Sur raconter sa vie


Qu’est-ce qui nous pousse à raconter notre vie ? Ce phénomène est transversal, il touche autant les amis, les collègues, les grands parents, les files d’attente, que les pontes de l’intelligentsia. Même certains des philosophes contemporains passent leur temps à nous parler d’eux-mêmes, à raconter d’où ils viennent pour nous expliquer qui ils sont? Est-ce avant tout un besoin de reconnaissance sociale? Mais alors pourquoi poursuivre ses déblatérations et glorifier son existence quand le succès est au rendez-vous ? Remarquez que ces mêmes auteurs, comme des grands pères, ressassent, que ce soit dans des livres ou sur un plateau télé, ces anecdotes de leur vie, ces moments qui les ont marqués, comme étant la marque d’une moralité singulière. Ils se construisent un destin, mais rétroactivement.

Leur point commun : la certitude de ne devoir leur mérite qu’à eux-mêmes. Je lisais les ouvrages d’un auteur qui, dans une part non négligeable de son œuvre, élabore une critique de la société médiatique. Il met à plusieurs reprises en garde contre le fléau des réseaux sociaux, allant jusqu’à prévenir la platitude de ses contemporains qui exposent l’intimité de leur vie en se mettant en scène via internet et autres ribambelles de photos. Mais que fait ce même auteur (je vous laisse deviner de qui je parle) dans ses livres ou dans les médias (qui sont pour lui comme une seconde maison), si ce n’est y raconter sa vie un chapitre sur deux, remémorant son enfance, soulignant les difficultés de son adolescence, et pointant avec une attention particulière le travail qu’il lui a fallut accomplir pour arriver là où il est, etc. Certains grands noms de notre monde éprouvent le besoin de se raconter, sans doute pour mieux se comprendre eux-mêmes, mais quand ils le font, soit ils écrivent un livre particulier, soit ils dispersent leur histoire ici et là et à de rares occasions. Au contraire, notre homme le fait régulièrement au prétexte que sa pensée se nourrit de son histoire, il se dit généalogiste. Qu’elle clairvoyance d’esprit ! Que la pensée d’un individu se construise à partir de l’expérience de celui-ci ne l’oblige en rien à parler de lui, on apprend d’ailleurs aux apprentis philosophes à décontextualiser leur pensée, c’est-à-dire à se détacher de leur propre expérience, car en vérité la philosophie touche l’universalité en l’homme malgré la diversité des histoires singulières. Remarquez que cet homme ne fait rien d’autre que d’exposer son intimité de la même manière que ceux qu’il critique, à la différence que son support est différent. Il ne s’agit plus de photos, mais de lignes mûrement réfléchies avant d’être écrites ou racontées oralement. Le style est peut-être élaboré qu’un profil Facebook, mais la motivation qu’est l’exposition de son histoire reste là même. La question est donc posée, pourquoi éprouvons-nous le besoin de raconter notre vie ?

Nous avons évoqué le besoin de reconnaissance. Sans préciser les détails de l’idée, nous voyons avec l’exemple précédent que ce seul besoin n’est pas suffisant pour expliquer cette narration que l’on fait de soi, car de qui les hommes ayant déjà la gloire ont-ils besoin d’être reconnu ? Si un tel besoin était la seule source de notre problème, alors bien malheureux serait l’homme qui l’éprouve, car la reconnaissance n’est jamais éternelle, ni unanime, et je voudrais bien que vous me citiez un seul nom qui aux yeux de tous et de tous temps soit sujet à l’admiration et à des éloges inébranlables. L’opinion et la réputation sont aussi versatiles que la foule.

Il me vient cette idée que l’homme qui se raconte se construit par la même occasion une identité. L’identité est un concept bien difficile à définir. Dans identité on entend le terme d’identique, c’est-à-dire que l’identité d’un homme est au sens propre tout ce qui est commun à cet homme, mais dans ce qui est commun à un homme, on trouve autant son caractère, son nom, sa description physique, son parlé, ses expressions, que ce qu’il peut posséder, etc. De plus, comme nous l’avons vu dans un autre propos, la notion d’identité lie le caractère d’un homme à ce que les autres perçoivent de lui. Je ne suis pas courageux parce que je me dis courageux ou que je me sens courageux, mais parce que par un acte de courage les autres vont pouvoir m’identifier comme tel. A partir de là, l’homme qui raconte sa vie n’est pas nécessairement un narcissique à l’ego démesuré, d’autant plus que l’auditeur peut prendre plaisir à écouter son histoire, c’est un homme à la recherche d’une identité. Voyez y une dimension morale, non pas que sa parole ne corresponde pas avec ses actes, mais qu’il cherche à justifier à ses propres yeux la moralité de ses actions. L’homme aime croire à rebours qu’il a agit librement et en toute connaissance de cause plutôt que d’admettre qu’il a davantage subit les circonstances qu’il ne les a provoqué. Il assure sa position et les principes auxquels il s’est attaché.

La joie qui naît de la considération de nous-mêmes s’appelle l’Amour-propre ou satisfaction interne, or, pour reprendre Spinoza, cette joie se renouvelle à chaque fois  que l’homme considère ses propres vertus. C’est pourquoi chacun raconte son histoire, car toutes les fois où on se remémore son action, on est affecté d’une joie d’autant plus grande qu’on l’imagine singulière, c’est-à-dire comme propre à nous-mêmes, soit le signe de notre puissance d’agir. Aussi à l’évidence, les hommes qui parlent beaucoup d’eux manquent cruellement de confiance en eux, car l’homme serein n’éprouve nul besoin de se rassurer en justifiant sa propre histoire 

11/06/2019

Le Chat - Philippe Geluck

 

3 commentaires sur “Sur raconter sa vie

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