Ce que nous disent les séries sur notre univers

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Le loisir est le temps de la distraction, plus précisément, d’une distraction choisie. Il est l’exacte opposé du temps des nécessités, quand l’individu se sent obligé de. Il peut y avoir de la contrainte dans le loisir, mais elle n’est jamais négative. C’est la contrainte du sportif obligé de s’échauffer, du musicien de déchiffrer, mais aussi du lecteur de lire, de retenir, et de tout ce qui plie le corps et l’oblige à s’assouplir, à endosser certaines postures pour franchir des obstacles qui lui donneront plaisir.

De tous les loisirs, il en existe un des plus partagé, mais aussi des moins fatiguant : le visionnage de séries télévisuelles. Quelques hommes se gavent, séries sur séries, saisons après saisons, épisodes par épisodes ; le récit s’enchaîne, se fait désirer, capture la passion, et ces hommes livreront batailles sur d’interminables débats, des péripéties, du lien entre les personnages et de leurs aventures. Les séries sont-elles à l’imagination d’aujourd’hui ce que les palabres étaient aux spectateurs d’autrefois ?

Quel étrange loisir que de rester chez soi, des heures durant, souvent seul, parfois accompagné, pour regarder défiler les images et les histoires, pour s’emporter dans un flot interminable de paroles, d’actions, de rebondissements, de suspenses, et d’une insoutenable curiosité qui vous cueille au fil des jours et vous incite à désirer la suite. Mais que se passe-t-il dans la tête ?

  • Le sportif entraîne son corps, épure les saletés, solidifie ses fibres.
  • Le musicien muscle ses doigts, harmonise les sons, crée des sensations.
  • Le peintre capture des idées, unie les couleurs, améliore sa technique.
  • Le lecteur chamboule ses neurones, découvre les mots, affûte son coup d’œil.
  • Même celui qui joue aux jeux vidéo développe des compétences.

Mais les séries ? Nous rendent-elles meilleurs ? Stimulent-elles l’imagination ? La série peut instruire, enseigner, divertir, ouvrir sur le monde, pousser à la cogitation, il n’y a pourtant pas loisir plus passif pour le corps que de regarder longuement des feuilletons; l’esprit se contente de recevoir, de s’émerveiller, de s’époustoufler, non pas de créer, ni de donner vie.

Et alors, me direz-vous, l’homme dans un musée est-il réellement plus actif que l’homme dans son canapé ?

Regarder n’est pas contempler. L’écran stimule le désir quand l’homme qui contemple abandonne tout désir. L’écran crée un manque et fait naître un besoin quand l’homme qui contemple marie l’instant et l’éternité. N’en va-t-il pas de toute histoire que de se faire attendre ?

Les séries sont le résultat de la fusion entre la création et la reproduction, c’est-à-dire ne visant pas d’abord l’intelligence en l’homme mais sa pulsion de consommation. Aucune œuvre de reproduction ne peut s’envelopper d’aura, c’est-à-dire de l’unicité qui fait de la matière une rareté. Détruisez la pellicule, l’œuvre survivra. Les séries sont produites : en série.

Cela n’enlève en rien la qualité d’un message, mais comme tout œuvre qui nous parle d’existence, le risque est de nous priver du contact de cette même existence ; enfermé chez soi, l’imagination supplante la réalité, et l’on regarde la vie d’abord avec l’idée avant de la vivre avec ses sens.

L’esprit croit gouverner le monde mais tout le monde tient dans les corps. Un livre supporte des idées, des images, des théories, l’auteur peut y critiquer l’univers. Mais ces idées sont inscrites dans des pages, sur du papier, dans une reliure, il a fallu le fabriquer. L’âme du livre n’existe pas sans son corps, et l’esprit ne survit pas sans son ventre. C’est pourquoi l’homme qui critique l’univers de la consommation tout en passant à la télévision est un piètre moralisateur. Il n’a pas des idées à partager, il a un livre à vendre, son seul passage dans un média suffit à légitimer et faire vivre les mêmes médias qu’il critique.

Il faut bien vivre dira ce même homme, et il aurait raison. Vivre de ses idées nécessite de marchander ses idées, au risque de les trahir. Car pourquoi vendre un bouquin vingt euros quand le même message pourrait-être publié gratuitement sur internet ? Il faut vivre, mais à la vérité, l’idée seule ne nourrit pas et tout le monde n’est que matière.

Nous n’avons jamais été aussi peu matérialiste, matérialiste dans notre compréhension du monde. La série est l’exemple de la gouvernance des idées, des idées reproduites en abondances dans un but commercial. Détruire un exemplaire n’est pas tout détruire, et l’idée d’un monde marchand n’est pas la vérité du monde, ce n’est qu’une idée parmi d’autres mondes possibles. L’homme qui vous dira que l’esprit déborde la matière le dira toujours avec sa voix, ses cordes vocales, ses neurones, en utilisant l’air pour produire des sons, et que si vous lui enlevez ça, il ne vous dira plus rien.

10/01/2020

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