Tuer pour manger

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L’homme a jeté sur la nature un voile d’invisibilité ; il préfère détourner le regard pour ne pas voir l’essence derrière l’apparence, le visage derrière le maquillage, la vérité sous l’illusion. Nous avons passé nos deux-cent dernières années à détruire, puis à considérer comme rare ce que l’on avait détruit, comme cher ce que l’on avait rendu rare.

Beaucoup ont abandonné des gestes ancestraux, rustiques,  préférant par exemple déléguer la dure tâche de tuer à d’autres, pourvu qu’ils ignorent la couleur du sang et l’odeur d’un cadavre ; et ils sont comme surpris de découvrir la barbarie industrialisée de la mort. L’industrie est l’antinomie de la vie, une organisation rationnelle où efficacité rime avec rentabilité et ne laisse pas de place à la sensibilité. L’art industriel n’est pas d’abord de l’art mais une marchandise qui se vend. C’est aussi une idée fausse, car toute l’idéologie sur laquelle repose l’appât du gain est fondée sur beaucoup de spéculations et peu de vérités, nous en avons déjà beaucoup parlé.

Tuer la poule que l’on a nourrie, le mouton que l’on a fait naître, le cochon élevé dans la cour, apprend aux enfants qui assistent et à l’homme qui pratique l’idée de la nécessité. Il faut avoir le cœur endurcit pour ôter la vie à ces êtres qui gambadaient parmi nous, quand l’on a pris le temps de les voir grandir, de les biberonner et de les soigner. On connait la valeur du steak dans l’assiette, les sacrifices émotionnels et l’énergie qu’il fallut pour mériter un tel repas. Les choses ne se font pas d’elles-mêmes,  toute une organisation permet à l’homme moderne de manger sans avoir à cuisiner, ni même n’avoir jamais bêché la moindre patate, épluché le moindre haricot, ramassé le moindre œuf. L’électricité n’est pas une fée ; un réseau qui tient le monde se met en branle pour apporter la lumière là où créer un feu était une connaissance essentielle

Aujourd’hui l’on cache le visage aux enfants quand deux chiens copulent devant eux, l’air choqué, alors que ces mêmes enfants feront leur éducation sexuelle à travers la pornographie le soir en secret sous leur couette avec leur ordinateur ou leur téléphone ; ils s’abreuveront de séries où la violence domine et apprendront à manger dans de belles assiettes sans goût des animaux qu’ils n’ont jamais vus, sans réaliser ce qu’il en a coûté pour avoir le droit à ce confort ; l’idéal serait de manger l’emballage avec et de boire le poulet à la paille. On cache, voile, recouvre, ignore le réel pour lui préférer un monde fantôme, un bovarysme affligeant, car tout ce qui ne correspond pas à nos idées dérange et perturbe les esprits engourdis, ceux qui confondent le raccourcit avec la vie, incapables de se repérer sans l’aide d’une machine pour leur permettre d’exister. De ce monde loin des champs et des bois, loin des promenades bucoliques et champêtres, hypnotisé par l’écran et le bitume urbain, on n’apprend pas à y regarder la nature sans la fantasmer. Il faut une âme rustique pour accepter la vérité sans se laisser abattre. Ni les livres ni les séries ne permettent de faire l’expérience du monde avec son propre corps et dans sa propre chaire, de ressentir la subtilité qui se balance entre bien et mal, et il n’est pas rare que les philosophes qui nous parlent du bonheur soient des gens malheureux, de l’amitié des hommes sans amis, et de morale des inquisiteurs qui tueraient le moindre esprit qui ne penserait pas comme eux.

04/02/2020

4 commentaires sur “Tuer pour manger

    • Merci à vous.
      Généralement le soir en s’endormant, des choses trottent dans la tête, ou après une lecture. Il arrive aussi que cela soit motivé par un sentiment, quand quelque chose vient d’être dit, dans un média par exemple, mais que j’ai « le sentiment » que ca ne me convient pas. J’essaye alors d’y mettre des mots.

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      • À un tout autre niveau l’écriture est pour moi une libération. Je partage ce que vous avez écrit. L’âge aidant j’ai un profond respect pour la vie – c’est triste mais c’est une réalité – L’animal est un objet, je ne crois pas que ce soit lié au « progrès » technique, c’est dans la nature humaine de consommer par la destruction. Si on observe le cas Chinois actuel nous aurons l’occasion de voir ce qui vaut la vie humaine.

        Aimé par 1 personne

  1. Vous avez raison de parler de libération, l’écriture permet de mettre des mots sur des idées que nous avons parfois du mal à formuler. Cela nous oblige à prendre du recul sur notre propos, car les écrits restent quand la parole s’envole (ce qui n’est plus tout à fait vrai à l’heure des réseaux sociaux). Je suis incapable de débattre oralement pour plusieurs raisons, tous le monde n’est pas disposé à s’écouter parler, puis les discours se construisent sur un tas de principes qu’il faudrait interroger. Plus encore, le discours peine à retranscrire les nuances.
    En ce qui concerne la « nature humaine », vous pointez un problème de philosophie contemporaine. Je suis d’accord sur un point, venant de Spinoza, l’homme est un être de désir qui tant a persévérer dans son être. Mais je le conçois aussi comme un animal. Quels sont les attributs de cette « nature humaine »? La destruction en fait-elle partie, ou est-ce une conséquence que l’on peut éviter? Je crois que nous sommes davantage rattrapés par nos passions, et que la « nature humaine », comme vous le dîtes, serait notre capacité à nous élever au-dessus de nos seules pulsions animales, c’est-à-dire de nous faire être de raison (toujours au sens de Spinoza). La société des affects et du divertissement nous éloigne de cet idéal.

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