Sur le réveil

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Rien n’est moins naturel que d’obliger un corps à se lever. Remarquez qu’un homme qui a le loisir d’organiser sa journée selon son bon vouloir éprouve un moindre mal pour se réveiller qu’un homme que l’on tire du lit à coup de sonnerie et autre clairon, autrement-dit, soumis à l’impératif du réveil et obligé de se mouvoir à une heure qu’il n’a pas choisi pour répondre à des obligations qu’il n’a pas voulu. L’immersion d’un réveil dans son sommeil, n’est-ce pas se faire violence en ce que la violence est une force contraignante qui brusque, dérange et fait mal ?

Pourquoi le réveil ? Pour nous permettre d’être présent à un certain endroit à une certaine heure. On demande aux enfants de se lever tôt pour être à l’école à 8h30 et ainsi faire classe ensemble, mais pourquoi demande-t-on aux enfants d’être à 8h30 à l’école -alors qu’il fait encore nuit- si ce n’est pour permettre aux parents d’être à 9h sur leur lieu de travail ? Priorité est donnée à l’économie. Une société qui oblige ses citoyens à se lever à une heure précise pour se fondre dans le moule ne peut espérer rendre ces mêmes citoyens heureux et sereins. L’homme heureux n’a aucune peine pour se sortir du lit. Le réveil est davantage utile pour l’organisation qui a besoin de ses membres que pour les membres eux-mêmes ; il agit, de ce point de vue, d’un outil de contrainte, de conformisme, qui, dès le plus jeune âge, apprends aux hommes qu’ils ne sont point maitre de leur vie, et que, s’ils entendent recevoir quelques droits sociaux, ils devront avant tout obéir aux lois qu’impose une certaine idéologie sur l’organisation du travail.

« Si chacun arrivait selon son bon vouloir, me direz-vous, alors l’enseignant ne pourrait pas faire classe, ni la machine tourner, ni l’entreprise fonctionner, ni le marché vendre, ni les sportifs s’entrainer, etc. » Et c’est bien là le problème, la classe est secondaire par rapport à l’usine, et c’est l’usine qui rythme l’organisation de nos journées, comprenez : l’aspect social, notamment l’Education Nationale, est entièrement subordonnée au monde économique qui est lui-même subordonné à l’idée de la plus-value ; or, toute mon idée, et toute la pensée sociale depuis Proudhon jusqu’à Frédéric Lordon, est que cette subordination n’est pas plus naturelle qu’elle n’est dans l’ordre des choses, tout au contraire elle est construite, voulue, approuvée, concédée, admise comme telle par tous ceux qui en subissent le joug. Pourquoi admise ? Parce qu’ils en ignorent les rouages. Et pourquoi ignore-t-on ses rouages ? Parce que l’ensemble est trop vaste, trop complexe, trop divisé, subdivisé, et qu’à force d’habitude on prend pour une norme intangible ce qui est artificiel par essence.

Un Etat ne peut prétendre prendre en charge ses enfants quand il commence par les priver de leur sommeil. Du lit à l’école, de l’école à l’aliénation, il n’y a qu’une marche que nous avons franchie depuis longtemps, et alors que l’école se veut être le loisir des apprentissages et de la connaissance, elle devient une garderie qui ne permet pas aux élèves qui en auraient besoin de réussir davantage ni même d’être « heureux » à l’école.

Ce propos est moins philosophique que politique, mais un gouvernement qui songerait sérieusement à sa jeunesse serait aujourd’hui obligé de redéfinir complètement son organisation sociale et économique. Il ne s’agit pas de réformer, d’ajuster, d’adapter l’école, mais de recommencer du tout au tout. Un parti politique voudrait-il faire de l’éducation sa priorité qu’il trouverait matière à révolutionner le pays.

21/11/2019

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