Sur infantiliser les hommes

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Joaquin Sorolla, Idylle marine

Infantiliser les hommes: tel était le constat établi par deux intellectuels médiatiques que l’on connait depuis plus de vingt ans. Comment comprendre cette proposition, en quoi avons-nous à craindre ce fléau, pourquoi les générations présentes et les générations à venir seraient-elles en manque de maturité, et surtout, en comparaison à qui ? Est-ce par une capacité à s’assumer qui n’apparaît que tardivement ? Est-ce par la persévérance de caprices enfantins à des âges avancés? Est-ce la fin d’une adolescence qui se termine vers vingt-cinq, quand il y cinquante ans les jeunes hommes de seize ans étaient déjà autonomes et responsables. En l’an mille et des brouettes, des enfants de douze ans siégeaient des trônes, doit-on seulement s’en vanter ?

Tout au contraire, n’est-ce pas une chance et une preuve de progrès que, les individus étant dans l’ensemble à l’abri du besoin, ne soient plus déterminés à faire face à la nécessité pour subsister, et ainsi prendre le temps de grandir ? A moins que vous n’y voyez-là le signe d’une génération à qui l’on a trop donné et, à présent qu’on ne peut que promettre moins, s’offusque de ces biens qu’elle pensait être acquis de droit ? Oublier le futur pour son propre plaisir, n’est-ce pas là un comportement des plus puérils ? Ces hommes qui critiquent aujourd’hui sont-ils ceux qui pensent depuis hier, quand ils participaient encore à construire un monde qui échappait à leur volonté ? Pour se faire une idée plus précise de l’infantilisation et savoir si elle a un réel sens, je voudrais comprendre ce qu’est l’enfant au regard de l’adulte.

A l’évidence le peuple enfant est un peuple à part entière. L’enfant est l’être qui ne peut subvenir par lui-même à ses besoins. Il a besoin de l’aide d’adultes pour y parvenir, pour se nourrir, s’habiller, se protéger du froid et du danger. L’enfant pleure, prie et supplie pour qu’un autre lui donne – tout est dans le désir à assouvir face à un monde qui lui résiste.

L’enfant constate les effets mais ignores les causes. En quête de connaissances, il explore le monde en même temps qu’il découvre ses sens. Il provoque, test, se brûle, tombe, et recommence. L’enfant ne craint pas l’avenir, tout lui semble possible, tout lui semble simple, et il est persuadé que la vie devrait être aussi facile et évidente que dans ses pensées. C’est qu’il ignore la rudesse des éléments, l’usure du corps, la fatigue du travail.

L’enfant fait spontanément confiance. Il craint des dangers imaginaires faits d’obscurité et d’inconnu, mais ne redoute que très peu le danger réel, la faiblesse de la chair contre le métal, le jeu des forces et des chocs, les creux du ventre et le mordant du froid.

L’enfant commence à gagner en maturité quand il apprend à résister à ses passions, quand il cesse de réclamer et essaie d’agir pour obtenir, quand il ne projette plus ses rêves sur le monde mais qu’il en voit la matière brute, quand, obligé de se soumettre à des règles qu’il n’a pas lui-même crée, il comprend leurs fondements. Les rituels d’entrées dans le monde des gens responsables n’y suffisent plus, tout est dans l’état d’esprit, non dans la reconnaissance par ses semblables.

Quand il ne peut plus manier ses idées avec autant de facilité, quand il devient convaincu et que ces neurones se font moins malléables, les mauvais maîtres le jugent mature. Il cesse de se poser la question du pourquoi, puis du pourquoi le pourquoi.

Il  devient adulte alors qu’il commence à douter de tout ce qu’il croyait enfant, de l’ordre du monde, de la parole de ses parents et de leur propre vertu. Il devient adulte quand il entend obtenir non plus par la prière mais par l’action du corps, quand il devient lui-même l’exemple à suivre, celui à qui l’on demande conseil.

De tout ce qui vient être dis, il apparaît alors que l’infantilisation n’est pas une question d’âge ni de droit, mais une approche du monde, c’est-à-dire d’un rapport de dépendance et d’une difficulté pour prendre des décisions par soi-même.

Mais qui peut prétendre être dépendant et maître de son libre arbitre dans un univers où chacun dépend des autres ? Ne croyez jamais un homme qui s’enorgueillit de s’être fait tout seul et ne rien devoir à personne. Il oublie qu’il a d’abord été enfant.

Inversement on pourrait ne pas reprocher aux hommes d’être des enfants trop tard, mais bien aux enfants d’être des hommes trop tôt. C’est toute l’idéologie de la III République, de Victor Hugo, de Jules Ferry, que de permettre aux hommes de prendre le temps de grandir. Qui est le plus puéril entre un souverain qui demande à des hommes de mourir ou travailler pour lui et des enfants qui travaillent et meurent pour nourrir leurs frères, leurs sœurs, leurs parents, leurs grands parents ? Car il y a bien une grande différence entre l’enfant et l’adulte. L’enfant rêve du pouvoir, il rêve de mettre les hommes en mouvement et de faire correspondre le monde à sa volonté. Aussi est-il prêt à mentir et duper pour réussir. L’adulte, lui, ne veut pas s’embarrasser d’un tel fardeau, il aspire seulement à la tranquillité de ses propres enfants.

06/11/2019

Soldat de plomb.PNG

6 commentaires sur “Sur infantiliser les hommes

    • Que voulez-vous dire par là ?
      Par homme entendez Homme, c’est à dire une idée regroupant l’ensemble des êtres humains.
      Comme quand je dis « je » dans certains propos. Il ne s’agit pas nécessairement de moi personnellement mais du « je » universel.

      J'aime

  1. Est-ce bien prudent d’affirmer dans votre réflexion philosophique qu’à présent on ne peut que promettre moins aux enfants ? C’est trop souvent ce qui est affirmé sans démonstration alors que pour moi l’avenir est inconnu et sera ce que nous en ferons. Merci d’avoir ouvert cette question.

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour.

      Je réponds d’un bloc à vos deux commentaires.

      « qu’à présent on ne peut que promettre moins aux enfants ? » Tout d’abord vous soulevez un point tout à fait pertinent auquel je suis particulièrement sensible – je l’avais relevé au moment de l’écriture – mais qui demanderait d’ouvrir une autre réflexion. Un auteur comme Frédéric Lordon, récemment, en parle, mais c’est loin d’être le premier et les travaux abondent sur le sujet. On pourrait résumer cela par, l’influence du discours public (ou d’autorité) sur les représentations individuelles. La tendance est très alarmiste, coupes budgétaires, crise etc. Mais cette tendance du discours ne correspond peut-être pas à ce qui est réel, d’ou l’intérêt d’opter pour une posture philosophique et de remettre les choses en perspective. Vous avez raison de le souligner.

      Quant au mensonge et à la duperie pour réussir, la maladresse de mon propos vient que j’ai essayé de faire un glissement de sens sur les termes d’enfants et adultes, c’est-à-dire de faire en sorte de ne pas désigner par enfant seulement des individus biologique de 0 à 18 ans, et adultes tous les autres, mais bien une manière de se comporter face au monde. Glissement définitionnel difficile et peut-être mal réalisé. (Un peu comme le fait le philosophe Alain avec les concepts de bourgeois et de prolétaires, j’en parle d’en d’autres propos). Aussi j’espérais 1) éviter l’aspect trop péjoratif d’infantilisation pour désigner des adultes, 2) englober un maximum d’êtres humains de différentes cultures et histoire dans la définition. Car être enfant en l’an 400 av JC, en France aujourd’hui ou au Rwanda en 1990 est-une chose très différente.

      Bien à vous

      Aimé par 1 personne

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