Sur la force des sentiments


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Le jeune Ariston était invité à manger chez son très vieille ami Baruch. En dépit de tout ses efforts pour conserver son sourire, il ne pu cacher ses soucis au regard clairvoyant de Baruch qui, sans plus tarder et après avoir invité Ariston à s’assoir, lui fit remarquer :

-« Tu as l’air soucieux mon ami, que t’arrive-t-il ? »

Ariston, d’habitude peut enclin à parler de lui, savez qu’il pouvait, sans craindre de déranger, discuter à cœur ouvert avec Baruch. Aussi il répondit :  

-« Je me sens faible et triste.»

-Et pour quelles raisons, demanda Baruch, veux tu m’en parler?

-Voilà des années que j’aspire à plus de sagesse, que je m’imprègne des philosophes, des sages, des conseils bien-être lus ici et là, et que je m’efforce, par la même occasion, de mettre en pratique, que j’essaie d’exercer mon jugement et ma raison, aussi bien sur des problèmes abstraits et philosophiques qu’avec des situations concrètes que l’on rencontre au quotidien, comme au travail, en couple, devant l’imprévu, bref, voilà des années que j’essaie de lénifier ma passion pour ne plus étouffer de tristesse. Mais malgré tout le savoir que j’ai pu accumuler, toute cette sagesse dont j’ai su me doter, il n’empêche qu’à la moindre fatigue, au moindre coup de blues, devant la moindre difficulté, je me sens rattrapé par mes mauvais sentiments, ayant l’esprit traversé par de mauvaises idées, accablé par de néfastes passions, que je sois seul ou dès que je retrouve la compagnie des hommes.

Par exemple, je désirais ne plus être envieux, ne plus être jaloux, ne plus être médisant, je désirais profiter de l’instant, le cœur tranquille et l’âme apaisée, et voilà que, lorsque que je me retrouve parmi mes semblables, je me sens gagné par l’envie, la jalousie, par de la haine ou par de la colère. Je ressens mon impuissance, et je la ressens d’autant plus que les valeurs que je défends, que je crois juste et que j’essaye d’incarner, ne s’accordent pas avec celles de mes amis, et plus encore quand je ne parviens pas à les justifier devant ceux qui veulent s’imposer et dominer. Vient la frustration, et me voilà tiraillé, tiraillé entre ce que me dit ma tête et ce qu’éprouve mon corps.

– Mon brave Ariston, reprit Baruch, je ne sais pas comment te réconforter, sinon en t’écoutant et en recherchant avec toi les causes de tes passions pour ensuite t’aider à les relativiser. N’es tu pas là, finalement, entrain d’éprouver ta nature d’homme? Quelle que soit la force de notre raison, nous sommes toujours et nécessairement soumis à la passion. Nombreux sont les prêcheurs qui ont voulu nous faire croire que la tête domine alors qu’elle n’est que la face visible de l’iceberg, ils ignoraient pourtant l’incroyable détermination du ventre, car le ventre obéit aux lois de la Nature, à l’infinité des affections qui l’affligent et le gouvernent. Et je pourrais même dire que la raison n’est rien d’autre qu’une faculté de la Nature qui elle aussi est soumise à la nécessité. Mais retient pour l’instant que la force d’une passion, puisque c’est de cela qu’il s’agit, ne dépend pas de ta propre force, mais bien de la puissance de sa cause, c’est-à-dire d’un motif qui est extérieur à toi et qui t’affecte d’une certaine manière.

-Es tu entrain de me dire, Baruch, qu’il n’y a rien que l’on puisse faire contre les passions?

-Non pas, cher ami, je ne dis pas qu’il n’y a rien à faire contre la passion, mais que vouloir lutter contre elle signifie aussi lutter contre ce qui te constitue, c’est-à-dire contre ton essence même. Aussi, vouloir détruire la passion, c’est vouloir détruire l’homme lui-même, car l’essence de l’homme est d’être un être de désir. L’illustre Descartes ne disait-il pas que seule une passion pouvait nous faire oublier une autre passion? Et j’ajouterai, à sa suite, qu’un sentiment ne peut-être contrarié que par un sentiment contraire et plus fort. Par exemple, après l’amour, vient la haine. Mais pour oublier un chagrin d’amour, rien de tel que de retomber amoureux, rien de telle qu’une femme pour oublier une autre femme.

Tu relevais à l’instant la jalousie qui t’animait, ou, du moins, ton caractère envieux vis à vis des autres, et tu relevais le mal être qui en découlait. Qu’envie-t-on aux autres si ce n’est ce qu’eux possèdent et que nous ne possédons pas : richesse, talents, bonheur, pouvoir? N’y vois pas une affliction ou une faiblesse de l’âme, ni vois même pas un péché d’orgueil de ta part, car il n’y a là-dedans rien qui ne soit contraire à ta nature. Tout esprit s’efforce d’imaginer ce qu’il estime bon pour lui, ce qu’un philosophe dont j’ai oublié le nom traduisait par sa « puissance d’agir ». En d’autre terme, chacun essaie de persévérer dans son être, chacun fait preuve « d’instinct de survie ». L’esprit qui essaie autant que possible de persévérer dans l’existence imagine, autant qu’il le peut, que ce qu’il estime lui être utile. De cette imagination nait la joie, c’est à dire que la joie est la passion par laquelle l’esprit se sent grandir ou se sent devenir plus parfait. Or, si tu suis mon raisonnement, l’inverse de la joie étant la tristesse, cette dernière est une passion par laquelle l’esprit passe d’une plus grande perfection à une perfection moindre.

A partir de ce point, l’envie n’est rien d’autre que le constat de notre propre impuissance, alors qu’il suffirait, pour être heureux, de ne nous occuper que de notre propre puissance et de ne point envier la vertu du voisin.

-Pardon Baruch, mais je ne te suis plus!

-Je m’explique. Ne remarques-tu pas, en analysant tes propres sentiments, qu’un homme envieux est un homme qui se réjouit de la faiblesse de ses semblables et qui s’attriste de leur réussite ou de leur qualité? Cela vient du fait que toutes les fois où l’on s’imagine nos propres actions, elles nous procurent d’autant plus de joie qu’on les conçoit comme nous singularisant, c’est-à-dire comme nous étant propres et nous différentiant des autres. Mais dès qu’on imagine une de nos actions comme partagée et commune à beaucoup d’entre nous, alors elle perd cette force qui nous donne la joie. C’est pourquoi bon nombre d’hommes embellissent le récit de leurs exploits ou atténuent la réussite des autres, ils transforment un simple voyage en odyssée afin de se convaincre eux-mêmes de leur singularité ou de leur supériorité.

-Mais que peut-on faire pour contrarier cette tristesse?, interrompit Ariston. Dois-je fuir la communauté des hommes et m’isoler tel un ermite pour ne plus me sentir affliger par l’impuissance?

– C’est une solution, si tu le désir, mais n’oublie pas que tu es un animal social et que les autres te sont aussi nécessaires que tu leur es nécessaire. Par conséquent, aussi loin que tu t’enfuiras, tes problèmes t’accompagneront, car tu ne pourras pas être bien avec le monde si tu n’es pas déjà bien avec toi-même. Il te faut donc les surmonter, et rien de tel pour se faire que d’objectiver tes soucis, c’est-à-dire de les analyser, de les comprendre, et ainsi de pouvoir les relativiser. Néanmoins pour parvenir à ce but, il te faut déjà connaitre un peu le monde et savoir comment il fonctionne, autrement tu ne pourras jamais stabiliser tes sentiments et tu fera reposer ton bonheur sur les aléas et le hasard, autant dire sur rien.

Mais,  pourrais-je dire, si comprendre les causes de tes passions ne te suffit pas pour les calmer, alors agit, c’est-à-dire dispose ton esprit à percevoir le positif en chaque chose qui te contrarie, habitue le à la joie, car il n’est nul besoin de comprendre sa propre perfection pour être heureux, même si tu loupes aussi un bonheur supérieur qu’est le bonheur de la connaissance. Retient ce principe que je crois être une vérité : le bonheur ou la sérénité, c’est-à-dire la constance du bien-être, ne dépend nullement des choses mais de ta seule volonté. Ni la richesse, ni la réputation, ni la réussite, ne déterminent la sérénité, mais c’est par la capacité à comprendre ses désirs, à comprendre ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas, et ainsi, à l’accepter, que l’on devient serein et calme, même au cœur de la tempête. Ne fait pas dépendre ton bonheur des autres mais de toi-même, aussi tu seras relativiser au mieux tes passions, mêmes les plus fortes et les plus enhardies. Et quand malgré tout cela tu te sens gagné par la tristesse et les mauvais sentiments alors que tu es parmi tes semblables, n’oublies pas qu’il existe une chose qui se nomme la politesse, c’est-à-dire un ensemble de comportements à avoir pour vivre en communauté sans déranger tes compatriotes avec tes tourments intérieurs, car c’est chose impolie et dérangeante que de partager ta peine ou d’exprimer ta colère sans que l’on ne t’y ait invité.

– Baruch, j’entends bien tout ce que tu me dis. Mais justement, j’ai beau entendre, j’ai beau comprendre, il arrive que cela soit plus fort que moi, il arrive, contre toute ma bonne volonté, que je me sente envahi comme par un océan déferlant dans les rues entre les gratte-ciels, amenant ruine et chaos, telle une vapeur de rage prête exploser, confinée dans mes muscles et mon crane, débordant toutes les digues et tous les conduits d’évacuations que j’aurai dressé en amont. Et puis, va dire à un enfant que sa tristesse est toute relative!

– Pour ta seconde remarque j’y reviendrai à un autre moment, quoi que tu trouveras dans ce que je m’apprête à dire des éléments de réponses. Quant à ta première remarque, j’ignore ce mal mon ami. Peut-être as-tu en toi l’énergie de la jeunesse qui, incapable de réaliser ses désirs, se confronte enfin au monde et contemple son impuissance pour le changer. Il faut alors accepter. C’est cela grandir.

– Tu me dis immature?

– Je dis que cela est semblable à ces hommes qui haïssent aussi rapidement qu’ils ont aimé. C’est un amour de vingt ans, un amour juvénile, sans expérience et sans raison. Un matin ils tombent amoureux et chantent toute la journée l’éloge de leur amour, le fredonnant avec exubérance à qui veut l’entendre, emportés par les sentiments de leur cœur, et le soir même, aussi rapidement qu’ils se sont mis à aimer, ils finissent par détester, critiquant ici et là tout ce qu’ils ont d’abord désirés chez l’autre, tout ces défauts qu’ils n’ont d’abord pas daigné voir quand ils étaient aveuglés par le tumulte de leur passion naissante. Ils n’ont vu que ce qu’ils avaient envie de voir et ont loupé la vérité de l’autre. N’est-ce pas la marque d’une immaturité sentimentale ? Les hommes fougueux, emportés par leur énergie, n’accordent pas assez de place, dans leur quotidien, à la raison , et encore moins dans les histoires d’amour et d’amitié. Ils ne savent pas construire méthodiquement des fondements solides qui durent et qui perdurent,.Ils ignorent encore que les sentiments, seuls et livrés à eux-mêmes, libres de tout jugement et de tout contrôle, tiraillent et déchirent en tout sens, les uns voulant gravir la montagne quand les autres préfèrent la mer. Rien ne tient et, dans une telle situation, l’on ne peut pas se satisfaire de notre bonheur, aspirant toujours autre chose. Même quand ils baignent dedans, ils regardent l’horizon en pensant que l’eau sera plus douce ailleurs. Les gens avec peu esprit aiment inventer des problèmes là où il n’y en a pas. Ils croient combler le vide de leur existence en le remplissant de vétilles alors que le seul vide qu’ils connaissent est celui qui sépare leur neurones à défauts de les connecter entres eux. C’est un travail de présentateur médiatique, créer des histoires, bref, je m’égare…

– C’est justement cela, Baruch, qui me fait douter. Tu évoques les grands noms de l’Expérience et de la Raison, mais crois-tu qu’à elles seules elles suffisent à surmonter ces sentiments contraires ? La tête contrôle mais le cœur agit, et nous ressentons une double peine, car nous ne savons point accorder nos sentiments avec notre raison, et parce-que nous constatons notre propre impuissance.

– Je crois avoir déjà répondu à ta remarque, et je n’ai rien d’autre à ajouter pour l’instant sur ton problème. Que peut-on faire fasse à la passion, réponse : organiser et discipliner son quotidien de manière à ne point se laisser trop envahir. Autrement-dit, éviter les situations dont nous savons qu’elles nous causeront de la peine et accepter notre impuissance sur le reste. Nous n’avons aucun droit sur les hommes, pas plus qu’eux n’en ont sur nous. Par exemple, en amour, ne t’engage pas avec la première personne venue sur un simple coup de cœur. Apprend à connaitre les hommes, apprend à savoir ce que tu veux et ce que tu ne veux pas. Reste honnête avec tes propres sentiments pour être honnêtes avec les autres, car deux honnêtetés qui se rencontrent, aussi rare soit cette rencontre, iront toujours plus loin et avec plus de cœur que des sentiments contrariés qui se plient à la volonté de l’autre. Faut-il toujours, pour construire un couple, que la femme impose subrepticement sa volonté à l’aide de bouderies, de prises de bec futiles, de colères mensuelles ou autres abstinences forcées, et que l’homme si soumette la queue entre les pattes, même s’il veut faire croire l’inverse à ses amis? Je ne pense pas, car alors, si tu renonces à tes désirs pour te satisfaire des quelques prestations sexuels que t’offre ta partenaire, ou encore pour assurer la paix de ton couple parce que tu crains de te retrouver seul, alors sois certain que frustration et tristesse s’accumuleront et finiront par exploser avec violence, sois certain que tu passeras une partie de ta vieillesse à regretter le bon temps au lieu de savourer ton présent.

Maintenant que nous avons beaucoup parlé, mon ami, je crains que je ne puisse te faire oublier ta tristesse en te parlant de ta tristesse. Aussi je te propose de passer à autre chose et de commencer ce pour quoi nous nous sommes retrouvés, quelque chose d’important et d’essentiel qui est de remplir nos ventres en savourant avec délice l’art du cuisinier. Je ne vois pas de plus grand plaisir qu’un bon repas avant un bon sommeil, et c’est pour toi un bon moyen d’oublier un peu ta peine, car tu ne t’entendras plus ta tristesse gémir quand tu riras de bon cœur.  

30/07/2019

 

 

 

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