Des sentiments au jugement

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Madison, La foule

Il arrive que nous nous retrouvions affectés par des objets ou des personnes du seul fait de leur ressemblance avec un objet ou une personne que nous avons coutume de côtoyer. Dans ces cas là nous sommes poussés à juger à l’emporte-pièce et en toute ignorance de cause. Si un individu que nous rencontrons a quelques similitudes physiques ou mimiques avec un individu que l’on connaît déjà et pour qui l’on éprouve de l’antipathie, nous serons portés instinctivement à attribuer les mêmes maux à cette nouvelle rencontre que les maux que l’on attribue à l’objet de notre détestation, même si cette personne ne nous a causé aucun tort de par sa nouveauté, et ce jusqu’au moment où on apprendra réellement à la connaître en la côtoyant à son tour et donc en mesure de juger avec raison. A même trait physique ne correspond pas même trait de caractère, et c’est l’ignorance qui guide ici nos sentiments. Dans un tout autre domaine mais exactement de la même manière, si la bande-annonce d’un film a quelques structures communes avec un autre film que nous avons aimé ou détesté, il arrivera que nous nous abstenions d’aller voir ce film croyant deviner ce qu’on y trouvera, passant parfois à côté d’une bonne surprise et d’un instant agréable comme, dans le cas contraire, contraint de supporter une séance décevante.

 L’emportement de notre jugement est l’effet de notre imagination, nous projetons sur une situation nouvelle un affect que nous avons rencontré par le passé dans des circonstances similaires. La véritable cause de notre sentiment premier était certes réelle, mais elle est passée et n’a plus lieu d’être lors de notre nouvelle rencontre. Or, c’est pourtant vers elle que nous renvoie l’imagination pour juger et analyser le présent. C’est une partie de ce que l’on appelle l’expérience. Certains parleront de « catégorisation » pour nommer cette sorte de jugement rapide, s’empressant par la même occasion de le dénoncer avec véhémence mais sans jamais s’apercevoir qu’ils sont les premiers à classer des évènements dans des cases peu malléables, contraint par le peu de souplesse dont est dotée leur faculté de juger. Ce qui, en nous, nous détermine à juger suivant l’expérience est ce que l’on appelle l’instinct de survie, c’est-à-dire ce qui, en nous, nous pousse à nous assurer de la stabilité d’une situation. C’est aussi une marque de l’intelligence en ce qu’il s’agit de faire des liens et de dénouer des nœuds. En effet, l’essentiel n’est pas de dénoncer l’empressement d’un jugement catégorique, mais bien de souligner la réflexion que pourra porter ce jugement sur son propre mouvement, en d’autres termes, son ouverture pour accepter le réel, c’est-à-dire pour intégrer le présent et la possibilité que les éléments qui constituent ses souvenirs ne puissent pas toujours s’y appliquer comme un calque sur un dessin. Néanmoins, et c’est là une autre question que je relève seulement, plus les causes sont semblables et plus les effets ont de ressemblances. Cela est valable pour toute loi naturelle, même quand il s’agit des actions des hommes.

 Il est ardu de ne point juger d’après nos sentiments. Quand bien même nous comprenons la cause de notre mépris ou la cause de ce qui anime notre haine, il arrive des fois où nous n’ajusterons pas pour autant notre jugement ni n’étoufferons notre passion. C’est bien la preuve que nous jugeons davantage avec notre ventre qu’avec notre tête et que l’esprit est peu de chose face aux forces du corps. Et c’est aussi pourquoi les thérapies psychanalytiques sont des pertes de temps qui ne guérissent pas beaucoup plus que ne guérissent les prières. Savoir pourquoi on est triste n’est pas plus un remède que de connaitre la cause de notre cancer. Le remède est dans l’action et les soins que l’on porte au corps et non point dans nos souvenirs.

 C’est l’action de prendre sa distance qui apaise. Comme une petite douleur suite à un contact durant une partie de foot, il suffit de continuer à jouer pour que la douleur s’estompe. A une époque où l’on chante la libération des passions et le laisser-aller des émotions, comportement de poète, je crois plutôt en la domination de son instinct par la force de la raison et de l’étude. Seule la connaissance libère et soulage des tourments en ce qu’elle a ceci d’être neutre par essence et de ne point s’entraver de passions. Attention, je ne dis pas seulement connaitre, mais bien l’effort vers la connaissance, c’est-à-dire l’action de rationaliser un phénomène et de prendre une distance affective avec l’objet d’étude.

 Notez pour finir que devenir homme, devenir adulte, c’est savoir se déraciner des entraves animales qui nous gouvernent. Nous ne sommes point aidés au XXIe siècle par l’environnement social et économique qui a fait de l’émotion son arme majeur de vente, émotion du spectacle, émotion de la vie, un monde où tout est bon pour atteindre les sentiments des individus et leur susciter l’envie de consommer. La publicité est l’illustration même de mon propos. La société de consommation offre un climat favorable à la pulsion d’achat, c’est-à-dire qu’elle sollicite davantage l’animal que l’humain, ce qui, outre les problèmes écologiques biens connus qu’elle entraine, est un problème en soi pour qui est attaché à la liberté et à la démocratie, car la démocratie est le seul régime politique qui entend garantir la liberté de tous, mais elle est aussi le seul régime politique qui a besoin d’une majorité de têtes sur une minorité de ventres pour fonctionner authentiquement et sans l’illusion des jeux de pouvoir.  

08/05/2019

2 commentaires sur “Des sentiments au jugement

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