Sur l’instant qui claque

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« Ca a claqué dans l’air » dit la chanson, cet instant où l’inévitable nous rattrape, cet instant où se révèle l’impuissance de notre volonté et que le monde se dérobe à nous, cet instant où les neurones se déchirent pour comprendre l’évènement qui taillera notre vie en deux. A l’annonce officielle d’une rupture, d’un décès, d’un divorce, tout le corps, tout l’esprit, tout l’homme est accaparé, ses idéaux et ses illusions venant se briser sur le mur de la vérité. Ce qu’on voulait éviter à tout prix et de tout son cœur se produit quand-même.

On craignait cet instant, on ne voulait pas le voir venir, même par ouïe dire, lorsque vos parents vous demandaient de rester à table parce qu’ils avaient quelque chose à vous dire, quand votre compagne vous annonçait le traditionnel « faut qu’on parle », ou quand un ami, un docteur, un inconnu, vous apprenait, à un moment où vous étiez tout occupé à votre tâche, le décès soudain d’un proche. Cet instant paraît irréel, trop fantomatique, trop absurde, et pourtant, pourtant vous réalisez déjà, au fond de vous, tout ce que cela veut dire, la privation définitive d’un être ou d’une situation que l’on croyait durable et certaine, le chamboulement de notre vie.

Le choc n’est pas seulement de pensée, c’est tout votre cerveau qui explose, comme un barrage se rompt, vous sentez votre matière grise s’écrouler, votre cœur battre à plein régime, vos muscles se crisper, vous sentez le malaise de votre corps pendant que l’esprit se noie, se débattant pour comprendre, pour réaliser, pour admettre que la crainte est là, réalisée, et qu’il n’y a rien que l’on puisse faire.

Votre être se scinde en plusieurs morceaux, votre unité, votre intégrité, est brisée pour toujours, et vous ne recollerez jamais les morceaux, jamais. On ne soigne pas une plaie en greffant de la peau par-dessus, on l’aide à cicatriser, c’est-à-dire à créer une nouvelle partie pour combler l’ouverture, une partie qui sera difforme, visible, parfois laide, parfois que nous exhiberons avec fierté ou qui nous fera honte, mais qui jamais ne sera semblable à l’avant. Il en va de même pour les blessures de l’âme, elles ne se soignent pas, ne disparaissent pas, et toujours elles laisseront des traces. Mais nous finirons par nous habituer à elles comme une partie de nous-mêmes. On ne prête plus attention à nos cicatrices d’enfants. Cette blessure fait partie de nous, elle est nous, et quoi que cela fut une histoire d’antan, sa trace est le souvenir de sa douleur. On ne peut pas l’oublier, car on ne supporte que ce qui est supportable, une souffrance trop grande entraine nécessairement la mort. Il arrive aux grands-pères d’être gagnés par les larmes quand ils se souviennent de la disparition de leur père, fusillés par les allemands, alors qu’ils avaient à peine huit ans ; il arrive aux grands-mères, envoutées de folie, de rappeler sans cesse, encore et encore, la disparition brutale de leur jeune amant, sous les bombardements, alors qu’elles n’avaient pas vingt-ans. Ces femmes et ces hommes ont toute une vie entre leur traumatisme et leur vieillesse, ils ont connu par la suite de grandes joies, d’autres grandes douleurs, et pourtant, pourtant, tout le souvenir est dans cet instant, dans cet instant qui claque. Même quand la tête oublie le corps se souvient.

La mort est définitive, au moins la chose est claire, au contraire, lors d’une rupture, il peut y a voir double peine. L’autre vous devient inaccessibles, pire, lui qui vous était exclusif vous est désormais exclusivement inaccessible, et vous devenez le seul être sur cette terre à ne plus pouvoir le côtoyer, quand bien même vous seriez le seul à ne penser qu’à lui.

La philosophie trouve tout son sens ici, elle aide à surmonter l’insurmontable drame de l’imprévu. Attitude de vieillard me direz-vous, c’est-à-dire de celui qui a trop connu la vie pour ne pas savoir à quoi s’attendre. C’est pour surmonter ces moments là, pour être prêt, pour ne plus subir les passions et en perdre raison, que beaucoup s’engagent dans le chemin de la philosophie. Contre la tristesse, et je parle de cette tristesse envahissante, celle qui vous bouffe le ventre jour et nuit, celle qui fait du simple fait de vivre un fardeau, contre cette triste donc, la connaissance vous sauvera et vous fera aimer le simple fait d’être là. L’instant claquera toujours, seulement vous serez moins surpris, plus aptes pour encaisser.

28/08/2019

Un commentaire sur “Sur l’instant qui claque

  1. “Même quand la tête oublie le corps se souvient.”

    Outre les cicatrices physiques – où du moins visibles – notre corps serait-il le seul vrai récipiendaire de notre vie? C’est à dire le seul qui ne transforme pas cet instant désagréable (horrible) mais qui se laisse transformer par les événements ?

    Hypothèse sur « l’instant qui claque »: Et si la philosophie nous aidait à être constructivement fataliste en nous faisant relativiser plus ou moins rapidement n’importe quel instant horrible? En d’autres termes …:

    J’ai été avec elle/lui, notre relation n’est plus; ce n’est logiquement pas grave (sauf pour mon égo), je continue ma vie en étant transformé, et tout comme d’autres transformations surviendront inlassablement. La vie.

    Merci du partage.

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