De l’artiste à l’œuvre

Rubens, Hercule et le lion de Némée

En matière de morale, on ne peut pas séparer l’homme de l’artiste, ni plus que l’homme de l’enseignant, l’homme du politique, l’homme du criminel, l’homme du prostitué, indéfiniment, car l’homme est son action, quand bien même il incarnerait une fonction. Il s’agit d’une seule et même entité, et les actions de l’artiste sont les actions de l’homme. Le soldat est aussi un tueur, et il est payé pour cela, défendre, protéger, mourir. Seule la puissance de son pays légitime l’acte qui est de retirer la vie, et l’adversaire appellera terroriste ce que le compatriote nommera héroïque.

Mais alors, question brûlante, comment sauver l’œuvre quand l’artiste est un vil salaud ? Pourquoi suis-je autorisé à aimer Voyage Au Bout De Nuit, ou toutes ces œuvres, ces ouvrages et ces idées, quand le créateur, aussi génial soit-il, est un bien piètre homme ?

Il nous faut, pour faire face à cette dichotomie morale, décaler notre regard d’un interstice. Si nous ne pouvons sauvegarder l’artiste tout en rejetant l’homme, nous pouvons néanmoins séparer l’artiste de son œuvre, pourquoi, parce que l’œuvre a une dimension qui échappe à l’artiste, une dimension intemporelle, incorporelle. Le réceptacle de l’œuvre n’est pas la propriété de l’artiste. Aussi l’œuvre, de par son aura, n’est pas entièrement identique à son créateur, et la musique d’un fasciste n’a pas nécessairement en elle une fibre fasciste. Le spectateur a son mot à dire, et il arrive que l’on regarde une œuvre d’un tout autre regard et en un temps tout autre qu’ignore totalement à la conscience du génie. Le sens s’échappe, s’envole et ne se rattrape pas, et c’est pourquoi Platon n’est jamais poussiéreux, l’homme qui le lit est toujours un homme nouveau.

Remarquez que les médiocres créations s’adressent aux pulsions quand les belles œuvres visent la tête. Le bon plaisir élève et rend la vie légère alors que le vil plaisir nous colle au sol et nous entraîne à rejoindre la poussière plus rapidement que nécessaire.

Paradoxe : l’art s’expose et se conserve dans les musées, quand les beaux-arts sont créations, nouveautés, innovations.

C’est que la peur de perdre et d’oublier pousse l’homme, conscient de sa finitude, à tout archiver, tout conserver, à cristalliser le passé dans ses artefacts et ses cadavres. Il a l’espoir en tête de faire ressurgir, le jour venu, le temps d’autrefois dans le temps d’aujourd’hui. Les musées et leurs vitrines réinventent les traces de la vie passée. La seule chose qui nécessite pourtant d’être conservée, c’est la vie elle-même, celle de demain. Aussi, l’essentiel parmi l’essentiel, n’est point de faire revivre le passé, mais de laisser l’avenir exister.

La vie est toujours neuve, et l’homme qui s’autorise à oublier s’autorise aussi à créer encore. Le poète déchirera sans peine tous ses brouillons, car ces essais retiennent en arrière quand l’homme qui a de l’imagination aime aller de l’avant. Il ne craint pas d’inventer encore. Seulement l’histoire nous a trop montré que, pour l’essentiel, les pensées d’aujourd’hui sont les pensées d’autrefois ; les Antiques sont indépassables. Aujourd’hui n’est pas un hier plus parfait, et le progrès n’est que dans l’idée. Nous croyons meilleur ce que nous ne voyons qu’avec des yeux d’hommes qui n’appartiennent pas encore à l’histoire.

La beauté de la vie est incompréhensible depuis l’opulence, le luxe et les dorures, car tout ce qui enrichie l’existence est toujours brute et à même la terre. Le plaisir du temps s’apprécie à nu, dans les silences des palabres. C’est le malheur de nous autres, pauvres citadins, que de perdre le sens du monde et de se forger un univers de fiction que nous tenons pour vrai. Notre imagination se substitue à la réalité, et voilà que naissent les démons du feu et la crainte qu’ils inspirent. Il faut, pour comprendre la nature, côtoyer la nature, non point clôturer son âme de parpaings qui vous cachent le ciel. Notre nature est animale, nous sommes même les premiers animaux domestiques ; nous ne deviendrons pas davantage humain en reniant notre animalité, -tout ce qui nous sépare du corps n’est que fiction- mais en apprenant à domestiquer la bête qui sommeille en nous. Qui n’a pas le temps pour soi n’a pas de vie, qui n’a pas la tranquillité des jours n’a pas la tranquillité d’esprit, et il faut être beaucoup malheureux pour vouloir acheter son bonheur.

29/11/2019

2 commentaires sur “De l’artiste à l’œuvre

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