La connaissance contre la violence

Iván el Terrible y su hijo, por Iliá Repin.jpg
Ilian Répine, Ivan le Terrible tue son fils

A quoi servirait une connaissance sans réflexion, c’est-à-dire sans une mise en perspective de notre connaissance avec nos propres actions ? En d’autres termes, à quoi sert la connaissance si elle ne permet pas de se construire une éthique ?

Celui qui connaît replace l’objet de sa connaissance dans son contexte, dans le cas contraire il s’agit d’une opinion. Faire acte de connaissance, c’est toucher à l’universalité humaine, car l’action de connaitre signifie pouvoir se détacher de son expérience personnelle et de ses représentations pour atteindre ce qui est commun aux hommes à travers l’histoire et la variété des cultures, en un mot : de s’objectiver.

L’acte même d’objectivation intrinsèque à la connaissance est ce qui sauve l’homme de sa passion. Une partie de la violence puise ses origines dans l’incapacité qu’a un individu à surmonter ses frustrations, à remettre en cause ses représentations, à supporter l’incertitude, à formuler ses idées premières, celles qui agissent par impulsion et intuition – c’est-à-dire par son incapacité à guider ses pensées – ce que j’appelle « penser ». Connaitre, c’est se libérer de la violence qui est en nous, car en s’objectivant, par l’action même de penser la connaissance, on comprend ce qui nous détermine, on comprend les causes des passions et de la tristesse, on comprend l’ordre du monde, on comprend l’étendu de notre puissance d’agir ou de notre impuissance, en résumé, on se fait Esprit. J’entends par Esprit l’ensemble et l’union des pensées singulières de toute humanité. N’y voyez pas une substance telle la substance pensante de Descartes, mais une métaphore au même titre que le concept de Volonté.

A quoi bon vaincre un stéréotype si c’est pour le remplacer par un autre stéréotype ? Toute la bien-pensance n’est qu’une opposition de stéréotypes à d’autres stéréotypes. Mais voyez comme ces moralistes de bistrot sont autant animés par leurs passions que ceux dont ils dénoncent les propos. Toute cette débauche d’énergie n’est point penser, car la pensée, en s’extirpant du particulier pour saisir l’universel, se dégage aussi de la passion qui l’anime et de la violence qui y trouve sa source. Celui qui pense ne s’excite pas ni ne s’énerve, il cherche à comprendre, à mesurer, à peser le pour et le contre, il cherche à inscrire l’objet de sa pensée dans la complexité du monde. Aussi comprend-il qu’il ne sait que trop peu de chose, tout spécialiste qu’il soit.

Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me lister une série de dates historiques s’il n’est pas en mesure de les encastrer dans une suite d’événements qui conduisent à comprendre aujourd’hui et ainsi se faire une idée du bien et du mal. Il m’importe peu qu’un homme soit capable de me citer d’obscures auteurs polonais ou toute la bibliographie de Zola s’il ne retrouve pas l’Homme derrière les personnages et n’en retire pas une éthique pour mener sa propre vie. Il m’importe peu qu’un homme me parle de sujets philosophiques s’il n’est pas capable de les rattacher à des expériences concrètes qui donnent un sens à son existence. Parler pour parler, non pas de ce bavardage italien qui comble le silence et le temps, mais de sujets abscons qui donnent à croire que l’on manipule des concepts quand l’on ne brasse que de l’air, n’est pas d’un grand secours pour la connaissance si ce n’est que l’on apprend à se méfier de ceux qui parlent beaucoup.

Le pédant aime étaler sa culture, certain de ses connaissances, ignorant sa propre ignorance. Il aime juger de haut celui qui ne sais pas ou ne partage pas son savoir, croyant ainsi à une forme de supériorité intellectuelle pour flatter son ego. L’on voit ses yeux s’illuminer quand il comprend enfin une idée complexe et croit la détenir comme une possession exclusive. Ignore-t-il que les idées sont la propriété de personne, quand bien-même l’on parviendrait à les vendre ? Il ne dispense pas son savoir pour enseigner et instruire autrui mais pour le dominer et le rabaisser. Il fait du savoir un outil du pouvoir, et c’est pourquoi il ne pense pas, car l’homme qui fait l’expérience de la pensée n’éprouve pas le besoin de caresser son orgueil, il ne désir que partager la sérénité naissant de la connaissance avec le reste du monde. Je trouve plus d’intelligence dans l’homme qui ignore mais qui interroge le monde avec un modeste recul et une âme d’enfant que dans l’homme qui vous parle du soleil et de la lumière tout en se dressant entre vous et l’astre du jour pour vous aveugler de son ombre. L’important n’est pas dans la connaissance mais dans le retour que l’on fait sur nous. En quoi ce savoir me permet-il d’être plus juste ? Voilà la question que tout homme qui se voudrait philosophe devrait se poser. Ceux qui s’appliquent à diffuser la raison par amour de la connaissance font acte de la plus haute vertu qu’il est donné à l’humanité de réaliser, qu’ils soient parents, amis, enseignants, youtubeurs, journalistes, éducateurs, en vérité, quels qu’ils soient.

21/09/2019

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