que nous disent les séries sur notre univers

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Le loisir est le temps de la distraction, plus précisément, d’une distraction choisie. Il est l’exacte opposé du temps des nécessités, quand l’individu se sent obligé de. Il peut y avoir de la contrainte dans le loisir, mais elle n’est jamais négative. C’est la contrainte du sportif obligé de s’échauffer, du musicien de déchiffrer, mais aussi du lecteur de lire, de retenir, et de tout ce qui plie le corps et l’oblige à s’assouplir, à endosser certaines postures pour franchir des obstacles qui lui donneront plaisir.

De tous les loisirs, il en existe un des plus partagé, mais aussi des moins fatiguant : le visionnage de séries télévisuelles. Quelques hommes se gavent, séries sur séries, saisons après saisons, épisodes par épisodes ; le récit s’enchaîne, se fait désirer, capture la passion, et ces hommes livreront batailles sur d’interminables débats, des péripéties, du lien entre les personnages et de leurs aventures. Les séries sont-elles à l’imagination d’aujourd’hui ce que les palabres étaient aux spectateurs d’autrefois ?

Quel étrange loisir que de rester chez soi, des heures durant, souvent seul, parfois accompagné, pour regarder défiler les images et les histoires, pour s’emporter dans un flot interminable de paroles, d’actions, de rebondissements, de suspenses, et d’une insoutenable curiosité qui vous cueille au fil des jours et vous incite à désirer la suite. Mais que se passe-t-il dans la tête ?

  • Le sportif entraîne son corps, épure les saletés, solidifie ses fibres.
  • Le musicien muscle ses doigts, harmonise les sons, crée des sensations.
  • Le peintre capture des idées, unie les couleurs, améliore sa technique.
  • Le lecteur chamboule ses neurones, découvre les mots, affûte son coup d’œil.
  • Même celui qui joue aux jeux vidéo développe des compétences.

Mais les séries ? Nous rendent-elles meilleurs ? Stimulent-elles l’imagination ? La série peut instruire, enseigner, divertir, ouvrir sur le monde, pousser à la cogitation, il n’y a pourtant pas loisir plus passif pour le corps que de regarder longuement des feuilletons; l’esprit se contente de recevoir, de s’émerveiller, de s’époustoufler, non pas de créer, ni de donner vie.

Et alors, me direz-vous, l’homme dans un musée est-il réellement plus actif que l’homme dans son canapé ?

Regarder n’est pas contempler. L’écran stimule le désir quand l’homme qui contemple abandonne tout désir. L’écran crée un manque et fait naître un besoin quand l’homme qui contemple marie l’instant et l’éternité. N’en va-t-il pas de toute histoire que de se faire attendre ?

Les séries sont le résultat de la fusion entre la création et la reproduction, c’est-à-dire ne visant pas d’abord l’intelligence en l’homme mais sa pulsion de consommation. Aucune œuvre de reproduction ne peut s’envelopper d’aura, c’est-à-dire de l’unicité qui fait de la matière une rareté. Détruisez la pellicule, l’œuvre survivra. Les séries sont produites : en série.

Cela n’enlève en rien la qualité d’un message, mais comme tout œuvre qui nous parle d’existence, le risque est de nous priver du contact de cette même existence ; enfermé chez soi, l’imagination supplante la réalité, et l’on regarde la vie d’abord avec l’idée avant de la vivre avec ses sens.

L’esprit croit gouverner le monde mais tout le monde tient dans les corps. Un livre supporte des idées, des images, des théories, l’auteur peut y critiquer l’univers. Mais ces idées sont inscrites dans des pages, sur du papier, dans une reliure, il a fallu le fabriquer. L’âme du livre n’existe pas sans son corps, et l’esprit ne survit pas sans son ventre. C’est pourquoi l’homme qui critique l’univers de la consommation tout en passant à la télévision est un piètre moralisateur. Il n’a pas des idées à partager, il a un livre à vendre, son seul passage dans un média suffit à légitimer et faire vivre les mêmes médias qu’il critique.

Il faut bien vivre dira ce même homme, et il aurait raison. Vivre de ses idées nécessite de marchander ses idées, au risque de les trahir. Car pourquoi vendre un bouquin vingt euros quand le même message pourrait-être publié gratuitement sur internet ? Il faut vivre, mais à la vérité, l’idée seule ne nourrit pas et tout le monde n’est que matière.

Nous n’avons jamais été aussi peu matérialiste, matérialiste dans notre compréhension du monde. La série est l’exemple de la gouvernance des idées, des idées reproduites en abondances dans un but commercial. Détruire un exemplaire n’est pas tout détruire, et l’idée d’un monde marchand n’est pas la vérité du monde, ce n’est qu’une idée parmi d’autres mondes possibles. L’homme qui vous dira que l’esprit déborde la matière le dira toujours avec sa voix, ses cordes vocales, ses neurones, en utilisant l’air pour produire des sons, et que si vous lui enlevez ça, il ne vous dira plus rien.

10/01/2020

Sur le monde enchanté de Disney

Disney n’enchante pas le monde, il l’infantilise, couvrant l’imaginaire d’un voile d’émerveillement, émerveillement enfantin, mais aussi, émerveillement d’imbéciles. L’imbécile, c’est celui qui ne raisonne pas, c’est-à-dire, celui qui admet et tient pour vraies toutes ses représentations, ou encore, qui ne lie pas les choses, les idées, et les concepts, entre eux. Pourquoi Disney infantilise ? N’est-ce pas là son public cible ? Derrière l’aspect divertissement, derrière l’aspect culturel, se dresse un ensemble de moyens mis en œuvre pour transmettre et propager une représentation, des valeurs, et susciter une manière d’être, toujours accolées à une idéologie, la dichotomie entre le bien et les forces du mal, aboutissant par la victoire de l’innocent (l’enfant) sur les hommes corrompus. N’oublions pas que Disney, avant d’être producteur d’art, est l’une des premières forces de propagande de la pensée libérale et chrétienne.

Les productions d’une époque parlent, et ce qu’elles ont à nous dire n’est pas toujours contenu dans leur discours, mais dans les représentations et les valeurs sur lesquelles elles reposent, se fondent, et s’établissent. Tout œuvre de Disney s’appuie sur le même schéma, un innocent, au cœur pur, confronté à des volontés pernicieuses et qui lui veulent du mal. La résolution du problème fera intervenir un élément magique, hasardeux, une divinité protectrice baignée de lumière. Toujours, chez Disney le mal est épuré, vidant les œuvres inspiratrices de la complexité qui traduit la vie. Préférez confronter vos enfants à Kipling ou Shakespeare, qu’à ces films qui se terminent en Happy End et en chanson. En effet, ils ne nous apprennent rien, sinon qu’il suffit d’espérer pour que les choses s’accomplissent.

A l’inverse, les contes traditionnels et mythologiques ne prennent pas les enfants pour des imbéciles. Ils racontent des histoires qu’ils présentent dans leur matière brute. Les enfants y vivent, y souffrent, y meurent, et tous s’y reconnaissent, car nous avons là un goût de l’existence. L’existence n’est pas merveilleuse parce que magique, ni magique parce que facile, elle est merveilleuse parce que rare. Tout s’empresse de nous détruire, mais animés par notre propre force de vie, on continue d’exister, malgré la mort, la disparition, la maladie, la douleur, etc. L’homme n’y est ni blanc, ni noir, mais teinté de nuances infinies, il ne doit pas attendre d’intervention divine pour sauver son âme des tourments de l’enfer. Ce que vous avez acquis un jour n’est pas acquis toujours. C’est un mauvais pari que de vouloir cacher la mort et la souffrance aux enfants. Chez eux, la pulsion de vie y est si fraiche, si neuve, qu’ils surmonteront toujours la tragédie, tout en apprenant les couleurs de l’existence. On est d’autant plus porté à respecter et rendre grâce aux choses que l’on prend conscience à quel point on leur doit la vie. La chasse n’était pas d’abord une partie de plaisir, c’était une nécessité. L’homme qui ôte la vie pour survivre a toujours l’impression de perdre un peu une partie de lui-même.

Disney éclipse complètement la complexité du vivant. Ses productions qui s’en sortent le mieux sont des copies d’œuvres mainte fois géniales. Mais toujours le gentil y est gentil par essence, subissant un mal qu’il n’a pas souhaité. « Vous êtes gentils, vous êtes innocents », nous est-il dit, « alors vous serez sauvés ».  Mensonge de corbeau. Accepter notre par d’ombre, la dresser, mais jamais la renier, voilà tout l’origine de mes Propos. Les innocents n’ont d’innocence qu’à leur yeux, car l’histoire est pleine de gens innocents qui font du mal tout autour d’eux. Peu importe ce que ton cœur te dit, si ton action est blessante, l’intention passera au second plan.

Voyez ces hommes qui dramatisent leur vie. Un petit rien les frustre, et tout leur monde s’écroule. Les histoires d’adultes ne valent pas mieux que les histoires d’enfant. Tout le drame de notre civilisation n’est pas dans les petits conflits, il est dans la perte de ce que l’on pourrait appeler, la Nature, c’est-à-dire, pas seulement l’ensemble des êtres vivants qui cohabitent dans un univers minéral, mais surtout, les règles fondamentales qui régissent cet ensemble, en d’autres termes, l’interdépendance de tout au Tout. Sans la mort, sans la souffrance, pas de vie possible, ni de joie, ni de bien être. Toute morale qui entend oblitérer cet aspect primordial de l’existence est une morale nihiliste, au sens de Nietzsche, c’est-à-dire, contraire à l’essence même du vivant, autrement-dit, dangereuse. Disney nous montre en permanence une nature enchantée, une nature faite d’or et de paillettes, et tous ces hommes qui s’émerveillent devant ce monde fictif sont aussi les mêmes -convaincus d’être du côté du bien-, qui s’évertuent à détruire la nature réelle, en toute innocence.

 22/12/2019

Ce que peuvent dirent des romans d’autrefois sur le monde d’aujourd’hui.

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Zola est d’autant un grand auteur que l’on reconnait dans son œuvre l’universalité de l’essence humaine. Lire les portraits qu’il dépeint, de Gervaise, de Nana, d’Etienne, de Denise ou des Maheu, c’est éclairer en miroir le fond de notre âme, c’est nous rappeler que l’homme évolue si peu que l’homme d’aujourd’hui n’est pas meilleur que l’homme d’hier.

Les grands commerces détruisent le travail des artisans consciencieux, les centres villes se vident et s’appauvrissent, la foule s’accumule au grès des parkings bétonnés, aux alentours des grandes surfaces, à l’extérieur de la ville, où des caissières surmenées sont payées à coup de lance pierre. Critique moderne du grand commerce, réalité présente de l’urbanisation grandissante, mais aussi, vérité d’époque, car c’est tout ce drame que brodait déjà Zola dans son Au Bonheur des Dames. L’histoire s’y déroule sous le Second-Empire, bien avant que Leclerc eut la bonne idée de créer des espaces « culturels » à côté de son rayon charcuterie et audio-visuel, là où les écrans plats vous rappellent que le mur de votre salon est trop petit, mais aussi que la qualité de l’image qu’ils projettent en myriade est capable de faire ressortir tous les défauts des décores et le mauvais jeu des acteurs.

Les enfants poussent sur la misère, dit madame Boche, comme les champignons sur un tas de fumier. Cette réplique tirée de L’Assommoir succède à l’idée que les gens pauvres, ceux qui n’ont même pas de pain pour manger, ne se privent pourtant pas pour se reproduire en masse. Propos qui saute aux yeux suite à une récente polémique sur le divorce et le SMIC, ou encore avec les mots de vieilles dames que je surprenais un jour, critiquant un clochard sur le bord du trottoir : « Et en plus il a un chien ! »

La question est importante, car il en va du sens des responsabilités. Peut-on moralement offrir la vie quand l’on sait qu’on n’aura pas les moyens d’extirper les enfants de notre malheureuse condition ? Inversement, peut-on interdire aux hommes d’engendrer ? Qui serait follement prétentieux pour s’arroger ce droit ?  Voyez que l’on touche là un enjeu des plus contemporain, et je n’ai aucun élément de réponse à vous apporter, sinon de croire que la République devrait au moins pouvoir sauver tous ses enfants.

Allumez la télé, vous pourrez tomber, à la fin d’un JT, sur un reportage abordant le rapport qu’entretient la jeunesse avec l’alcool ; « consommation dangereuse et irresponsable » dit le commentateur. Éteignez la télé, puis ouvrez Zola, toujours L’Assommoir, où vous pourrez lire, dans la bouche de la jeune Clémence (chapitre 5), ouvrière durant les années 1860: « Puis, vous savez, plus vite on est tortillé, plus c’est drôle… » De l’eau est passée sous les ponts, et manifestement, du vin dans les cruches.

Après Zola, Jules Verne. Il y a chez ce grand auteur quelque chose de détestable. La nature y est mise à disposition de l’homme, l’homme y chasse pour le plaisir de tuer, il chasse le lion, extermine le lynx, et abat même la girafe. « Vous finirez par vider la nature », dit pourtant le docteur Fergusson qui s’empresse néanmoins de facilité le tir de son ami en abaissant sa montgolfière. Toujours l’homme de science surmonte les difficultés grâce à la connaissance et à une bonne chance au hasard, mais l’homme s’y croit comme maître et possesseur de la faune et de la flore. Jules Verne nous apprend une chose d’incroyablement paradoxale avec ses histoires, c’est que l’imagination a le monde pour limite.

Suivant la même veine, dans Moby Dick, cette grande chasse à la baleine, y est expliqué noir sur blanc la raison de l’inépuisable ressource que fournissent les cétacés. Melville a le mérite de poser la question de l’extinction, mais à l’évidence, la vérité d’aujourd’hui gâche la lecture d’hier. Etre bon ne signifie pas avoir raison.

12/12/2019

De l’artiste à l’œuvre

Rubens, Hercule et le lion de Némée

En matière de morale, on ne peut pas séparer l’homme de l’artiste, ni plus que l’homme de l’enseignant, l’homme du politique, l’homme du criminel, l’homme du prostitué, indéfiniment, car l’homme est son action, quand bien même il incarnerait une fonction. Il s’agit d’une seule et même entité, et les actions de l’artiste sont les actions de l’homme. Le soldat est aussi un tueur, et il est payé pour cela, défendre, protéger, mourir. Seule la puissance de son pays légitime l’acte qui est de retirer la vie, et l’adversaire appellera terroriste ce que le compatriote nommera héroïque.

Mais alors, question brûlante, comment sauver l’œuvre quand l’artiste est un vil salaud ? Pourquoi suis-je autorisé à aimer Voyage Au Bout De Nuit, ou toutes ces œuvres, ces ouvrages et ces idées, quand le créateur, aussi génial soit-il, est un bien piètre homme ?

Il nous faut, pour faire face à cette dichotomie morale, décaler notre regard d’un interstice. Si nous ne pouvons sauvegarder l’artiste tout en rejetant l’homme, nous pouvons néanmoins séparer l’artiste de son œuvre, pourquoi, parce que l’œuvre a une dimension qui échappe à l’artiste, une dimension intemporelle, incorporelle. Le réceptacle de l’œuvre n’est pas la propriété de l’artiste. Aussi l’œuvre, de par son aura, n’est pas entièrement identique à son créateur, et la musique d’un fasciste n’a pas nécessairement en elle une fibre fasciste. Le spectateur a son mot à dire, et il arrive que l’on regarde une œuvre d’un tout autre regard et en un temps tout autre qu’ignore totalement à la conscience du génie. Le sens s’échappe, s’envole et ne se rattrape pas, et c’est pourquoi Platon n’est jamais poussiéreux, l’homme qui le lit est toujours un homme nouveau.

Remarquez que les médiocres créations s’adressent aux pulsions quand les belles œuvres visent la tête. Le bon plaisir élève et rend la vie légère alors que le vil plaisir nous colle au sol et nous entraîne à rejoindre la poussière plus rapidement que nécessaire.

Paradoxe : l’art s’expose et se conserve dans les musées, quand les beaux-arts sont créations, nouveautés, innovations.

C’est que la peur de perdre et d’oublier pousse l’homme, conscient de sa finitude, à tout archiver, tout conserver, à cristalliser le passé dans ses artefacts et ses cadavres. Il a l’espoir en tête de faire ressurgir, le jour venu, le temps d’autrefois dans le temps d’aujourd’hui. Les musées et leurs vitrines réinventent les traces de la vie passée. La seule chose qui nécessite pourtant d’être conservée, c’est la vie elle-même, celle de demain. Aussi, l’essentiel parmi l’essentiel, n’est point de faire revivre le passé, mais de laisser l’avenir exister.

La vie est toujours neuve, et l’homme qui s’autorise à oublier s’autorise aussi à créer encore. Le poète déchirera sans peine tous ses brouillons, car ces essais retiennent en arrière quand l’homme qui a de l’imagination aime aller de l’avant. Il ne craint pas d’inventer encore. Seulement l’histoire nous a trop montré que, pour l’essentiel, les pensées d’aujourd’hui sont les pensées d’autrefois ; les Antiques sont indépassables. Aujourd’hui n’est pas un hier plus parfait, et le progrès n’est que dans l’idée. Nous croyons meilleur ce que nous ne voyons qu’avec des yeux d’hommes qui n’appartiennent pas encore à l’histoire.

La beauté de la vie est incompréhensible depuis l’opulence, le luxe et les dorures, car tout ce qui enrichie l’existence est toujours brute et à même la terre. Le plaisir du temps s’apprécie à nu, dans les silences des palabres. C’est le malheur de nous autres, pauvres citadins, que de perdre le sens du monde et de se forger un univers de fiction que nous tenons pour vrai. Notre imagination se substitue à la réalité, et voilà que naissent les démons du feu et la crainte qu’ils inspirent. Il faut, pour comprendre la nature, côtoyer la nature, non point clôturer son âme de parpaings qui vous cachent le ciel. Notre nature est animale, nous sommes même les premiers animaux domestiques ; nous ne deviendrons pas davantage humain en reniant notre animalité, -tout ce qui nous sépare du corps n’est que fiction- mais en apprenant à domestiquer la bête qui sommeille en nous. Qui n’a pas le temps pour soi n’a pas de vie, qui n’a pas la tranquillité des jours n’a pas la tranquillité d’esprit, et il faut être beaucoup malheureux pour vouloir acheter son bonheur.

29/11/2019

Sur le jugement

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Triomphe de la guillotine en enfer, N.A. Taunay

Un homme vulgaire se reconnait en ce qu’il juge en toute ignorance de cause. Il critique spontanément ce qu’il ne comprend pas, dénonce la maladresse avec une hautaine arrogance, tient ses perceptions pour vraies, et méprise du haut de son promontoire tout ce qui n’obéit pas à sa propre norme. Il n’hésite pas à plaquer sur autrui – sur ses fonctions, ses décisions, ses actions et sa vie – un panel de stéréotypes, le produit des raccourcis de l’esprit – généralement avilissant – persuadé que lui sait ce qui est beau et bon et comment il faut le faire ; il discourt comme si l’autre était la cause des maux du monde, et au bout du fil, de ses propres maux, lui qui se croit malin de juger quand il juge selon l’opinion commune, autrement dit, quand il ne pense pas.

Des hommes vulgaires, certains se drapent de culture, de cinéma, de littérature et de beaux mots, jusqu’à émoustiller le son de leur voix pour se donner une profondeur de sensibilité ; ils se croient capables de déceler le cœur des choses jusqu’au point de les ressentir au plus profond de leur être, privilégiés de ce don divin de percevoir le beau là où l’homme ordinaire resterait aveugle ; ils s’émerveillent  la larme à l’œil devant les œuvres de l’art, avec l’arrogance de leur savoir, un regard snob sous les sourcils porté vers ceux qui ne partagent pas leur goût du magnifique. Voilà que connaissance et culture permettent de flatter l’orgueil des quelques-uns qui croient être touchés de la grâce et s’autorisent à juger le monde depuis leur nombril. Non, une certaine idée de la culture ne fait point l’intelligence ni la beauté d’un homme, et il faut une authentique modestie envers soi-même pour ne pas avoir envie de mépriser les autres. Se cultiver, c’est s’ouvrir au monde, s’ouvrir au monde, c’est apprendre à ne point juger promptement ce que l’on ignore.

Celui qui a dépassé sa tristesse entend déceler le meilleur en l’homme, si ce n’est le moins pire, car il lui a fallu percer ses abcès et cautériser ses plaies pour ne pas périr ; il a trop souffert pour ne plus se laisser attrister d’imagination quand chaque part d’ombre porte en elle sa lumière.

L’homme saint refuserait d’être un artiste si être artiste signifiait cultiver sa douleur. L’homme malheureux est davantage porté à extérioriser son mal être dans l’art, mais c’était sans compter un plaisir à une brassé de tous : le plaisir du créateur. Il arrive que l’on puisse écrire, composer, peindre, motivé par le simple plaisir d’écrire, composer, peindre. Les meilleures histoires ne sont point écrites par ambition, elles sont écrites par passion. Mais les découvertes les plus sages, même remplies d’erreurs, sont toujours le fruit d’hommes de raison, en ce que les passions nous incitent davantage à tromper notre discernement et à juger d’après le cœur au lieu de juger d’après la tête.

26/11/2019