Sur l’après Covid19

Chevaux de travail à la campagne Peintures à l'huile
Keathley, chevaux de travail.

Je n’aurais jamais pensé écrire ces quelques lignes sur ce blog, blog qui se veut intempestif, car l’on apprend bien à penser qu’en dehors de l’actualité, mais après tout, à situation d’exception, texte d’exception.

Certains voient le Covid19 comme une aubaine pour repenser l’organisation sanitaire de notre pays, et ils auraient raison. Mais mettons les en garde dès aujourd’hui, repenser le domaine de la santé ne signifie pas intensifier une politique de contrôle des corps, politique à l’œuvre depuis un demi-siècle maintenant, mais qui risquerait de s’embarquer vers une dérive totalitaire sans précédant. Imposer, obliger, contraindre le citoyen à subir une batterie d’examens annuels au nom de la santé publique, serait de la même connivence que de laisser l’armée déferler dans les rues, au nom de la sécurité, avec un barrage de contrôle où il faudrait montrer pattes blanche tous les cent cinquante mètres. C’est là restreindre des libertés individuelles au nom d’un bien commun qu’on nous ferait miroiter comme fondamental à l’organisation sociale. Le cas d’exception ne doit pas imposer ses mesures d’exceptions aux jours ordinaires.

Il y a pourtant là une aubaine pour les idées sociales, solidaires et écologiques, car améliorer le système de santé ne pourra pas se faire en injectant seulement davantage de liquidités et de seringues dans les hôpitaux, mais bien en proposant une politique globale, une politique d’avenir, c’est-à-dire non pas conçue pour nous seuls, mais pour nos petits enfants, leurs enfants, et les arrières petits enfants de leurs enfants.

Il existe des moyens de solidarité très simples, comme la mise en place d’une caisse de cotisation commune prévue pour les cas d’exceptions pareille à une pandémie de ce genre, chose qui n’arrive qu’une fois toutes les cinquante ans, de la même manière que fut pensée la caisse de solidarité pour les familles victimes du terroriste. Mais c’est là bien peu. Il faudrait aussi redonner vie au monde rurale, en ré ouvrant, par exemple, des petits hôpitaux de campagne dans les petites villes et les villages, des établissements à hauteur d’homme où l’on ne surchargerait pas le personnel de travail, et encore moins de la paperasse. Mais aussi réorganiser la production sur l’ensemble du territoire, cesser de penser économie, délocalisation. Mon avis est que le changement se fera, mais pas dans le bon sens, plutôt en approfondissant davantage les politiques néolibérales. Sécurité et efficacité passeront avant la liberté, l’égalité, et la fraternité, en somme, avant la démocratie, tout en brandissant leur étendard usurpé.

L’esprit français est sauvé de par ses origines méditerranéennes. Nous avons le soleil d’Italie dans notre culture et la contestation dans les veines. Nous sommes tiraillés entre la paresse à l’ombre des oliviers et et le jugement d’une rigueur de brume allemande (qui montre en passant que perdre deux guerres mondiales en moins d’un siècle n’est pas ce qui détruit une culture, un pays, ni ses prétentions). L’homme qui fera taire la contestation en France ne pourra le faire que dans un bain de sang, mais il détruirait par là même son pays, car si le français est chiant, ce caractère reste et demeure un moyen de sauvegarder ses libertés. Il faudra néanmoins faire preuve d’une rigueur toute teutonne le jour où le gouvernement et les gouvernements qui suivront se laisseront emporter par des idées totalitaires, car ils le feront, c’est dans la nature même du pouvoir, même s’il sait se diluer dans une organisation administrative sans nom en dépersonnalisant les hommes. La démocratie est un effort de tous les jours, comme une maison, abandonnez là, et elle finira par s’écrouler. L’important étant que pendant les uns gouvernent, les autres puissent contester.

03/04/2020

Sur un sentiment tribal

L’image contient peut-être : 10 personnes, personnes souriantes
Burkina, Louise Leroux

Voyez la démocratie comme l’idéal d’une vertu politique fondée et fondant une liberté juste et une justice libre. Faut-il l’une pour poser les autres, ou les autres pour garantir l’une ? Liberté et Justice ne sont pas des valeurs que l’on tient à côté du processus démocratique, mais des valeurs qui tiennent le processus comme un mur porteur et sa charpente. Si vous ne croyez pas en ces valeurs contradictoires, si vous ne les placez par au-dessus de l’organisation politique, si vous ne les faites pas vivre, alors vous plongez l’idéal de démocratie dans un bain de chimères, une illusion que les puissants font miroiter pour calmer les appétits des plus pauvres. Contradictoires ? Parce qu’une justice absolue détruit une liberté absolue, et vice versa. Il faut donc les poser comme relatives et les faire dépendre l’une de l’autre, en introduisant, par exemple, l’intermédiaire de l’égalité.

Que quelques-uns soient très riches importe peu si personne n’est très pauvre. Néanmoins on observe que la misère se partage mieux que la richesse. Elle pousse et se diffuse comme la moisissure dans une corbeille de fruits. Beaucoup souffrent pour qu’un seul profite, toute réussite est toujours d’exception, le modèle s’achève sur un parterre de brouillons.

Il faudrait penser le peuple comme une tribu. Dans cette dernière, les hommes interagissent les uns avec les autres, d’homme à homme, de tête à tête et de cœur à cœur. Dans une nation, les hommes se croisent et pour beaucoup s’ignorent. Les chefs d’une nation connaissent le papier et ses attributs, mais pour ce qui concerne de connaître l’homme, ils n’en voient qu’une vague silhouette. Par exemple, mes voisins de palier ne sont pas nécessairement de ma tribu. S’ils sont posés là, comme des êtres singuliers, ils pourraient être autre ou ne pas être là, ils ne sont pas indispensables à ma vie, nous ne faisons pas partis du même clan.

Autre exemple. Je n’ai pas envie d’écouter le juge, le policier, le directeur, pour les hommes qu’ils sont, mais pour la fonction qu’ils incarnent, c’est-à-dire parce qu’ils appartiennent à une puissance bien supérieure à moi qui leur attribue un pouvoir par cette fonction. Voilà ce qu’ils sont, non pas des hommes, mais des fonctions. Ils font le deuil de leur humanité dans les habits qu’ils sont contraints de porter. Pas étonnant que la robe du juge soit noire.

Dans une tribu, dans un clan, l’autre est une partie de moi-même, je ne me pense ni ne me conçois sans lui. Je ne me sens pas observer par des êtres qui voudraient me recaler dans leur droit chemin, esprit totalitaire, mais appartenir à un seul et même corps organique, pour reprendre l’idée du sociologue. Tous autour de moi sont sous le même régime. Le chef n’y a pas d’autres intérêts que son clan, il n’est pas celui qui décide de ses privilèges, c’est la tribu qui lui accorde car il accepte de se vêtir d’un rôle au combien difficile. Il ne voit pas d’abord le pouvoir, mais la lourde responsabilité qui lui incombe ; c’est un regard sur le monde qu’aucun homme d’état d’une nation ne peut prétendre incarner, car il ne connaîtra jamais assez les hommes de son peuple.

Tout président de la République qu’il est, je (le citoyen) ne reconnais pas en lui la un chef. Il n’a que la force des institutions pour me contraindre à obéir, alors que dans la tribu, le chef est pour moi avant tout un homme, appartenant au corps comme une cellule vivante, un exemple à suivre pour qui il est. La fonction et l’homme n’y font qu’un.

« Les êtres humains ne s’émancipent qu’au sein d’un groupe naturel », disait le communard. Ce qu’a une tribu mais qui manque à un peuple, c’est la mesure du groupe, une mesure à hauteur d’homme et que l’on peut saisir du regard. Au-delà, dans les grands nombres, l’autre devient étranger. Et si, à l’exception, on peut voir l’homme dans l’inconnu – c’est le voyageur – on ne le peut point dans une foule d’inconnus. Nos sentiments ne sont pas à la hauteur de l’événement.

Remarquez que ce qui nous affecte dans la mort, c’est le cas particulier, c’est de pouvoir nommer le mort, sa singularité et son visage. Nous avons là toute une tristesse à partager, mais nous n’en avons pas davantage pour un mort que l’on connait que pour une foule d’inconnus que l’on ignore. Nous ne serons pas plus ou moins triste pour mille morts que pour un seul, car la tristesse a un seuil indépassable au-delà du quel chaque larme n’est qu’une goutte de plus dans l’océan. C’est pourquoi Auschwitz et Hiroshima sont invivables, pour ne pas dire inenvisageables. Nos sentiments ne sont pas adaptés au carnage, nous n’avons pas assez de tristesse pour chacun de ses morts, ni même assez de raison, nous sommes finis face à l’infinie monstruosité de nos actes. Quiconque pourrait ressentir tous ces drames du monde ne pourrait pas vivre.

Mille inconnus sont morts, me dit-on, au regard de ce qui arrive chaque jour, ce n’est pas assez pour en faire un drame, même si certains le voudraient. Il en faudrait un million. Par contre, si ma fille venait à mourir, j’aurai de quoi renverser le ciel et assécher la mer pour chambouler le monde. Satan n’aura qu’à bien se tenir.

Les chiffres mentent toujours car ils n’épuisent pas le réel, ils ne représentent même pas la vie et ne le peuvent pas. Tous ceux qui gouvernent voudraient pourtant nous le faire croire, car à défaut de maîtriser le réel, ils peuvent manipuler les chiffres, convaincus que l’ordre du monde se change comme l’on change un tableau Excel. Mais au final, c’est bien l’homme qui meurt, et le chiffre pourra être donné à un autre.

Détrompez vous, les nations qui réussissent le mieux ne sont pas celles avec les plus grands chiffres mais celles avec les plus grands sourires quand le cœur y est sincère.

30/03/2020

Controverse

Résultat de recherche d'images pour "dictature peinture"
Otto Dix

Fragments de pensées. (A lire avec prudence)

Comment appelle-t-on un Etat où la police oblige les citoyens à rester chez eux, là où les interpellations sont fréquentes dans une journée ? On appelle cela un Etat totalitaire. Confondons un instant le totalitarisme et la dictature, bien que si un totalitarisme est toujours l’expression d’une dictature, la réciproque n’est pas toujours vraie. Peut-il y avoir des dictatures d’exceptions ? Comprenez, peut-on tolérer une dictature qui se voudrait provisoire, par exemple, le temps de régler un problème, exemple que l’on retrouve dans la République Romaine ?

La question essentielle ici est de savoir si l’on peut tolérer ou non un bridage des valeurs fondamentales de la République au nom de la sécurité ? Le pragmatisme doit-il l’emporter sur l’idée, et la sécurité sur tout le reste ? Il n’y a pas trois solutions à cette question, la réponse est bipolaire – non, soit on le refuse et les valeurs que l’on considère comme fondamentales priment sur tout le reste,  – oui, soit on accepte des cas d’exceptions au nom de l’efficacité, voire au nom de ces mêmes valeurs.

Dans le premier cas comme dans le second, il faut savoir de quelles valeurs on parle ? Ici, des valeurs de la République Française, et plus particulièrement de l’idée de liberté, liberté de se déplacer, de se réunir, de penser, de partager son opinion, etc. Dans le premier cas, une valeur telle que la liberté peut-elle valoir plus que quelques vies humaines ? Peut-on la poser comme inconditionnelle ? Si oui, comment peut faire un Etat pour répondre à une menace d’ampleur ? La menace, quelle qu’elle soit, est toujours déterminée par la notion de mort, aussi, cette question est déterminée par notre rapport et notre approche de la mort.

Dans le second cas, celui qui primera dans l’esprit du plus grand nombre, c’est-à-dire celui de la volonté d’efficacité et de sécurité, la valeur devient alors nécessairement toute relative, nécessairement, puisque dans les faits mêmes elle est bafouée, on ne la pause plus comme indépassables, mais soumises à d’autres principes, tels que « la vie de quelques-uns vaut plus que la liberté de tous ». Toujours et encore notre rapport à la mort. Qu’un vieillard meure n’a pas pour nous la même importance que la mort d’un enfant.

Le médicament n’est pas agréable, dira le médecin, mais il est fait pour guérir. Seulement, toute relativité des valeurs annonce aussi toute possibilité d’une dérive. On peut autant appliquer le critère de l’utilité pour une cause que pour une autre, et de degré en degré, le faire dériver sans cesse jusqu’à être complètement liberticide. « C’est d’utilité publique » entendra-t-on alors. Pourquoi choisit-on de confiner toute une population pour éviter quelques milliers de morts quand il existe d’autres facteurs à risques encore plus meurtrier et davantage effectives. Devrait-on interdire à tous les Français de boire leur verre d’alcool parce-que quelques milliers de personnes vont mourir durant l’année de problèmes liés à l’alcool ? Quelle marge de risque accorde-t-on ? Quelles priorités ?

La première proposition ne semble plus si absurde, c’est-à-dire de tenir pour inébranlable et quelques soient les circonstances les valeurs que l’on veut voir vivre, ce que la République a du mal à faire, même s’il lui est arrivée d’essayer. « Liberté, égalité, vos papiers », pour reprendre le titre d’un vieux duo d’humoristes. Mais ce n’est pas que la République ne le peut pas le faire, c’est qu’elle ne le veut pas le faire, pour la raison que les valeurs de ceux qui incarnent la République ne sont pas toujours celles inscrites sur les frontons des sièges républicains dans lesquelles ils s’assoient. Les hautes idées ne peuvent pas s’incarner dans des individus qui ne sont pas désintéressés de leur propre personne, de leur porte-monnaie, ou de leur propre image. Il n’y a que des petits hommes tout en haut de l’Etat.

La politique du XX siècle jusqu’à aujourd’hui a davantage trahi les principes fondamentaux des pères de la République qu’elle n’a cherché à les mettre en œuvre. Nous sommes loin d’une République dans laquelle le citoyen serait maître de ses décisions fondamentales, car si cela est une chose que de pouvoir choisir son smart-phone, cela en est une autre que de devoir accepter ou non une contrainte tel qu’un confinement forcé. Ici il n’y a pas eu de choix. Les citoyens lambda n’ont eu aucun mot à dire sur cette décision, au nom de l’urgence sanitaire, autrement-dit, à un moment clé de l’enjeu démocratique, ils ont été bafoués de leur souveraineté. C’est l’illustration de tout le mépris des gouvernants et des techniciens pour les peuples qu’ils dirigent. Il faudrait pourtant se demander : que vaut une démocratie où le citoyen est privé de son pouvoir de décision au moment où les choses deviennent sérieuses.

Vous l’aurez compris, la crise du coronavirus n’est pas seulement sanitaire, c’est une crise du politique et démocratique. Les gouvernements viennent de s’empêtrer dans un scandale qui les dépasse. Certain auraient presque raison de crier à la dictature. Certes la dictature la plus à craindre n’est pas entièrement politiques, elle est dans l’avilissement des esprits. Mais cet avilissement rendra d’autant plus possible une dictature politique que les individus n’auront le souci que de leur ventre et voudront laisser l’important moment de prise des décisions dans les mains de quelques-uns. Non, la politique est chose commune, et il est nécessaire de donner à chacun les moyens de participer activement au jeu du pouvoir, même dans les moments de grandes ampleurs, s’agirait-il de faire la guerre, et plus encore pour faire la guerre.

Terminons sur une note positive, il n’est peut-être plus question ici de liberté, ni d’égalité, mais pour la première fois, de fraternité, tous acceptent de suspendre un temps leur liberté pour aider quelques-uns dans le besoin. L’auraient-ils fait sans la menace ? Toujours est-il qu’un état pragmatique soucieux de tenir ensemble ses trois valeurs fondamentales aurait-pu agir autrement, et nous avons des exemples.

24/03/2020

Sur la loi du plus fort

Résultat de recherche d'images pour "gorille fleur"

Nous pouvons nous entendre sur des faits, mais ne pas partager la même interprétation au sujet de ces faits. C’est l’épineux problème du darwinisme et de sa théorie de l’évolution. Darwin dépeint la sélection naturelle, en scientifique, il en présente des aspects et des constances. Mais de ce décryptage a découlé, à la suite de sa révolution conceptuelle, des idées dominantes qui ne sont pas non plus véridiques, telle que celle de « loi du plus fort » comme matrice du monde vivant, ou de la nature comme terrain d’un conflit de force.

Que la force soit un des critères que l’on retrouve dans la sélection naturelle, c’est une chose, mais dire qu’il est le critère, et que de cette interprétation on pense le monde comme un jeu de force, c’en est une autre.

Que signifie être « le plus fort » ? Prenons une espèce que nous connaissons bien, l’homme. Un individu est-il le plus fort parce qu’il possède une certaine force physique pouvant contraindre ses congénères, comme deux buffles se martèlent le crâne à coup de joute pour séduire la femelle la plus désirable ? Une femelle sélectionne-t-elle le père de ses enfants sur ce seul critère physique ? S’il est indubitable que l’instinct joue son jeu dans la séduction, d’autant plus quand l’homme se fait davantage animal et moins humain, ce critère n’a pas non plus le monopole de l’accouplement. Comment expliquer que cet homme si fort, qu’il est capable de déplacer un camion, soit par la même occasion subordonné à cet autre homme qui semble avoir un peu plus de cervelle. Quel est donc le plus fort entre les deux, celui qui obéit ou celui qui ordonne ?

De la même manière, comment se fait-il que celui qui a su apprendre toutes les encyclopédies du monde et tous les manuelles de manipulation se retrouve contraint de se soumettre aux lois imposées par des hommes ignares au porte-monnaie aussi large que la panse de Crésus ? Qui est le plus fort, celui qui à l’or, le pouvoir, le cerveau ou les muscles ?

Mais voilà que l’enjeu de la sélection naturelle est de se reproduire pour perpétuer l’espèce, et que l’on découvre un homme pas si malin, un peu svelte, peu prompte à donner des ordres comme à en recevoir, avec une bourse correcte mais point remplie, et qui aurait à son actif une vingtaine d’enfants de quatre ou cinq femmes différentes. Ne serait-ce pas là la marque du cador ?, de celui qui aurait le mieux réussi à brasser et propager sa génétique ?

Non point, la réponse n’est pas ici, car à l’évidence, pour l’espèce humaine comme pour toute espèce vivante, l’individu n’est jamais le plus fort tout seul. Toute la force de l’homme réside dans la collectivité et l’organisation qui régie cette collectivité. Le roi à beau se croire au-dessus de la masse, il suffirait que tous renoncent à lui obéir pour qu’il s’en retrouve bien sot entouré de son or et ses châteaux.

Les Lumières ont pensé l’individu pour le libérer des tyrans, mais se libérer d’une contrainte ne signifie pas se libérer de sa nature. On a théorisé l’individu et ses droits, mais on a oublié de le réintroduire dans son milieu naturel, le groupe. Nous pensons l’homme hors-sol et voilà un monde gouverné par la pensée de cette espèce d’homme, ce mythe du self-made-man, alors que toute l’histoire est la preuve même qu’un homme seul ne peut jamais s’en sortir sans les autres, il ne pourrait même pas exister.

Croire que l’on peu se faire tout seul, c’est croire que l’on peut devenir qui l’on veut, mais c’est aussi rendre malheureux ceux qui n’y arrivent pas, soit la totalité des hommes à quelques exceptions près. Combien échouent pour qu’un seul réussisse, l’évolution est un brouillon, le chemin qui se maintient est l’exception. C’est aussi croire que le monde est un terrain mis à notre disposition pour réaliser notre projet, notre dessein, au-lieu de comprendre que si l’individu n’est rien sans son espèce, son espèce n’est rien sans le monde, et que la symbiose nécessite que chacun puisse avoir sa place pour exister. Tout un monde se retrouve chambouler à cause d’un virus qui en six mois fera bien moins de mort que la pollution en trois jours, on en tuerait des libertés fondamentales, on en priverait les hommes du soleil en disant que c’est pour leur bien, mais le problème, ce n’est pas le virus, c’est les hommes qui organisent le monde. Le remède est à chercher par là. Malheur à une collectivité qui n’est gérée qu’à l’avantage de quelques-uns.

On parle de la vie, mais on la pense comme si elle était multiple. Il apparaît pourtant, jusqu’à preuve du contraire, que la vie est une, est qu’elle est sur ce monde et sur cette terre. Et quand bien-même elle serait ailleurs, elle serait toujours une, comme l’ensemble de tous les vivants.

Concevez la vie comme un être organique unique, détruisez une espèce, et vous détruisez la flore intestinale qui lui permet de transformer sa nourriture en énergie. Détruisez une forêt, et vous la privez d’un poumon, jetez-y vos déchez, et vous condamnez ce corps à la maladie qui, s’il ne guérit pas, entraînera la mort d’un être difforme. Il est malheureux que les hommes qui se croient sur le toit du monde ne remarquent pas qu’ils piétinent toute la fourmilière, et que si celle-ci s’écroule, ils s’écrouleront avec en écrasant dans leur chute tout ceux qui ont payé de leurs efforts pour élaborer l’édifice. Ceux grimpent hauts par-dessus les autres aplatissent tout le reste.

Hélas, la mémoire d’un homme ne dépasse pas une vie, et les erreurs d’hier seront les erreurs de demain.

24/03/2020

Exercice de style

Résultat de recherche d'images pour "albert lynch peinture"
A.Lynch, Springtime

Voila le génie, c’était un grand peintre mais un petit homme, on s’ennuyait à ses côtés, lui qui révélait le paradis d’un trait.

Donnez tout à vos enfants et ils ne vous rendront rien, tenez les par la bride, et ils viendront vous lécher les mains. Ce n’est pas leur père qu’aimaient les filles du père Goriot, mais l’or de leur père. L’argent y corrompt jusqu’aux âmes les plus innocentes. Il ne peut naître de noblesse dans un esprit à qui l’on cède tout, la frustration n’est pas une partie de la grandeur. Les plus généreux céderaient jusqu’à leur vie pour aider leurs amours, voilà des pères, voilà des mères, voilà l’idée ; mais dans cette vie et sur cette terre, qui n’a rien n’est rien, et l’on s’efforce de tout avoir pour sembler être. On comprend, avec Balzac, que les vérités du cœur ne mentent pas, qu’un voile d’apparence ne cache pas, et que le bonheur tient tout entier au creux des mains.

Le  Paris de Rastignac n’est pas si différent du Paris d’aujourd’hui. Les livres et les traités n’y ont rien changé. C’est que l’homme ne change pas sa nature aussi facilement, serait-il fait de zinc, de fer et de carbone, aurait-il des neurones de fils et un cerveau artificiel, elle serait toujours la même, il en va de sa volonté comme de sa définition, une peau de chagrin, peau de Lichas.

Un homme qui ne haïrait pas, ne jubilerait pas, ne se morfondrait pas, ne s’extasierait pas, cet homme sans jalousie et sans envie, sans passions folles comme phare de sa raison, cet homme ne serait pas un homme mais un cadavre. Le désir est notre cause, notre vertu, notre substance, et nous pleurons encore, comme Eugène, d’imaginer des drames inexistants, de se cambrer, désespérés, devant l’échec d’une idée que l’on n’aurait pas encore inventée. La jeunesse n’a jamais les moyens de sa subsistance, mais elle en a toujours pour ses futilités. Il est bon d’être imbécile, d’éprouver le monde dans l’instant, au lieu de jeter dans l’air les songes de notre animosité, cela repose le cœur, cela repose l’esprit. Tout est là, dans l’instant, fait d’yeux, d’oreilles et d’odeurs. Il n’est point fatiguant de vivre au monde, il est fatiguant de l’imaginer changer. Nous le transformons d’un regard, lui qui nous transformera quoi qu’il arrive, il se transformera même sans nous ; il est bien plus et nous nous sommes si peu.

Ecrire une tragédie ne signifie pas adopter un style tragique, regardez Balzac, style joyeux pour histoires tristes. Ces récits où le malheur suinte jusque dans le style m’ennuient. Les écrivains se prennent pour des poètes et confondent l’histoire avec les mots. Nul besoin d’être un homme génial pour écrire une histoire géniale, nul besoin de raconter sa vie pour raconter la vie d’un autre. Je préfère mille fois la légèreté dramatique des malheurs de Dumas à nos prix littéraires lourdement écrits. Les uns sont pompeux quand les autres nous aspirent.

Il faut parfois des siècles pour écrire une belle œuvre. Tout ce qui est crée en un jour est généralement mauvais, de piètre qualité, oubliable au possible. Tout l’art du génie tient dans ses heures de travail. L’important n’est pas de croire que nous sommes un génie mais que l’histoire le dise.

A l’époque d’internet, les idées n’ont pas le temps de murir. Elles passent et trépassent, et rien de solide ne tient. Nous faisons reposer l’édifice de nos pensées sur des étangs de glaces. Hélas, l’hiver se meurt, nous ne connaîtrons plus que la chaleur et les idées qui lui siéent si bien, évaporées, asséchées, arides. L’on fait des drames de rien, mais mourir n’est pas un drame, autrement le monde serait déjà sauvé.

A peine pensé, à peine écrit, à peine publié, à peine oublié, tout le drame de l’esprit de progrès est là. L’idée s’achète et se vend, prend le large et s’échoue, figure de prou, Michel Onfray, piégé dans une toile plus grande que lui, Michel l’ancien, homme qui à personne ne doit rien.

L’esprit d’époque pense tout et ne pense rien, dit tout et ne dit rien. A peine avons-nous ruminé qu’il nous demande d’ingurgiter, et nous ruminons encore, bouillie sur bouillie, la gerbe de l’actualité, le ventre trop plein de pensées prémâchées. On ne sait pas ce qu’on mange ni d’où ça vient, mais on sait ce qui en sort et d’où ça sort. Il en va de la pensée comme de notre potager, préférez un petit lopin de terre, simple et modeste, élégamment entretenu par votre propre force, mouillé avec votre propre sueur, bêché par votre propre esprit, préférez le à une grandeur superflue que vous ne pourrez pas entretenir sans en détruire la vie. Récoltés de nos mains, après patience et labeur, les légumes n’en sont que meilleurs.

15/03/2020