Le « Mal de vivre »

m067704_0000721_pPANNINI Giovanni Paolo, Le Colisée et l’Arc de Constantin.

La procession avance, déjà les ombres sont fatiguées de porter le poids des larmes, et le chagrin asséché, peine à couler, comme ce grand fleuve au soleil. Les morts flottent sur un torrent humain, et le temps, oh le temps, pas un regard en arrière. Nos songes se brisent sur les bordures du réel, comme l’écume sur le roc, nulle place pour le bohème, son monde est un voile, ses rêves des chimères.

Contre la tristesse, il faut lutter, la fatalité n’a jamais changé le monde. S’obliger à penser le bien, remède que conseillait Descartes. Encore faut-il être en mesure de s’obliger. Je lis ici et là, chez les plus grands, que le bonheur ne dépend que de nous. Oh diable la vie facile, chante Virgile, arrangeons-nous de ce qui est, et si l’on peut s’en réjouir, c’est encore mieux. Il est plus difficile et beau de vivre que de mourir. Le bonheur n’est pas dans les choses, mais le mal de vivre, tu l’as dans la peau, ou tu ne l’as pas.

Les petits problèmes ne sont jamais résolus car nous ne voulons pas les résoudre. Nous avons ce besoin de rendre sérieux ce qui est futile, d’accorder de l’importance aux vétilles, et de penser notre vie exceptionnelle dans une époque d’exception. Nous donnons un sens à ce qui en est dépourvu. Mais rien d’inhabituel, tout est déjà dit :

« Quand on leur parle des peuples qui ont l’art de faire des bâtiments superbes, des meubles d’or et d’argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des instruments dont l’harmonie charme, ils répondent en ces termes : « Ces peuples sont bien malheureux d’avoir employé tant de travail et d’industrie à se corrompre eux-mêmes! Ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés, de vouloir l’acquérir par l’injustice et par la violence. Peut-on nommer bien, un superflu qui ne sert qu’à rendre les hommes mauvais? Les hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous ? Vivent-ils plus longtemps? Sont-ils plus unis entre eux? Mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l’ambition, par la crainte, par l’avarice, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu’ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur. […] Quoi! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels, sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée ? La vie est si courte! et il semble qu’elle leur paraisse trop longue! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres, et pour se rendre mutuellement malheureux ?  » »;

Fénelon, 1699

02/02/2016

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