Sur l’argument de l’ignorance

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Spinoza nécessite d’être suivi pas à pas. Cependant le lecteur attentif trouvera que tout y est déjà, ou presque, de la différence entre le phénomène et la chose-en-soi théorisée par Kant, de l’aveugle volonté qui fait le monde de Schopenhauer, à l’ordre et au désordre de la nature évoqués par Bergson, etc.

Le principal obstacle à la connaissance, écrit Spinoza, vient essentiellement de ce que l’homme est porté naturellement à croire que toutes les choses naturelles agissent en vue d’une fin de la même manière que lui, ou qu’un Dieu a disposé les choses de la nature afin de servir l’homme, et l’homme pour recevoir un culte, idée que la modernité résumera sous le concept d’anthropocentrisme.

Seulement si Dieu agit en vue d’une fin (la création du monde), cela signifie qu’il désirait nécessairement quelque chose dont il était privé, ce qui est absurde suivant la logique théologienne d’un Dieu parfait et infini. De plus, pourquoi un créateur parfait éprouverait-il l’envie de recevoir les prières en provenance de sa création, quel manque narcissique aurait-il eu besoin de combler ? Dieu ne peut être privé des choses qu’il crée, plus encore, si Dieu n’avait pas créé le monde le plus parfaitement possible, cela signifierait qu’il existerait une quelconque force obscure extérieure à Dieu qui s’opposerait à la volonté Divine, anéantissant par là la perfection et la toute-puissance de Dieu.

Pour parer à la contradiction, les théologiens ont inventé une nouvelle forme d’argumentation, « la réduction à l’ignorance », qui se traduit par cette formule chamanique et mystérieuse : « les voies du Seigneur sont impénétrables ». Cela montre une chose, l’impossibilité qu’ont les religieux pour argumenter en profondeur et défendre leurs doctrines théologiques afin d’assumer l’absurdité des contradictions que font émerger les esprits fins. En outre, les cervelles obtuses, ignorant les vraies causes dans la nature, auront toujours le besoin de retrouver la volonté de Dieu derrière chaque effet, ne pouvant accepter la rencontre hasardeuse des circonstances ou de comprendre les mécanismes de la nécessité et du déterminisme. Cette manière de procéder n’est pas si différente des religions païennes qui voyaient un être divin (muses, naïade, dryade, démons) derrière chaque arbre, chaque ruisseau, et chaque action humaine, quand les chrétiens y verront l’action d’un seul et unique Dieu. Si par exemple, nous dit Spinoza, une pierre venait à tomber sur la tête de quelqu’un et à le tuer, ils argumenteront toujours de manière à refuser le concours des circonstances pour retrouver la volonté de Dieu. Pourquoi la pierre est-elle tombée sur cet homme demanderont-ils ? Et si vous répondez que l’homme passait ici pour aller voir un ami et qu’au même moment le vent se mettait à souffler, ils vous demanderont pourquoi le vent se mettait à souffler à cet instant précis où l’homme passait et pourquoi voulait-il aller voir cet ami-ci ? Si vous répondez que le vent se levait parce que l’anticyclone avait faibli la veille suite à une augmentation de l’air chaud au-dessus de la mer et que cette dernière s’était agitée, ils vous demanderont le pourquoi cet air chaud, de cette agitation, à ce moment-là, etc. Ils ne cesseront de vous interroger sur les causes des causes jusqu’à retrouver une décision de Dieu, objectif qu’ils voulaient atteindre dès le départ et non point qu’ils auraient découvert à travers leur recherche. Mais enfin, avoir besoin de réunir autant de circonstances pour faire tomber une pierre sur la tête d’un homme, c’est aimer se complexifier la vie quand il suffirait juste de vouloir sa mort pour arriver à ses fins.

Aussi, longtemps fut considéré comme impie, hérétique ou sorcier, celui qui s’attardait à retrouver la vraie cause des choses, car les religieux savent qu’une fois l’ignorance détruite par la découverte et le savoir, c’est au tour de l’étonnement de s’évanouir, l’étonnement, « leur unique moyen d’argumenter et de conserver leur autorité ».

L’étonnement est par ailleurs à la source de la recherche et de la science. Mais qu’elle ne fut pas mon étonnement quand, dans mes premières années d’enseignement, alors que j’attribuais à la jeunesse un étonnement et un questionnement naturel, vif et spontané face au monde, je rencontrais de nombreux enfants pour me répondre « Dieu », sans sourcilier et très sûr d’eux, quand je leur soumettais les questions de l’origine du monde et des hommes. J’avais pour souvenir que l’âge de l’école était l’âge de l’interrogation à foison, de l’émerveillement devant la découverte, de la remise en cause facile de son savoir, du bourgeonnement des idées et d’une ouverture d’esprit souple et plein d’aisance, mais je déchantais lorsque je me retrouvai devant des élèves pour qui les choses allaient de soi en répondant naturellement et convaincus : « Dieu ! ».

19/04/2019

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