Le ciel

Alain écrit qu’il ne sert à rien de s’occuper des choses du ciel, puisque nous n’y pouvons rien changer. Nous n’avons qu’à nous occuper de nos humeurs, et changer ainsi l’humeur du monde, car l’humeur se redresse. Aussi faut-il regarder ses humeurs de loin et ne point y accorder trop d’importance ; l’indifférence est le remède. Hélas, cent ans d’industrie le contredisent, car nous avons réussi à changer le ciel, et le ciel nous changera.

Camille

Sur la maladie et la liberté

Organiste: Excalibur. Le Dragon mystique

L’homme occupé trouve peu le temps pour la maladie, souligne Socrate dans le livre III de la République, il n’a pas le loisir d’être malade. Il craint les diètes et les soins imposés par les médecins et ira jusqu’à préférer la mort plutôt que de négliger son travail pour cause de soin.

La cité platonicienne a très peu besoin de médecins ou de juges, car dans l’harmonie établie par Socrate, la cité, comme ses citoyens, est harmonieuse, heureuse, et suffisamment de bonne condition pour ne point à avoir tomber malade à outrance. L’offre médicale appelle la demande, et l’on vit d’être malade.

C’est que certains maux sont tout d’esprit. L’on croise des femmes et des hommes qui passent leur journée à se soigner et qui n’en demeure pas moins encore et encore malade. Ils consultent milles spécialistes, milles experts : des dentistes, des pédiatres, des kinés, des ostéos, des généralistes, des podologues, des acuponcteurs, et font leur marché dans les pharmacies, mais continuent pourtant à se plaindre d’un mal qui les ronge de l’intérieur et les tourmentes au quotidien jusqu’à étendre ce mal sur leur propre famille. Ne devraient-ils pas plutôt s’interroger sur l’efficacité de leur consultation, pour ne pas dire sur l’origine de leur maladie ? A l’inverse, les bonnes conditions, biens dans leur tête, sportives, intelligentes, n’éprouvent guère le besoin de passer leur temps au chevet des médecins, car ils n’ont pas le loisir d’être malade, pour reprendre cette belle formule de Socrate. Et l’on en revient sans cesse à la question de l’harmonie : Mens sana in corpore sano.  

Les grecs n’accordaient pas autant d’importance à la vie que les contemporains. Hegel en fera une dialectique, celle du maitre et de l’esclave. L’esclave s’enchaine car il craint la mort, quand l’homme libre est libre car il apprivoise l’idée de mourir. Mourir fait parti du jeu de la vie, et pour tout homme de raison, il existe des valeurs de la plus haute importance, telle la liberté.

La liberté, n’est-ce pas d’ailleurs ce que l’on commémore plusieurs fois par an durant les grandes fêtes nationales ? Tout l’esprit de la nation s’unit en mémoire de ces hommes et de ces femmes qui ont considéré que la vie, leur vie, avait une importance moindre au regard de la liberté. Ils ont accepté de pouvoir mourir avant l’heure, et ce dans le but de permettre à leurs enfants et leurs petits enfants de vivre librement. C’est un esprit largement oublié malgré les nombreuses commémorations, car nous avons fait de notre vie l’essentiel du monde. Les hommes de tout temps ont compris que l’on vit d’abord pour les autres, et voilà que l’homme moderne, en moins de cent ans existence, a cru que le monde s’arrêtait après lui et s’est efforcé de prendre ses désirs pour la réalité.

Hé quoi ! me direz-vous, n’y a-t-il pas un virus mortel qui sévit de par le monde ? Ce à quoi je répondrai que ce n’est pas le virus qui est mortel, mais la vieillesse. On ne meurt pas de ce virus, ou très peu. L’écrasante majorité en guérit d’elle-même. De plus, ceux qui en meurent, pour l’essentiel, sont des gens déjà proches de la mort. Si le virus était létal, alors la proportion de jeune et de personnes âgées victimes seraient la même, ce qui n’est pas les cas pour qui sait lire un tableau. Aussi, on ne meurt pas d’abord de ce virus, mais on meurt de vieillesse. Le virus, lui, n’est que l’expression d’un corps déjà usé qui a fait son temps, un corps vieux, un corps qui par sa longévité montre qu’il a su profiter de la vie, de cette même vie dont certains seraient prêt à en confisquer une part à leurs propres petits enfants pour prolonger leur existence de quelques années, au lieu de penser comme un Grec, qu’à un certain âge, quelques années de plus ou de moins ne valent pas une seconde de nos vingt ans.

Le temps

Nous pouvons ajouter: prêts a sacrifier autrui pour quelques miettes de vie.

« Les hommes reçoivent avec avidité des pensions, des allocations et leur consacrent leur peine, leur application, leurs soins; mais personne n’estime le temps. On en use sans réserve comme s’il ne coûtait rien. Et pour tant, ces mêmes gens, vois-les, s’ils sont malades, si le danger d’une issue fatale se rapproche, vois-les aux genoux des médecins; s’ils redoutent la peine capitale, vois-les tout prêts à dépenser tout leur avoir pour vivre »

Sénèque.

Annonce : Pas de nouvelle bonne nouvelle

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication prochaine d’un petit recueil de trois nouvelles aux éditions Le Lys Bleu. L’ouvrage sera bientôt disponible sur le site de l’éditeur* (ci-joint), sur les plateformes traditionnelles, (FNAC, etc.) ou à commander en librairie.

Ce n’est ni du Balzac, ni du J.K Rowling, mais j’espère qu’il saura susciter votre curiosité et caresser votre sensibilité.

Bonne lecture

Camille

Au nom d’ma mère – Le Lys Bleu Éditions (lysbleueditions.com)

*5% de remise avec le code LLB5

Sur l’âme en peine.

Il nous faut admettre que, dans un moment de tristesse, les malheurs qui se succèdent n’ont pas nécessairement de lien de causalité, où si lien il y a, ce n’est pas entre eux en tant que fatalité, mais par nous, en tant que l’on porte un regard biaisé sur tout ce qui nous arrive.

Nous sommes obnubilés par notre chagrin, et nous voudrions que le monde se penche vers nous et nous disent « nous vous comprenons, nous allons vous aider ». Mais alors que l’on vit notre malheur comme un drame digne de l’attention de tous, chacun continue de vivre avec ses propres soucis, et l’inconnu qui vous regarde dans la rue vous parler à vous-même en quête de solutions, il vous regarde comme un fou que l’on aurait libéré de l’asile. Il pourrait parfaitement comprendre vos états d’âmes, vous sauriez les expliquer, il saurait vous rassurer, mais il ne les partagerait pas, vous isolant encore plus dans la déraison qui vous consume.

Déraison ? Ce n’est pas que l’on déraisonne. Au contraire, les pensées carburent, et l’on envisage le plus large panel de possibilité. Mais toute cette pensée est conduite par le sentiment, par la peur du deuil, de l’échec, de la solitude, et par l’espoir qu’il pourrait en être autrement. Cela pousse, cela fait agir, mais cela fait souffrir.  

L’on devient superstitieux à force d’être triste, on interprète chaque signe comme porteur de sens, comme s’il s’adressait à nous et essayait de nous dire quelque-chose, par exemple, comment agir. « Fait ceci, et crois que cela se produira ». C’est une pensée magique qui n’a de magique que son désespoir. On repense à nos actions passées, aux actes immoraux que l’on a accomplis, et l’on se demande si notre tristesse première n’est pas la conséquence d’une mauvaise phrase, d’un mauvais geste, comme si tout chez nous répondait à la volonté de quelqu’un de malicieux qui prétendrait vous mettre à l’épreuve pour vous rendre meilleur. Il n’y a que le diable pour aimer ça.

Je ne vois guère d’amélioration à souffrir dix années d’une vie, il n’est pas vrai que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. On peut supporter bien des états sans que rien ne change, ni en bien, ni en mal. Mais dès que l’on entend une voix pour nous raisonner, dès que l’on essaye d’objectiver notre peine, celle qui nous tiraille et nous entraine à danser une valse macabre, alors on détache l’effet de la cause. Les choses arrivent, et rien de ce qu’elles font n’est voulu. Le sort s’acharne par hasard, pourrait-on dire, non par la faute du destin, mais bien souvent, par la faute des hommes eux-mêmes et de leur nature. Et comprenez, non pas seulement l’individu, mais de l’humain tout entier vivant son rêve au détriment du réel.

Il faut être fou pour préférer l’intelligence au bonheur, où avoir supporté bien des souffrances que j’ignore.  

20/02/2021

Bertrand Russell, extrait sur la liberté en science.

Bertrand Russel, 1962 (Toute illusion à l’actualité est fortuite).

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Journaliste : Vous croyez à un déclin de la liberté dans la culture et dans les sciences ?

B. R : Oui, c’est presque inévitable. Non pas tellement dans le domaine des arts, mais dans le domaine des sciences, certainement. […] L’équipement scientifique est hors prix. Il n’y a plus de Galilée en possession de son propre télescope. On ne peut pas se fabriquer son télescope tout seul.

Journaliste : Les savants d’aujourd’hui ont tout de même un avantage incontestable. Ils peuvent aller de l’avant sans craindre, comme les découvreurs du temps jadis, d’avoir la tête coupée.

B. R : Je n’en suis pas si sûr. En général, on ne leur coupe plus la tête, mais s’ils ne répandent pas un parfum d’orthodoxie politique, et cela arrive, on leur refuse l’accès aux indispensables laboratoires.

Journaliste : Mais la liberté des sciences et de la culture a-t-elle jamais existé ?

B. R : Non, je ne crois pas. Jamais. Les gens qui font des progrès, dans n’importe quelle direction, suscitent invariablement une opposition totale du public.

Journalise : Avez-vous des exemples ?

B. R : Copernic, Galilée. Ils se sont mis dans un beau pétrin avec leurs découvertes. Il y a Darwin, que les gens d’alors considéraient comme un innommable pervers. C’est ce qu’on pense de tout homme qui accomplit quelque progrès.

[…] Les gouvernements ont une prédiction pour les théories fumeuses et les appuient. L’opposition, c’est le lot des théories valides.

[…] Depuis les temps les plus reculés, nous voyons, chaque fois que l’humanité fait un grand pas en avant, qu’elle le doit à des individus ; et presque toujours, ces individus rencontrent une opposition farouche de la société.

Journaliste : La peur de l’opinion publique a-t-elle vraiment empêché beaucoup d’hommes de faire ce qui leur paraissait bon et raisonnable ?

B. R : Oui, et l’effet a pu en être profond. Surtout aux époques de fièvres, où l’hystérie collective s’en mêle. Affronter l’hystérie collective, c’est terrifiant. Bien des gens y renoncent, étant donné que c’est l’erreur qui finit par avoir le dessus.

[…] N’empêche que le savant d’aujourd’hui n’est pas toujours tranquille, parce qu’il lui arrive de découvrir des choses qui ne font pas l’affaire du gouvernement, et qui lui attirent de gros ennuis.  

[…] Voici un cas remarquable. La chose s’est passée en Amérique après la Première Guerre mondiale. Deux hommes, Sacco et Vanzetti, étaient accusés de meurtre. Les preuves étaient insuffisantes. Après leur condamnation, on chargea un comité d’examiner ces preuves. Le président de l’Université d’Harvard en faisait partie. Ils jugèrent les accusés coupables, et on les exécuta. Or, tous ceux qui ont examiné ces preuves avec impartialité ont été d’avis qu’elles ne justifiaient pas une condamnation.

[…] Les libertés, je crois, doivent s’accroître dans la sphère mentale. Et s’il convient qu’elles diminuent, ce doit être dans ce que j’appelle la sphère possessive.

Les voix d’autrefois

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R. Cornélius, 1839

Dans le secret du silence, j’aime écouter les gens parler, j’aime entendre ce que leur voix raconte de leur passé. Ils ont tout un monde dans la gorge, un monde qui vit encore. L’on peut cacher l’être par l’idée, mais l’on ne peut pas cacher qui l’on est par le timbre de son choix.

Chaque mot, chaque phrase, devrait être comme un cadeau à la langue. Il s’ensuit que les langues d’hier nous semblent plus belles encore. Entendre la voix nasillarde d’un homme dont on admirait l’œuvre, enregistrée sur un gramophone à ses débuts, nous rapproche de son humanité ; c’est entendre vivre les morts.

Remarquez comme nos ainés n’avaient pas seulement le sens de la phrase, l’épistolaire facile, mais qu’ils avaient aussi le parler aisé. Une lettre de concierge du XX siècle serait désormais un prix littéraire. Les accents d’autrefois sont des accents rares. La banalité des voix du quartier, de par leur rareté, conservées dans la pellicule de cire, est aujourd’hui un précieux trésor qui nous plonge les oreilles en arrière.

L’esprit cultivé se reconnait par le sens de ses métaphores. Les mots y tombent d’un naturel d’automne, il n’en dit point trop assez, juste ce qu’il faut, avec un doute sur lui-même, pour que l’idée concorde avec la phrase comme un funambule sur son câble.

Je me surprends aux terrasses des cafés à écouter parler les gens. C’est là tout un spectacle. On se plonge dans des vies qui ne nous appartiennent pas, et l’on y découvre de tout, en une après-midi à siroter son verre, de tous les accents, de toutes les vies. On se captive d’un rien, d’une course, d’un jour de solde, d’un diplôme du petit fils, de la maladie, de la mort ; les absents ont toujours torts.

Puis arrive une famille, une bande d’amis, deux amants, un panier d’histoires. Mais au lieu d’écouter leur palabre, je n’entends plus rien. Si certains silences sont significatifs, profonds, chargés de sens, d’autres n’ont d’intérêt que leur présence. Les gens parlent trop, pourtant ici, je ne vois plus que le reflet blanc des écrans sur des visages livides. Je ne déchiffre pas la langue du pouce. Ne pouvant plus ressentir les conversations des autres, je pense à ces créatures de science-fiction. On se trompe sur bien des idées quand il s’agit de penser l’avenir. Un zombi n’est pas une créature pullulante et prête à vous dévorer sans aucune autre raison que de vous engloutir dans sa masse écervelée parce que vous n’êtes pas comme elle. Le vrai zombi est plus terrifiant encore, il ne cherche pas à vous manger, il vous ignore comme il ignore le monde.  

Je me conforte avec le chien du voisin. Il me fixe, les yeux hauts, une sorte de supplice dans ce regard qui pose l’éternelle question : « vas-tu manger ton sucre ? » Nous voilà ami, juste le temps qu’il se lèche les babines.   

01/02/2021