Sur un lit de cendre

 

 

Le grand-père gémissait pris par la douleur. Sa peau violacée était sèche par dessus des veines si arides que l’on ne pouvait plus les perfuser. Le tout reposait directement sur la moelle des os. Il ne restait pas un morceau de chair pour venir garnir le repas des vautours.

« Ahhhh non de Dieu, m’emmerdez pas avec vos conneries, » murmura t’il à bout de souffle, se retournant dans son lit pour trouver une position où le fin drap du lit cesserait de le bruler. Il s’adressait à sa famille venue rendre visite au mourant.

« Bon, on vous laisse papi, le prévint-on, on reviendra demain  » et après un bref échange de baisers, la chambrée se retira. Il ne resta plus debout au pied du lit un jeune homme de vingt à peine passée. Il semblait hésitant, le visage pale, les joues creusées par la fatigue. Voulant alléger son cœur il prit son courage à deux mains et ravala sa fierté pour se dévoiler à cet homme qui durant toute sa vie ne semblait pas être s’encombré de sentiments. Même dans son lit de cendre, plus faible qu’un enfant tout juste né, il en imposait.

« Tu sais papi, je voulais te dire, quoi qu’il arrive, que tu avais été un super grand père pour nous tous et que tous on t’aime. »

L’homme allongé dans le lit cessa de gémir, fixant son petit fils du regard. Il répondit, d’une voix faible, mais comme si cela fut évident: « Je sais bien p’tit père« .

Après un court silence où les regards ne se quittèrent pas, il s’assit péniblement sur son lit, effort de toute une vie pour braver souffrance et absence de force. Il regarda par la fenêtre, un ciel gris surplombant le parking rempli de pots d’échappements. Il ne tremblait plus, paraissant soudainement paisible et songeur. A quoi pensait-il ?

« Moi qui ai passé toute ma vie à la campagne, dans les bois et les prairies, à siffler avec les rossignoles, à enlacer les filles dans les chemins creux, au bord des ruisseaux ou entre les collines, c’est quand même malheureux mourir dans un endroit pareil. J’aurai mérité un grand bûché plutôt que quatre planches fumeuses qui ne partiront même pas en fumée dans un incinérateur de zone industrielle. Mais enfin, c’est comme ca, c’est dans l’ordre des choses.

Ecoute donc. Riche ou pauvre, ont finis tous où j’en suis. Un cadavre en sursit. Mais je peux regarder derrière moi, et j’ai deux fiertés qui font que je peux partir l’âme tranquille. Mes enfants, mes petits enfants, et le fait que j’ai toujours été droit dans mes bottes, droit avec moi-même. Il y a pas de temps à perdre avec ses bêtises de bonnes femmes mon gars, profite de ta vie, elle est bien trop précieuse. Suis mes conseils, évite les hommes à problèmes, suis tes désirs, réalise tes passions, et discipline-toi. La discipline est une clé, la clé du bien être, la clé de la réussite. Attaque chaque problème que tu rencontres par le bout le plus simple, ne fais qu’une chose à la fois, et apprends à te mettre des limites, limites aux travails, limites aux histoires d’amours qui ne mènent nul part, limites aux amis qui toujours réclament ton aide mais jamais ne te donne la leur. Souviens-toi que tu es le seul maitre de ta vie, que personne ne vivra à ta place et que personne ne mourra à ta place. Prends soins de la mère de tes enfants, prends soins de tes enfants, c’est tout ce qui comptera.

J’ai aimé plusieurs femmes dans ma vie, il y en avait avant ta grand-mère, il y en a eu pendant ta grand-mère, et il y en a eu après ta grand-mère, mais c’est pourtant elle la femme de ma vie. J’ai toujours veillé sur elle, sur son bien être, jusqu’au jour de sa mort. J’ai toujours respecté la mère de mes enfants du plus profond de mon cœur. On ne rattrape pas le mal que l’on cause. C’est irrattrapable, alors il faut vivre avec, tourner la page et passer à autre chose ».

L’homme posa la tête sur son oreiller, les yeux plissés, la bouche ouverte et de la peine sur les lèvres.

« Je vais te laisser te reposer papi, je reviendrai demain ». Il posa un baiser sur le front du grand-père qui ne lâcha pas son garçon du regard. Au moment de refermer la porte,  le mourant  leva un point en l’air, comme pour dire « au revoir, et ne baisse jamais les bras, la vie roule ».

19/10/2018

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