Sur l’hypocrisie des enterrements.

Burial, L’inhumation précépitée

Il faut parfois l’ombre d’un enterrement pour révéler toute l’hypocrisie des vivants. Voilà l’heure des beaux discours, des plaintes et des regrets. Le défunt se fait divin, et chacun a son mot à dire, l’âme en peine et l’œil humide. Il arrive que des hommes aient davantage de présence le jour de la cérémonie que durant l’existence du mort. Je me souviens de paroles de vivants qui flirtaient avec le mépris et la moquerie lorsque l’homme était absent, mais qui se faisaient mielleuses et inondées de tendresse lorsqu’il fallait tenir le discours devant l’assemblée des endeuillés.

Nombreux sont les génies qui vécurent pauvres et miséreux mais dont les œuvres s’achètent désormais à coup de millions. Leur existence était-elle un frein à leur rentabilité ? Il fallut leur mort pour que leur talent naisse aux yeux du monde. Et voilà que chacun y va de son petit mot, se souhaitant des plus estimés par le mort, débordant d’affection et de chagrin par cette perte éternelle. Mais un cadavre n’a nul besoin d’amour. « N’ai pas pitié des morts, dit Albus Dumbledore à Harry Potter, aie plutôt pitié des vivants, et surtout de ceux qui vivent sans amour ». C’est de notre vivant que nous avons besoin d’être aimé, non pas une fois mort.

Pourquoi devrai-je m’obliger à avoir un mot gentil pour ce camarade de classe décédé dans un accident de voiture alors que je le détestais de son vivant ? La chose me choque, et j’éprouve de la tristesse quand j’apprends que cet homme que j’ai côtoyé adolescent est définitivement parti alors que nous avons le même âge, mais je ne m’efforcerai pas pour écrire un éloge quand je pense d’abord à le blâmer et que je ne parviens pas à oublier ces mauvais sentiments qui m’animent à son égard. Mourir n’est pas une excuse pour le pardon. Rien ne m’oblige à pardonner le plus vil des hommes le jour de sa mort, tout comme Louis XIV, d’après la rumeur, ne succombât pas aux prières de sa mère qui essaya tant bien que mal d’infléchir sa volonté en rendant son dernier souffle. Il ne s’agit pas de considérer ce genre d’homme comme un monstre, mais comme un homme de principe qui place la vérité au-dessus du mensonge (de la priorité de l’État dans le cas du roi).

La louange n’est pas là pour réconforter le mort, elle est là pour réconforter les vivants. Si toi, qui est dans la tombe, tu étais un homme bon, alors nous, tes héritiers, nous qui avons vécu à tes côtés, ne sommes-nous pas censés être bercés de ta vertu, ne sommes-nous pas bons à notre tour d’avoir seulement pu être objet de ton amour ? Ne méritons-nous pas la compassion pour ta disparition ?

S’il fallait restreindre un enterrement au nombre d’hommes vraiment important pour le défunt et réciproquement, une dizaine de personnes tout au plus formerait le cortège. Qu’un enterrement soit un moment solennel et de recueil où chacun se retrouve avec les autres pour partager leur tristesse, cela est d’histoire, mais c’est aussi l’occasion d’un jeu de théâtre où quelques-uns se montrent comme pour rappeler que la vie continue et qu’en comparaison la mort fait pâle figure face à l’énergique ambition du vivant. Il arrive qu’on se réjouisse secrètement de l’héritage financier que nous laissera le mort et que l’on dilapidera plus rapidement qu’il n’a été amassé. Même dans la mort l’on peut trouver du réconfort.

Plus nous avançons dans la vie, et plus nous nous préparons à la tristesse. On anticipe la mort prochaine de nos proches, évitant ainsi d’être débordé par l’émotion le jour où cela se produit. Petite dose par petite dose, comme un corps s’habituant au poison, l’esprit anticipe la séparation définitive. Aussi la douleur se fait-elle moins intense et on la surmonte avec moins de difficulté. Il arrive néanmoins que l’émotion ne colle point à l’image traditionnelle et qu’elle agisse avec décalage. Supposez que j’apprenne la mort d’un être cher, d’un homme qui m’a élevé avec tendresse, et que j’ai pu prévoir ce moment, comment est-il possible que le jour où l’on m’appelle pour m’annoncer la triste nouvelle, comment est-il possible que je ne me ressente point abattu ? Je suis triste, dirai-je, mais seulement d’esprit, mon corps, lui, n’éprouve pas le besoin de pleurer, et malgré le temps qui passe, malgré les souvenirs qui reviennent, si l’idée de tristesse reste attachée à mon esprit, mon corps, lui, ne se sent ni plus ni moins triste, comme accoutumé du fait que la mort est et sera encore. Il y a trop de larmes à verser pour les hommes qui n’ont pas pu vivre plutôt que de s’assécher le larmier pour les hommes qui ont bien vécu et sont partis après avoir fait leur temps.

13/05/2019

Un commentaire sur “Sur l’hypocrisie des enterrements.

  1. Enfin un discours sensé sur la mort, je n’ai jamais compris cela, adulé un homme mort qui était pourri de son vivant… en faire un hommage et le décrivant comme un homme bien, comme si mourir rendait les gens bon… (le corps rendrait plus du jambon que du gens bon lool)

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