Sur le jugement

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Triomphe de la guillotine en enfer, N.A. Taunay

Un homme vulgaire se reconnait en ce qu’il juge en toute ignorance de cause. Il critique spontanément ce qu’il ne comprend pas, dénonce la maladresse avec une hautaine arrogance, tient ses perceptions pour vraies, et méprise du haut de son promontoire tout ce qui n’obéit pas à sa propre norme. Il n’hésite pas à plaquer sur autrui – sur ses fonctions, ses décisions, ses actions et sa vie – un panel de stéréotypes, le produit des raccourcis de l’esprit – généralement avilissant – persuadé que lui sait ce qui est beau et bon et comment il faut le faire ; il discourt comme si l’autre était la cause des maux du monde, et au bout du fil, de ses propres maux, lui qui se croit malin de juger quand il juge selon l’opinion commune, autrement dit, quand il ne pense pas.

Des hommes vulgaires, certains se drapent de culture, de cinéma, de littérature et de beaux mots, jusqu’à émoustiller le son de leur voix pour se donner une profondeur de sensibilité ; ils se croient capables de déceler le cœur des choses jusqu’au point de les ressentir au plus profond de leur être, privilégiés de ce don divin de percevoir le beau là où l’homme ordinaire resterait aveugle ; ils s’émerveillent  la larme à l’œil devant les œuvres de l’art, avec l’arrogance de leur savoir, un regard snob sous les sourcils porté vers ceux qui ne partagent pas leur goût du magnifique. Voilà que connaissance et culture permettent de flatter l’orgueil des quelques-uns qui croient être touchés de la grâce et s’autorisent à juger le monde depuis leur nombril. Non, une certaine idée de la culture ne fait point l’intelligence ni la beauté d’un homme, et il faut une authentique modestie envers soi-même pour ne pas avoir envie de mépriser les autres. Se cultiver, c’est s’ouvrir au monde, s’ouvrir au monde, c’est apprendre à ne point juger promptement ce que l’on ignore.

Celui qui a dépassé sa tristesse entend déceler le meilleur en l’homme, si ce n’est le moins pire, car il lui a fallu percer ses abcès et cautériser ses plaies pour ne pas périr ; il a trop souffert pour ne plus se laisser attrister d’imagination quand chaque part d’ombre porte en elle sa lumière.

L’homme saint refuserait d’être un artiste si être artiste signifiait cultiver sa douleur. L’homme malheureux est davantage porté à extérioriser son mal être dans l’art, mais c’était sans compter un plaisir à une brassé de tous : le plaisir du créateur. Il arrive que l’on puisse écrire, composer, peindre, motivé par le simple plaisir d’écrire, composer, peindre. Les meilleures histoires ne sont point écrites par ambition, elles sont écrites par passion. Mais les découvertes les plus sages, même remplies d’erreurs, sont toujours le fruit d’hommes de raison, en ce que les passions nous incitent davantage à tromper notre discernement et à juger d’après le cœur au lieu de juger d’après la tête.

26/11/2019

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