Sur avoir le droit

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Dans son Traité Politique, Spinoza explique que le droit est l’expression de la force la plus grande, en d’autres termes, la codification du droit résulte des lois naturelles de l’opposition des forces. Par conséquent, la démocratie née de la coalition d’une majorité individus s’opposant à la force de domination de quelques-uns. En effet, par cette force, les tyrans, minoritaires, remettent en cause jusqu’à l’existence même des hommes qu’ils soumettent. Pour se protéger, le plus grand nombre établit des règles, règles qui, en suivant Spinoza, ne reposent que sur la force d’alliance des êtres vivants, et non autre part, comme nous allons le voir. En aparté, de ce point de vue, la culture n’est pas à opposer à la nature, elle n’en est que la continuité en ce qu’elle exprime les règles fondamentales qui régissent le vivant. La légitimité n’est pas davantage naturelle que la légalité, si ce n’est en tant qu’idées émergentes de ce conflit de forces.

Quand un individu a conscience de ses droits mais que l’égalité de ses droits demeure théorique, et non pratique, l’homme est poussé à se révolter. La révolte n’est possible, écrit Camus, qu’à la condition que l’homme révolté ait une idée du droit qu’il est en mesure d’acquérir. Dans un état de droit divin, la loi étant pyramidale, l’individu n’a pas à douter de sa place dans l’ordre du monde, mais, à la mort de Dieu, il faut alors justifier la place que chacun tient dans l’arbitraire des organisations sociales, d’où l’important travail durant des siècles de faire reposer le droit selon l’ordre de la nature, d’Hobbes à ce propos en passant par Rousseau.

En démocratie, encore et toujours, le droit s’accompagne de devoirs, et il serait bon, dans l’ordre de l’éducation, de faire comprendre aux enfants que le citoyen a d’abord des devoirs (même si dans la loi droit et devoir se tiennent dans un même temps), devoirs tel que le respect des règles, qui permettent ensuite au droit d’advenir et à la liberté d’exister. Beaucoup revendiquent leur droit en le brandissant comme un étendard de dignité, mais ils oublient que la politesse est le premier devoir que l’on doit à l’égard d’autrui. Par exemple, la règle du silence, en classe, est aussi la règle qui permet à ceux qui en ont besoin, ou envie, de se concentrer sur leur tâche ; celui qui rompt ce silence, sans que l’autorisation en soit donnée, s’incruste par la même occasion dans l’intimité de ses camarades. Il se fait impoli en bafouant le droit d’autrui, vulgaire quand il s’exclame haut et fort que lui-même a le droit à la parole.

Avoir le droit !, crie l’homme révolté. Mais d’où émane ce droit ? Celui qui réclame des droits les réclames à l’institution, c’est-à-dire à l’organisation sociale qui codifie ces droits. Car à l’état de nature (et en l’absence de dieux), comme nous l’avons dit, le droit, toujours, est le droit de la force la plus grande. En d’autres termes, nous n’avons pas des droits « par nature », – la liberté ni l’égalité ne sont des « droits naturels »- mais parce que la force à laquelle nous appartenons légitime l’émergence de ces droits qui permettent, au plus grand nombre, de ne pas souffrir de la volonté de quelques-uns. Cependant, la nature étant ainsi faite, -chacun étend sa force de vie pour exister-, que « l’esclave commence par réclamer justice et finit par vouloir la royauté ».

Par exemple, pour qu’un débat soit constructif et fasse avancer le schmilblick, il faut que la discussion se construise autour de règles d’écoutes et de respects, autrement, nous en arrivons au niveau des commentaires Youtubes où chacun dit ce qu’il a à dire, parfois dans l’insolence la plus totale et sûr de sa vérité.

L’idée même de Justice n’est pas une idée inscrite dans les gènes, et ce n’est pas parce que quelques observations montrent des sociétés animales s’établir selon l’entre-aide, l’égalité, le soutient aux plus faibles, etc., que cela suffit à justifier la place que l’on accorde instinctivement à la Justice.

La Justice s’établit selon une certaine idée du bien et du mal, idée qui elle-même est relative aux forces qui animent l’individu. Je ne désire pas quelque chose parce que c’est bien, mais la chose est bien parce que je la désire. Aussi l’objet du bien, tout comme la manière de l’appréhender, sont sujets au changement. La dichotomie force du mal contre force du bien, n’émerge et s’inscrit dans la pensée occidentale qu’avec l’avènement du christianisme. Inversement, la représentation hellénique n’était pas autant catégorique au sujet de la question. Dans la Grèce qui précède Périclès, les hommes et les Dieux appartiennent au même monde. Seul des degrés de différences séparent la nature humaine de la nature divine, et l’on rencontre des demi-dieux comme des dieux périssables. Les Dieux, à l’image des hommes, font le mal en voulant faire le bien, ils sont irascibles, amoureux, jaloux, passionnés, etc. L’idée de culpabilité, souligne Camus, n’est pas à opposer à l’idée d’innocence. Cette dichotomie s’opère avec la séparation stricte des hommes d’un côté et d’un Dieu tout puissant de l’autre, un Dieu d’amour, entièrement bon. Notez que les forces du mal, Satan, sont considérées comme telles parce que l’ange déchu a voulu connaître et approfondir le savoir. Littéralement, la science, c’est-à-dire l’organisation du savoir, est l’outil de Satan. C’est aussi l’outil de l’émancipation et de la révolte. Mais, avec le christianisme, l’homme est soit innocent de nature, soit corrompu par les ténèbres qui nous assaillent de toute part. Autrement-dit, le mal nous est extérieur. Le protestantisme ira plus loin encore, puisque Dieu décide par avance des êtres entièrement pures et des damnés. Les hommes corrompus ne pouvant rien faire pour le salut de leur âme.

Le christianisme s’éloigne de la nature de l’homme, il perd la subtilité que l’on retrouve dans la pensée des anciens. Le mal n’est pas à opposer au bien, et donc nous n’avons pas à élaborer une idée de la justice suivant le seul paradigme du manichéisme. Mal et bien se tiennent ensembles, ce qui oblige la justice à se faire pragmatique, non pas péremptoire. L’institution judiciaire est l’instrument du droit, c’est-à-dire de la force la plus grande. Le sens du juste et de l’injuste n’est que l’expression des affectes qui contrarient où facilitent notre propre volonté de puissance.

Je terminerai ce propos par une réflexion à part entière. Je regardais une vidéo où l’orateur expliquait que « nous étions dans une société où… ». Tous avons déjà connu ces discutions où un interlocuteur nous  raconte « qu’aujourd’hui n’est plus comme hier ». Même dans ces Propos, vous verrez de nombreuses fois ce raccourci, « le monde d’aujourd’hui, la société du moment » etc. D’où tirons-nous ce jugement ?

  • Soit de notre expérience, c’est-à-dire de nos sens, de nos rencontres, ne notre histoire. Mais alors, avons-nous un une vision suffisamment large de nos contemporains pour en tirer une loi générale ? En quoi pouvons-nous nous assurer que nos souvenirs d’enfances ne sont pas tronqués par l’étroitesse de notre capacité de juger rationnellement d’une situation ?
  • Des statistiques, des lectures, et des représentations qui en découlent. Mais statistiques et représentations sont aussi choses humaines. Les statistiques donnent un aperçu extérieur d’une situation, mais elles ne décrivent pas la complexité des forces intérieures qui animent l’homme du quotidien. Quant aux représentations, elles sont elles mêmes le produits d’artistes ou de créateurs, dont la pensée et le geste sont soumis aux idées de leurs époques.

 La seule chose que nous puissions faire sans nous écarter de la vérité, du point de vue de notre propre jugement et avec nos propres neurones, est de décrire, de détailler, d’exposer les comportements que l’on observe, mais nous ne sommes pas en mesure, à notre seul échelle, d’établir les lois générales qui opèrent les métamorphoses de l’âme de nos contemporains. Il est fort à parier que, ce que nous considérons comme un défaut générationnel, se retrouve en vérité sous d’autres formes, voire exprimé de la même manière, dans des cultures de différents temps. Pour s’en assurer, il suffit de lire les œuvres des esprits illustres de leur civilisation. Nous retrouverons bien les défauts d’aujourd’hui ailleurs, et le monde continue de tourner.

24/12/2019

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