La vie comme Volonté de puissance

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Albert Lynch 

En renversant notre regard sur l’essence du monde, en ce faisant plus spinoziste et moins nietzschéen,  on changerait la donne, on s’armerait contre la relativité des valeurs qui conduit au nihilisme et nous donne à croire que « tout est permis » depuis que « Dieu est mort ». Non, la loi du plus fort n’est ni une loi de la nature, ni un principe de l’évolution, c’est une loi de l’esprit qui interprète le monde pour lui donner un sens.

Aussi, pourrait-on dire, le vivant n’a d’autre essence que la caractéristique spinoziste du conatus de « persévérer dans son être », c’est-à-dire de continuer à exister. Cette essence est elle-même déterminées par les lois du cosmos qu’étudie physique. Par conséquent, nous pouvons considérer la puissance comme un accident de la volonté, l’expansion comme une conséquence, et non plus comme des propriétés intrinsèques à la nature des choses.

Revenons un peu en arrière avec l’esprit le plus perspicace du XVIII siècle européen. L’idée de Volonté comme force motrice du monde prend forme avec Schopenhauer dans son livre majeur Le Monde Comme Volonté et Comme Représentation. La Volonté, ou Vouloir-Vivre, est une, nous dit-il, indivisible et aveugle. L’on ne peut rien en dire. Mais la qualifier d’une et aveugle, n’est-ce pas déjà en avoir beaucoup trop dit ?

Sa manifestation la plus aboutie est la conscience humaine, là où la Volonté prend conscience d’elle-même (pléonasme). Vouloir, comme on l’entend de nos jours, c’est-à-dire comme l’expression d’un désir intellectuel ou d’une autodétermination rationnelle, n’est chez Schopenhauer que l’expression intelligible de cette force qui anime la nature. En résumant grossièrement, Schopenhauer nommera « motifs » ce que Spinoza appelait « affects », soit toutes les forces extérieurs aux conatus qui le déterminent dans un sens ou dans l’autre, jusqu’à la mémoire des sentiments. Cette présentation est simplifiée à l’extrême, mais dans ces deux admirables œuvres de la philosophie, l’homme n’est plus présenté comme un être à part du monde fruit d’un entendement divin, il est un produit de la nature, crée de la même matière que la terre, et les forces qui animent le monde sont ancrées dans sa chair, ce sont les forces de l’univers. La découverte des atomes et la plongée au cœur des étoiles donneront crédit à cette compréhension du monde. La complexité du psychisme humain n’a rien d’extraordinaire dans le sens où il n’est pas transcendant, tout au contraire, il est le résultat du développement de la vie dans la matière, une image de la volonté dans ce qu’elle est de plus primitive. La raison est à la passion ce qu’une planète est à son soleil.

Nietzsche reprendra cette idée de Volonté qu’il nommera Der Will Zur Macht, littéralement la volonté vers la puissance, et non de puissance. Dans cette notion s’inscrit l’idée de force et d’expansion, idée que la volonté est portée à s’affranchir des contraintes et des résistances, par-delà elle-même, ce qui, en prolongeant le raisonnement fait du conflit la source de la vie. Avec Nietzsche on ne parle plus d’une volonté mais d’une infinité de points de puissance.

Nonobstant le manque de précision conceptuelle que je présente ici, c’est bien la représentation qu’elle amène et qui sert de base aux valeurs du XX siècle, d’Ivan Kaliaïev à Hitler telle que dépeinte par L’Homme Révolté, que j’interroge. Je vous propose de méditer avec cette idée que l’évolution et l’adaptation ne se restreignent pas à des histoires de luttes et de conflits territoriales, de la survie d’un plus fort au dépend des plus faibles, mais aussi et surtout de reproduction, de création amoureuse, d’un panel de couleurs, de chants et d’ingéniosité. Non, l’homme des cavernes n’est pas davantage porté à régler ses comptes à coup de gourdin qu’à coopérer, s’entre-aider, partager, et il n’est pas plus dans l’essence de la vie que de vouloir conquérir tout ce qui est inerte, en le possédant dans un jeu de pouvoir, que de s’harmoniser avec la pierre pour que chacun y trouve sa place.

10/03/2020

Le Père Goriot

A. Lynch, (?)

Le Père Goriot est plus qu’un roman, c’est un livre de vie, un ouvrage de philosophie, une étude sociologique, en résumé, ce que quelques dilettantes d’obscurités artistiques nommeraient un chef d’œuvre.

Chef d’œuvre, il y a, d’abord dans le style, dans la profusion du lexique qui brode l’histoire sans l’alourdir, dans la virgule juste placée, dans la métaphore et les formules qui donnent à croire que cela est si simple, si léger, peu alambiqué.

En une phrase, en un dialogue, Balzac résume des traités de philosophie, expose des principes de vie ; principes !? il n’y a pas de principes, écrit-il, que des événements, pas de lois, que des circonstances, « l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire ».

Vous trouverez beaucoup trop d’admirables formules, de somptueuses idées, qui vous percent au cœur, révélant l’homme et le décèle, éclairant nos sombres passions comme un rat-de-cave met en lumière la poussière et les toiles d’araignées qui lorgnent des soubassements de notre maison, cachés dans le noir, renfermés, peu aérés, avec une odeur de mort. Beaucoup trop de nos reflets pour pouvoir tous les présenter ici, de la jeunesse passionnée à l’homme calculé, de l’esprit saint et des hommes forts à la médiocrité des âmes vénales. On trouve autant de mauvais hommes en haut qu’on en trouve en bas, remarque l’auteur, à la différence que la loi pardonnera davantage au riche qu’au pauvre, le condamné d’Hugo n’est pas très loin. Tout le progrès de l’histoire est d’accorder une même justice pour tous, de ramener le ciel sur terre et d’élever la misère à la dignité.

La vertu ne se scinde pas, elle est une ou elle n’est pas, idée que l’on retrouvait déjà ailleurs, chez Spinoza ou Hume par exemple. Avec Balzac la vertu n’est plus dans les hommes, plus dans les choses, elle est dans l’idée, et seule la passion conduit l’homme à agir en se pensant vertueux. On nommera grand homme ce qui nous convient, misérable ce qui nous effraie, reconnaissant notre part d’ombre en l’autre et enviant à la haine les lueurs scintillantes de ce qu’on nomme richesse et gloire. Vous ne trouverez point trois têtes de juges, dans les tribunaux, pour interpréter exactement pareil un même texte de loi, dit Vautrin à Rastignac. C’est qu’il aurait raison, et ce qui vaut pour la loi, vaut pour la médecine, pour l’interprétation des signes et du vivant, pour tout ce qui touche à nous, à l’homme.

Balzac ne disserte pas, il fait parler des personnages, disant en peu de mots l’essentiel, donnant vie à des idées ; si bien que chacun s’y reconnaîtra, et l’on peut tirer d’un tel ouvrage une leçon de vie. Lire, ce n’est pas que se détendre, c’est admirer des héros, nous offrir des modèles, et nous demander, qu’ai-je à apprendre d’eux pour conduire ma propre vie ? Nul besoin d’être un roman pour avoir une belle vie, car les vies romanesques sont surtout et souvent des vies malheureuses. Non, nous sommes à une époque où le vrai rebelle est surtout un monsieur tout le monde, non point dans la barbe, dans le tatouage, dans l’aventure, et encore moins dans l’envie de se distinguer. L’originalité est ailleurs, au cœur des hommes, pas sur leur peau, ni dans les choses, mais ailleurs, simplement.

05/03/2020

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A. Lynch, le bal masqué

Sur l’autorité et l’exemple

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Le roi danse, film

Ni la fonction ni les études ne sont garants de l’autorité ; l’autorité, ce pouvoir d’agir sur autrui, cette capacité à se faire obéir. De tout ce qui fait autorité, le critère essentiel réside dans l’exemplarité. Un homme non exemplaire n’aura plus que la contrainte et les menaces pour incarner le pouvoir que lui prête l’institution.

L’exemplarité est plus profonde qu’un apparat, elle ne tient pas que dans le costard ni dans la posture, sauf pour ceux qui ont quelque chose à vendre. Pour être exemplaire, il ne suffit pas seulement de lier les actes aux mots, d’agir guidé par une haute idée de la vertu, désintéressé. Si c’est là une base, une brique, l’exemplarité, pour se barder d’aura, nécessite une expérience de vie, un vécu, des drames et des combats.

L’homme qui parle, conseil et ordonne, doit savoir de quoi il parle, conseil et ordonne, non pas parce qu’il l’aurait appris dans des livres, mais parce qu’il l’aurait vécu de son propre son sang et avec sa propre chair. C’est le syndrome de l’enseignant formateur, on est porté à écouter davantage l’homme de profession que celui qui enseigne comment tenir une classe sans jamais avoir mis les pieds dedans. Le discours de l’homme d’inexpérience se risque à des fausses notes, une entourloupe qui nous fera dire en face de l’homme d’expérience, que lui il sait de quoi il parle, cela s’entend, cela se sent, cela se voit.

A la guerre comme au travail, le chef qui envoie ses hommes à la boucherie est un mauvais chef ; il faut avoir senti « l’odeur du napalm au petit matin », il faut avoir pioché, coupé, porté, soulevé, trié, en somme, sué, pour comprendre la peine que l’on demande à ses subordonnés. L’homme qui a frôlé la mort, qui a déjà fait l’effort, ne désir pas pour autrui les mêmes peines, ou c’est alors un homme malicieux. Il entend au contraire mettre en œuvre toute son expérience pour éviter aux autres les mêmes embûches sur le chemin.

Hélas, certaines embûches sont nécessaires pour se forger une volonté, et l’enseignant le sait. L’on affûte bien une lame que contre le roulement de la pierre, quelque chose doit résister pour qu’un esprit s’aiguise, vif, souple, apte à s’adapter sans se laisser périr devant le moindre obstacle. Toute raison n’est qu’instinct de survie. L’art du chef est de connaître les nuances, de savoir ce qui est faisable et ce qu’il ne l’est pas.

Tout le problème de la politique moderne et de nos jeunes chefs, pour certain d’entre eux, est que l’on sent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les ministères, les bureaux de cadres, et l’administration, là où l’on prône chaque jour la bienveillance et l’empathie, l’on ne gère ni ne traite des hommes, mais des chiffres, des numéros, et des idées. L’individu perd de sa substance pour gagner en abstraction, il devient un bout de papier dans les wagons d’Eichmann ; sa singularité s’étiolera d’autant plus que l’homme qui l’a en charge ignorera de quoi il parle. Aucun des mille dossiers que les enseignants doivent remplir sur un élève ne disent vraiment qui est cet élève, ni ne permet de le connaître.

Les années d’études ne remplacent pas l’expérience, et l’on apprend que trop mal à gérer des hommes dans un cours ou dans un livre. Le mieux étant de partir du bas, de connaître les rouages et les hommes à qui l’on a à faire. L’on sera d’autant plus respecté que celui qui attend qu’on lui prenne la main se reconnaîtra en nous comme un enfant devant l’adulte.

27/02/2020

Sur la révolution

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Millet, paysans et le veau

La révolution, écrit Camus, est un mouvement qui « boucle la boucle », soit le retour d’un astre à son point de départ. Connotant son origine astronomique, on parlera en politique/économie du passage d’un gouvernement à l’autre après une transition complète. Le retour du même au même ! A quoi bon faire la révolution si au final tout recommence pareil ? La forme change, l’ossature reste. La thèse de Camus est qu’aucune révolution n’a jamais fait histoire, tout au mieux avons nous eu affaire à des réformes, c’est-à-dire au seul changement de « régime de propriété ». Plébéiens et esclaves ont épousé le servage ; serfs et paysans ont déchaussé leurs sabots pour revêtir la cotte de l’ouvrier prolétaire, ouvrier qui s’est métamorphosé en agents de maintenance, chômeurs et salariés.

Le révolutionnaire voudrait abattre un modèle pour le remplacer par un autre, mais ce faisant, il abat des hommes. Il ferait mieux de suspendre un temps son imagination pour revenir au monde et s’inspirer d’une morale paysanne, c’est-à-dire d’une morale pragmatique, guidée par la seule nécessité de son efficacité. Le fermier, le cow-boy, l’éleveur, les hommes d’une rudesse forgée par le vent et la terre, n’abattent pas une bête en souffrance alors qu’ils pourraient encore la soigner, ils n’abrègent les souffrances que parce qu’un point de non retour est dépassé, et comme le dit Candy à George dans un roman de Steinbeck, mieux vaut le faire soi-même quand notre ami nous tient à cœur, car il y a en notre fidèle compagnon comme une partie de nous même, une affection sans jugement.

Mais nous n’en sommes point au non retour, point du tout, et de très loin. Au lieu d’abattre et de guerroyer, modifions, améliorons, corrigeons ; mieux vaut une démocratie qui avance à tâtons qu’une dictature qui ensevelit toute vie comme un rouleau compresseur. Je ne raserai pas ma maison parce qu’il a une fuite ou que la chasse d’eau est cassée. Cela énerve, frustre, mais cela se change. Contre la dictature des chiffres, préférons une tendresse toute poétique, indénombrable. Mais si nous voulons la liberté, il faut alors en payer le prix, assumer son instabilité et l’angoisse des responsabilités qu’elle amène, car être libre ne signifie pas, « libre de toute conséquence ». Ne renonçons pas à cette valeur durement acquise pour une quelconque sécurité ou un quelconque confort ; beaucoup de contraintes et de règles sont nécessaires pour espérer un peu de liberté d’esprit. Nous avons le droit de penser, de dire ce que l’on pense, de nous déplacer sans rendre des comptes, et ce sont là des privilèges si rares dont l’on a tendance à croire qu’ils vont de soi. Certains, au nom de la liberté, de la justice, et de l’égalité, voudraient nous obliger à être libre contre nous-mêmes, autrement dit, à nous soumettre à leur jugement, et ils nous violenteraient pour notre bien s’ils le pouvaient.

La révolution plie les faits sous l’idée, elle tord le monde, mais elle ne le renverse pas. La seule révolution qui vaille achèverait l’histoire dans une unité heureuse, autrement, elle n’est pas révolution ; nous entrons alors dans le domaine du mythe, car il y a trop de passions en l’homme pour se contenter de la moindre perfection, et toute l’histoire est une histoire de lois naturelles. Le problème de l’homme révolté, écrit Camus, est qu’il est frustré de l’être, « il préfère une injustice généralisée à une justice mutilée », justice de Bane, justice du ressentiment. Une révolution meurtrière ne mérite pas d’exister, tout mouvement assassin ne mérite pas d’exister, car rien en ce bas monde, disait Rousseau, ne justifie d’être acheté au prix du sang humain.

La foule est irascible, la foule défile, la foule à faim, mais la foule n’est pas le monde. Des hommes qui avaient tout ont chanté la décapitation du roi, ils voulaient plus encore, et l’esclave devient tyran. L’opinion d’une foule en colère est une opinion de ventre, les sentiments s’y échangent plus vite qu’une parole mesurée. La tête qui raisonne étouffe la colère quand la tête en colère est étouffée par ses passions. On répond à la violence oppressive des uns par la violence déchaînée des autres. J’avais pourtant cette idée que la révolution devait amener la paix, et que la paix est à elle-même son propre modèle ; une paix gagnée par le sang des hommes ne mérite pas tant d’exister. Si vis pacem, para bellum ? Le paysan ne s’occupe pas de guerre, il se contente de nourrir les hommes.

25/02/2020

Torride torrent

F.Lavigne 1994

Au bord du ciel, à un pas de tes lèvres, l’Enfer

Il suffisait d’un doigt, avalanche de braises

Pour engloutir la nuit, Venus, et l’univers

Que tendre mort naisse du souffle de la baise

 

Brille sous la voûte des toiles d’Arachné

La mèche charbonnée d’une tige enflammée

Brindille dansant comme le mime des ombres

Sur une scène de cire que nul n’encombre

 

Nue et ardente la nuit s’envole puis chante

Tout fond, tout d’or, s’enroule d’un drap, s’en charpente

Le soleil s’évapore dans un bain de miel

 

La bise du matin s’enivre de l’alcôve

Baignant sous les pieds limoneux d’une mangrove

Reposent deux corps nus dans une mer de fiel

 

Camille

18/02/2020

(Voila quelques mois que je n’avais pas rêvé un poème, je m’empresse de l’accoucher avant de l’oublier).

Sur le mythe de l’individu et de l’homme qui se fait lui-même

L’image contient peut-être : personnes assises, plein air et nature
Pissarro, La sieste.

Descartes est l’un des principaux fondateurs  d’une idée ô combien essentielle qu’est l’idée d’individu. En posant les premières pierres du cogito « je pense, donc je suis », il opérait une révolution dans la marche des idées dont transpire la modernité. En découvrant d’abord sa propre existence, l’homme n’était plus fait par le monde mais le monde était fait par l’homme. Beaucoup considèrent le cogito, et par digression l’ego, le sujet et l’idée même d’individu, comme des évidences, et peu les interrogent, les questionnent, jusqu’au point où certain sont capables de dire « qu’ils se sont fait par eux-mêmes », signe évident de leur méconnaissance du monde ou d’une égocentricité assumée. Il y avait pourtant, dès l’âge de Descartes, des forces de contestations pour contredire et proposer d’autres regards tout aussi vrais, tout aussi sérieux, mais l’on a préféré croire en l’existence du libre arbitre, comme créateur de sa propre pensée, et conditionné par une volonté divine toute puissante, parce que la théorie était davantage en phase et en harmonie avec le cadre religieux de l’époque ( Descartes respectant le Dieu chrétien), plutôt que d’envisager le caractère essentiel de la détermination et des forces aveugles d’une nature sans finalité qui non seulement nous surpassent mais nous constituent, entendez chanter Spinoza.

Il n’est point vrai que je sois totalement maître de mes opinions (autrement ni la rhétorique ni la pub n’existeraient), comme il n’est point vrai que je sois complètement maître de ma pensée, ce que Descartes ne niait pas par ailleurs, puisqu’il concevait la pensée comme une substance sans frontière en complément des corps (étendu). Les pensées viennent, défilent et passent, liées et reliées aux idées de tous, donnant vie à cette substance pensante ; et il est souvent pénible, voire difficile, de n’en saisir qu’une seule pour en remonter le filon et la nouer à d’autres afin dire que cette idée était  « mon idée », « mon opinion », « ma pensée ». Voyez comme nous sommes envahis au quotidien par ces choses qui tourbillonnent dans notre tête, ces préoccupations futiles qui nous obsèdent et nous épuisent, ces questions plus graves qui s’accaparent et nous privent de notre sommeil, ces formes et ces images sans logiques qui précèdent la nausée d’un corps malade. On se retourne, s’agite, et rien n’y fait, le ventre gouverne la tête. Cogiter, c’est penser malgré soi, et c’est fatiguant, le cogito est donc une chose pensante, mais non pas un sujet qui guiderait ses pensées libres de droit. Il faudrait dire « ça pense », et non pas « je pense », remarquait Nietzche, car où suis-je le maître là dedans ? Même quand il s’agit d’écrire, je trouverai toujours chez les autres une partie de moi-même, de ce que j’ai à dire, et un texte qui ne ferait référence à rien serait un texte qui ne tiendrait sur rien ; les surréalistes ont approfondi quelques verres après l’école. Hélas, les idées sont toujours les idées d’une époque, et même Einstein que nous aimons tant venter n’est pas le créateur de ses théories, il est seulement le traducteur et l’interprète des idées Physiques de son temps. Sans l’histoire qui le surplombe, sans les savants qui l’ont précédé, accompagné, instruit, et sans leur collaboration, Einstein n’aurait pas pu rêver de son rayon de lumière, il n’aurait su limer son intuition, et son génie resterait tout relatif. Plus encore, Einstein n’a pas dit la vérité, et il le savait, il a seulement proposé un plan de pensée plus adéquat aux observations physiques.

Chacun se croit important parce que singulier, et beaucoup prennent trop aux sérieux ce qu’ils ont à dire. En même temps, comment peut-il en être autrement quand nous vivons avec notre propre chair, sous notre peau, avec nos propres neurones, traçant notre propre histoire, portant notre propre souffrance et partageant nos propres joies ? Ce sentiment ne nous est pourtant point propre. Mais la vérité de l’homme n’est pas la vérité du monde, et un individu ne compte pour rien dans l’ordre cosmique. Nul ne saurait changer le cours de l’histoire et graver son nom dans le marbre de l’éphémérité sans mettre masses et foules en mouvement. Que vaut l’homme glorieux, quand le soleil s’évapore ? Et dire que le monde a commencé comme une pelote de poussière sous un lit.

« Vous êtes important », « vous le valez bien », n’est-ce pas plus vendeur que « vous ne valez rien » ? On parle d’estime de soi, il faut que chacun se sente bien dans ses pompes et dans sa graisse, et voilà qu’à côté du fast-food prolifèrent les médecines douces, les chamanismes des temps modernes, les pratiques sportives, intellectuelles, pseudos scientifiques, celles qui entendent recentrer le sujet sur lui-même pour lui permettre de faire corps avec le monde ; il y aura toujours un vendeur, derrière les bons conseils, pour faire commerce des remèdes du bien être : « Just do it ».

L’estime de soi, c’est être important à ses propres yeux, et on vous montrera la démarche à suivre. L’homme heureux dégage une énergie d’entrepreneur investi, bien coiffé dans son tailleur, avec son parfum et son déodorant philtre d’amour antitache blanche, antitache marron, antitache rouge, il porte un téléphone dernier cri « Think different » (allégez vos soucis, l’argent est chose futile), roule dans une voiture sans prix, et il est rebelle parce qu’il entretient sa barbe avec la mousse et le rasoir des hommes viriles, quoi que sensibles car il s’est fait tatouer une maxime philosophique sur l’avant bras. Remarquez que la même mousse et le même rasoir peuvent servir exactement de la même manière autre part ; blanc œufs battus en neige pour les hommes, bleu mer turquoise pour les femmes, nous ne sommes que des bêtes à poiles. C’est un portrait unique d’une personne unique parmi une foule unique d’individus semblables. Ce n’est pas moi qui caricature mais la publicité et toutes ces images qui offrent une idée du bonheur selon une théorie de pensée qui croit dure comme fer en l’existence de l’ego, du sujet, de l’individu, du libre arbitre, et de la capacité à « se faire soi-même », en somme, c’est là un bonheur trop superficiel pour sauver tout un monde.

Notez que les hommes qui se font eux-mêmes – en mettant de côté la culture dans laquelle ils sont nés, leurs parents, leurs familles, les infrastructures pour se déplacer, pour s’instruire, pour manger, pour se soigner, la langue dans laquelle ils parlent, ils pensent, le sommier sur lequel ils dorment, etc., – notez donc, nonobstant ce qui précède, c’est-à-dire le monde, qu’ils font toujours parti d’un réseau d’hommes qui « se sont fait eux-mêmes » et qui s’entraident les uns les autres à réussir, par eux-mêmes, à se faire eux-mêmes, réussite qui dans leur bouche signifie, « avoir un max de tune et de reconnaissance ». De mon côté je voudrai dire à mes élèves que l’essentiel est ailleurs, mais comment le pourrai-je quand les trois quart d’entres-eux n’ont rien mais inspirent à tout.

15/02/2020