Quand la nuit ne porte pas conseil

Temps de récolte, 1878 - Julien Dupre
Temps de récolte, J. Dupré

« La nuit porte conseil » dit le dicton, à la fraîcheur du soir de s’envoler avec les premiers rayons de l’aurore. Grand nombre de dictons ont leur contraire, il faudrait ici en inventer un. Il nous dirait que les soucis qui vous pesaient la veille, quand vous cherchiez sommeil, vous écrasent au matin, au moment de l’éveil, que ni la tristesse, ni les idées noires, ni le mal être, n’ont su trouver remède, que nul conseil n’est venu vous apaiser. La nature cherche l’harmonie, mais elle ne la trouve pas toujours, et c’est alors la raison qui sauvera l’homme de son propre péril.

Quand le couché n’est point facile, observez cette lutte de la raison contre elle-même. Nous sommes plus promptement portés à voir le mal, la faiblesse, et l’impuissance qui nous concernent, alors que nous devrions apprendre à mesurer le bien et à le placer sur un piédestal. Nous nous attristons d’imaginer demain, mais nous imaginons bien au chaud dans la moiteur du lit, et quand la tête est toute ailleurs, elle oublie de savourer le suave instant. Le corps souffre de mal penser. L’homme bien dans sa tête s’endort tranquillement bercé par la douceur du soir.

 Je m’impose, parfois à contre cœur, une idée lumineuse à chaque fois que les ténèbres me gagnent, et je m’efforce, je m’oblige, je me contrains, à regarder le positif derrière chaque chose qui de prime à bord me remue l’âme. Toujours je relativise ma passion, toujours je gagne de la hauteur et toujours je m’efforce à aimer la vie, à préférer le peu plutôt que le rien, à préférer le mal plutôt que le néant.

En lutte avec ses tourments, la raison muselle ce qui pense en nous, elle cadre et oriente, car tout ce qui émane spontanément du fond de nos tripes, déterminé par notre histoire, par nos liens, par nos études, notre expérience, nos connaissances, nos épreuves, nos joies et nos malheurs, de tout cela, de tout ce que l’on produit, tout n’est pas toujours bon, et il faut bien canaliser ces excréments de l’âme pour garder au propre son cœur, il faut bien balayer et s’imposer quelques disciplines pour faire de son être intérieur un doux cocon apaisant où l’on aime à se blottir.

Remarquez que bon nombre de nos soucis ne sont que d’imagination, c’est-à-dire par anticipation, mais qu’ils ne sont point là, actuellement, car quand ils sont là, alors l’action prédomine et le réel nous oblige à l’efficacité. C’est le sang froid contre la panique. Mais toute l’angoisse, toute l’inquiétude, sont fondées sur l’hypothèse de demain. Nous sommes obligés de jongler entre deux principes contraire, à savoir agir aujourd’hui pour que demain soit meilleur, et oublier demain pour apprécier pleinement aujourd’hui. Aussi j’érige en maxime de mon action l’idée suivante : quoi qu’il arrive demain, j’aimerai autant la vie que je l’aime aujourd’hui. Maintenant que je connais l’histoire du monde et la nécessité qui en découle et le structure, je ne serai plus surpris par les mauvaises aventures, car c’est là un ordre des choses contre lequel je ne peux rien faire, et à la vérité, contre lequel  l’humanité tout entière ne peut rien faire. Je m’efforce comme Joe, le servant de Samuel Ferguson dans Cinq semaines en ballon, à ne jamais cracher contre le déterminisme de la nature et sa toute puissance. Aussi il est de la nature du moustique de piquer et d’un cancer de tuer. Je ne peux leur en vouloir. Par contre il m’est permis de lutter et de dénoncer les choses de l’homme, les balles comme une certaines misères ou une forme de pauvreté, quelques maladies ou une part d’ignorance, parce qu’elles n’ont rien de naturelles et qu’elles ne dépendent que de la puissance d’agir et des décisions de mon espèce. La seule arme en ma possession que je crois légitime et en mesure d’aider toute l’humanité, c’est la raison dont chaque homme est doté, faculté naturelle, non point superficielle quoi qu’elle puisse paraître comme telle chez beaucoup de nos congénères, chez tout ceux qui agissent d’abord par impulsion et affection avant d’agir avec un calme raisonné, c’est-à-dire qui expriment d’abord l’animal en eux avant d’exprimer l’humain.

L’homme qui raisonne cherche au mieux à départager sa pensée de l’influence du corps, mais la raison pure est toujours une chimère car la tête ne pense pas sans le corps et que le corps est une cascade de sensations. Il ne transmet pas seulement à la tête l’énergie nécessaire pour mettre en branle la machine à penser, il dicte aussi la pluie et le beau temps, donnant à l’esprit la nourriture à moudre et l’objet de son travail. La pensée n’a qu’un but, permettre au corps de survivre. Mais notre raison reste cependant ce qui en nous, et de manière partagée avec le reste des hommes, nous permet de prendre du recul sur nos propres actions et de comprendre, grâce à la connaissance, le déterminisme de nos actions. Par je ne sais quel mystère, la compréhension atténue la passion, mystère dis-je, non, car l’homme qui comprend objective et extériorise dans le savoir, mais aussi dans la création, les forces qui l’animent, et ainsi le bouillonnement capable de tout faire exploser trouve sa porte de sortie et permet au corps de retrouver son équilibre.

28/09/2019

Retour à la ferme, J. Dupré

2 commentaires sur “Quand la nuit ne porte pas conseil

  1. De l’utilité d’accepter d’être-là, sans chercher à modifier ses pensées.
    Quand l’esprit est embué, je suis d’avis qu’il faille revenir au corps de manière très concrète afin de laisser passer les idées noires et que cela s’ancre dans une discipline (oserais-je dire routine…).

    Je note ici un extrait d’André Gorz qui m’a toujours marqué:

    « Il faut accepter d’être fini: d’être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours; ici seulement, ça seulement, maintenant seulement … d’avoir cette vie seulement. »

    Accepter de regarder les idées noires tels des nuages qui passent dans le ciel. En voilà un chantier 😉

    Aimé par 1 personne

    • Votre commentaire me fait sourire, déja parce qu’il s’inscrit parfaitement dans la discussion, mais aussi car je venais d’écrire un petit texte sur la « discipline », quoi qu’en ayant une visée un peu différente de la votre. Du coup je me relis, et le publie. 🙂

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