Günther Anders

Anders

(1902-1992)

Pourquoi Günther Anders ? Le philosophe d’origine allemande présente plusieurs intérêts pour philosopher à partir du XXe siècle. Très proche des théories de l’École de Francfort d’Adorno et d’Horkheimer, le jeune Anders eut pour maître de thèse le père de la phénoménologie, Edmund Husserl, mais surtout, comme tous les étudiants de Marbourg, futurs exilés aux Etats-Unis, (dont Hans Jonas ou Hannah Arendt qui fut sa première femme), Günther Stern de son vrai nom fut fasciné par le charme charismatique de Martin Heidegger. Au carrefour entre Heidegger et la théorie critique (bien qu’idéologiquement plus proche de la seconde), Anders n’est catégorisable ni comme heideggérien dont l’influence philosophique se fait nettement ressentir, ni comme membre de l’École de Francfort avec qui il partage un bon nombre d’idées.

Cette hybridation entre ces deux immenses branches de la philosophie du XXe au sein d’un même auteur fait de Günther Anders un philosophe atypique. Il pense la modernité à partir d’un solide fondement philosophique qu’il ne faut pas négliger quand on s’attaque à son œuvre. Car ce qui nous déroute chez lui de prime abord, ce sont les objets de sa philosophie. Anders produit une véritable réflexion sur des sujets délaissés par la philosophie et souvent récupérés par d’autres disciplines, je pense ici à son approche philosophique de la télévision. Mais ses véritables interrogations philosophiques sont essentiellement tournées vers les conditions qui ont rendu possible l’extinction des Juifs et la création de l’arme atomique, de l’avant et de l’après. Il voit dans la bombe nucléaire un fait absolument nouveau pour la philosophie, un fait dont la discipline doit immédiatement se saisir. Si Hiroshima devance Auschwitz dans le travail du philosophe, c’est parce qu’elle marque un tournant dans l’histoire de l’humanité. En effet, pour la toute première fois, la question de l’anéantissement total de toute vie sur Terre, et en un éclair, est technologiquement pensable. L’Apocalypse n’est plus une simple expérience de pensée, sa possibilité est effective.

Avec Anders, le fait historique « bombe nucléaire » est un fait si brutal qu’il entre dans la catégorie des concepts philosophiques, de la même manière que Napoléon incarna le Weltgeist après son passage à Iéna. Mais dans quelle mesure un évènement historique peut-il se doter d’une telle force qu’il en devient un concept ? Nous avons là un problème à part entière qui engage le besoin d’interroger l’exercice philosophique lui-même. Anders décrit sa philosophie comme une « philosophie de l’occasion », c’est-à-dire « une façon de philosopher qui prend pour objet la situation actuelle […] des fragments caractéristiques de notre monde actuel, mais pas seulement pour objet, puisque le caractère opaque et inquiétant de ces fragments est précisément ce qui éveille cette façon de philosopher ». La situation est devenue trop urgente, le philosophe se doit d’agir, de dénoncer, de prévenir. Philosopher aujourd’hui, c’est refuser d’adhérer, c’est se méfier et ne pas abdiquer facilement devant ce qui semble aller de soi. La philosophe se doit d’interroger ce qui va de soi, ce qui est banalisé et qui coule de source. Anders correspond à cette définition parce que pour lui, le philosophe n’est plus seulement un homme de la théorie, il est un homme d’action, un être humain capable d’engager son existence, surtout quand il en va de l’avenir de l’humanité. Il ne suffit plus d’écrire et d’interpréter des textes, il faut agir. Günther Anders est à la lettre ce que Nietzche nomme, dans Schopenhauer éducateur, un philosophe.

Comme l’époque devient l’objet de la philosophie, l’unité de l’œuvre d’Anders n’est pas à rechercher dans un système philosophique préétabli auquel on pourrait greffer après coup des données empiriques. Inversement, si système il y a, c’est une « systématicité après coup »formée par la cohérence des données empiriques collectées. Comment expliquer le totalitarisme, comment expliquer l’« aveuglement apocalyptique » (question concernant autant le domaine du nucléaire que la catastrophe écologique) ? Il se dégage de l’ensemble de son œuvre une thèse fondamentale pour comprendre hier et aujourd’hui, thèse que l’on peut formuler ainsi : « l’humanité est dépassée par sa puissance technique ».

Conseil lecture: évidemment son œuvre la plus fameuse, L’obsolescence de l’homme, tomes 1 et 2. Mais nous conseillerons également Visite dans l’Hadès, ouvrage riche en émotion. 

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