Sur l’âme en peine.

Il nous faut admettre que, dans un moment de tristesse, les malheurs qui se succèdent n’ont pas nécessairement de lien de causalité, où si lien il y a, ce n’est pas entre eux en tant que fatalité, mais par nous, en tant que l’on porte un regard biaisé sur tout ce qui nous arrive.

Nous sommes obnubilés par notre chagrin, et nous voudrions que le monde se penche vers nous et nous disent « nous vous comprenons, nous allons vous aider ». Mais alors que l’on vit notre malheur comme un drame digne de l’attention de tous, chacun continue de vivre avec ses propres soucis, et l’inconnu qui vous regarde dans la rue vous parler à vous-même en quête de solutions, il vous regarde comme un fou que l’on aurait libéré de l’asile. Il pourrait parfaitement comprendre vos états d’âmes, vous sauriez les expliquer, il saurait vous rassurer, mais il ne les partagerait pas, vous isolant encore plus dans la déraison qui vous consume.

Déraison ? Ce n’est pas que l’on déraisonne. Au contraire, les pensées carburent, et l’on envisage le plus large panel de possibilité. Mais toute cette pensée est conduite par le sentiment, par la peur du deuil, de l’échec, de la solitude, et par l’espoir qu’il pourrait en être autrement. Cela pousse, cela fait agir, mais cela fait souffrir.  

L’on devient superstitieux à force d’être triste, on interprète chaque signe comme porteur de sens, comme s’il s’adressait à nous et essayait de nous dire quelque-chose, par exemple, comment agir. « Fait ceci, et crois que cela se produira ». C’est une pensée magique qui n’a de magique que son désespoir. On repense à nos actions passées, aux actes immoraux que l’on a accomplis, et l’on se demande si notre tristesse première n’est pas la conséquence d’une mauvaise phrase, d’un mauvais geste, comme si tout chez nous répondait à la volonté de quelqu’un de malicieux qui prétendrait vous mettre à l’épreuve pour vous rendre meilleur. Il n’y a que le diable pour aimer ça.

Je ne vois guère d’amélioration à souffrir dix années d’une vie, il n’est pas vrai que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. On peut supporter bien des états sans que rien ne change, ni en bien, ni en mal. Mais dès que l’on entend une voix pour nous raisonner, dès que l’on essaye d’objectiver notre peine, celle qui nous tiraille et nous entraine à danser une valse macabre, alors on détache l’effet de la cause. Les choses arrivent, et rien de ce qu’elles font n’est voulu. Le sort s’acharne par hasard, pourrait-on dire, non par la faute du destin, mais bien souvent, par la faute des hommes eux-mêmes et de leur nature. Et comprenez, non pas seulement l’individu, mais de l’humain tout entier vivant son rêve au détriment du réel.

Il faut être fou pour préférer l’intelligence au bonheur, où avoir supporté bien des souffrances que j’ignore.  

20/02/2021

Bertrand Russell, extrait sur la liberté en science.

Bertrand Russel, 1962 (Toute illusion à l’actualité est fortuite).

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Journaliste : Vous croyez à un déclin de la liberté dans la culture et dans les sciences ?

B. R : Oui, c’est presque inévitable. Non pas tellement dans le domaine des arts, mais dans le domaine des sciences, certainement. […] L’équipement scientifique est hors prix. Il n’y a plus de Galilée en possession de son propre télescope. On ne peut pas se fabriquer son télescope tout seul.

Journaliste : Les savants d’aujourd’hui ont tout de même un avantage incontestable. Ils peuvent aller de l’avant sans craindre, comme les découvreurs du temps jadis, d’avoir la tête coupée.

B. R : Je n’en suis pas si sûr. En général, on ne leur coupe plus la tête, mais s’ils ne répandent pas un parfum d’orthodoxie politique, et cela arrive, on leur refuse l’accès aux indispensables laboratoires.

Journaliste : Mais la liberté des sciences et de la culture a-t-elle jamais existé ?

B. R : Non, je ne crois pas. Jamais. Les gens qui font des progrès, dans n’importe quelle direction, suscitent invariablement une opposition totale du public.

Journalise : Avez-vous des exemples ?

B. R : Copernic, Galilée. Ils se sont mis dans un beau pétrin avec leurs découvertes. Il y a Darwin, que les gens d’alors considéraient comme un innommable pervers. C’est ce qu’on pense de tout homme qui accomplit quelque progrès.

[…] Les gouvernements ont une prédiction pour les théories fumeuses et les appuient. L’opposition, c’est le lot des théories valides.

[…] Depuis les temps les plus reculés, nous voyons, chaque fois que l’humanité fait un grand pas en avant, qu’elle le doit à des individus ; et presque toujours, ces individus rencontrent une opposition farouche de la société.

Journaliste : La peur de l’opinion publique a-t-elle vraiment empêché beaucoup d’hommes de faire ce qui leur paraissait bon et raisonnable ?

B. R : Oui, et l’effet a pu en être profond. Surtout aux époques de fièvres, où l’hystérie collective s’en mêle. Affronter l’hystérie collective, c’est terrifiant. Bien des gens y renoncent, étant donné que c’est l’erreur qui finit par avoir le dessus.

[…] N’empêche que le savant d’aujourd’hui n’est pas toujours tranquille, parce qu’il lui arrive de découvrir des choses qui ne font pas l’affaire du gouvernement, et qui lui attirent de gros ennuis.  

[…] Voici un cas remarquable. La chose s’est passée en Amérique après la Première Guerre mondiale. Deux hommes, Sacco et Vanzetti, étaient accusés de meurtre. Les preuves étaient insuffisantes. Après leur condamnation, on chargea un comité d’examiner ces preuves. Le président de l’Université d’Harvard en faisait partie. Ils jugèrent les accusés coupables, et on les exécuta. Or, tous ceux qui ont examiné ces preuves avec impartialité ont été d’avis qu’elles ne justifiaient pas une condamnation.

[…] Les libertés, je crois, doivent s’accroître dans la sphère mentale. Et s’il convient qu’elles diminuent, ce doit être dans ce que j’appelle la sphère possessive.

Les voix d’autrefois

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R. Cornélius, 1839

Dans le secret du silence, j’aime écouter les gens parler, j’aime entendre ce que leur voix raconte de leur passé. Ils ont tout un monde dans la gorge, un monde qui vit encore. L’on peut cacher l’être par l’idée, mais l’on ne peut pas cacher qui l’on est par le timbre de son choix.

Chaque mot, chaque phrase, devrait être comme un cadeau à la langue. Il s’ensuit que les langues d’hier nous semblent plus belles encore. Entendre la voix nasillarde d’un homme dont on admirait l’œuvre, enregistrée sur un gramophone à ses débuts, nous rapproche de son humanité ; c’est entendre vivre les morts.

Remarquez comme nos ainés n’avaient pas seulement le sens de la phrase, l’épistolaire facile, mais qu’ils avaient aussi le parler aisé. Une lettre de concierge du XX siècle serait désormais un prix littéraire. Les accents d’autrefois sont des accents rares. La banalité des voix du quartier, de par leur rareté, conservées dans la pellicule de cire, est aujourd’hui un précieux trésor qui nous plonge les oreilles en arrière.

L’esprit cultivé se reconnait par le sens de ses métaphores. Les mots y tombent d’un naturel d’automne, il n’en dit point trop assez, juste ce qu’il faut, avec un doute sur lui-même, pour que l’idée concorde avec la phrase comme un funambule sur son câble.

Je me surprends aux terrasses des cafés à écouter parler les gens. C’est là tout un spectacle. On se plonge dans des vies qui ne nous appartiennent pas, et l’on y découvre de tout, en une après-midi à siroter son verre, de tous les accents, de toutes les vies. On se captive d’un rien, d’une course, d’un jour de solde, d’un diplôme du petit fils, de la maladie, de la mort ; les absents ont toujours torts.

Puis arrive une famille, une bande d’amis, deux amants, un panier d’histoires. Mais au lieu d’écouter leur palabre, je n’entends plus rien. Si certains silences sont significatifs, profonds, chargés de sens, d’autres n’ont d’intérêt que leur présence. Les gens parlent trop, pourtant ici, je ne vois plus que le reflet blanc des écrans sur des visages livides. Je ne déchiffre pas la langue du pouce. Ne pouvant plus ressentir les conversations des autres, je pense à ces créatures de science-fiction. On se trompe sur bien des idées quand il s’agit de penser l’avenir. Un zombi n’est pas une créature pullulante et prête à vous dévorer sans aucune autre raison que de vous engloutir dans sa masse écervelée parce que vous n’êtes pas comme elle. Le vrai zombi est plus terrifiant encore, il ne cherche pas à vous manger, il vous ignore comme il ignore le monde.  

Je me conforte avec le chien du voisin. Il me fixe, les yeux hauts, une sorte de supplice dans ce regard qui pose l’éternelle question : « vas-tu manger ton sucre ? » Nous voilà ami, juste le temps qu’il se lèche les babines.   

01/02/2021

Sur l’incertitude

L’homme de science apprend à limiter son discours à ce qui lui est connu, évitant autant qu’il lui est possible d’interpréter un phénomène à partir d’une intuition du coeur et non d’un point de vue de la raison.

En maintes occasions nous sortons du cadre théorique de nos connaissances pour émettre un jugement hypothétique, plus encore pour faire passer une connaissance fragile en assertion apodictique vraie et indubitable. Deux heures de formation sur un sujet, que ce soit dans la santé, dans l’éducation, dans le management, ou en physique des particules, ne suffisent pas à faire d’une connaissance une vérité, ni même ne garantit un savoir maitrisé qui nous autoriserait à le présenter comme tel.

La spéculation intellectuelle ne serait pas un mal si elle se bornait aux discours de comptoir et n’empiétaient pas sur des situations professionnelles ou sociales particulières, avec des effets pratiques, concrets, voir politiques et généralisés. Nous devrions apprendre à nous taire plutôt que d’énoncer un savoir que nous ne maitrisons pas, plus encore de présenter des interprétations de faits à partir de notre seule intuition du signe. Reconnaissons comme Socrate que nous ne savons pas tout, et que les hommes qui s’y connaissent dans un domaine n’ont pas un savoir plus grand que leur ignorance dans ce même domaine.  

Certains éprouve tant le besoin de se sentir utile qu’ils font professions de la tristesse, allant la chercher là-même où on ne la voit pas. Seulement, ni un homme triste, ni un enfant triste, n’ont besoin de se voir rappeler leur tristesse. A trop en parler, ils s’y enferment, quand ils ont besoins en vérité de s’assécher le cœur par une bonne bouffée d’air frais et de rayons de soleil.

Reconnaitre la tristesse en l’autre est ce que l’on nomme l’empathie, mais avoir de l’empathie n’est pas toujours une bonne chose, car c’est un défaut que de vouloir s’occuper d’autrui en le prenant par sa tristesse. Certains ont cette capacité à faire surgir des problèmes là où il n’y avait rien, ou si peu, que l’excès d’empathie se transforme en pataquès, c’est-à-dire que l’on fait des montages de vide avec du vent. Ce sont généralement les mêmes personnes qui, présentant comme une vérité une simple interprétation de leur part, aiment à souffler sur le spectre d’un feu avec l’espoir d’en faire un incendie bien réel, afin de pouvoir jouer au pompier bienfaiteur. Pourtant, les conducteurs les plus enclins à insulter les autres usagers de la chaussée ne sont pas nécessairement les meilleurs conducteurs. La voiture transforme son homme et révèle une part de sa personnalité.

C’est le défaut des gens bornés d’esprit que d’appliquer sans questionnement un savoir théorique à la pratique. Cela fonctionne dans de nombreux domaines, mais cela fonctionne mal dans les relations sociales, car l’homme est un nœud complexe qui accepte la contradiction. Les lois de l’esprit n’obéissent pas toujours au lois physiques.

Accepter la contradiction est le moteur même de la réflexion. C’est pourquoi l’esprit est toujours plus créatif qu’une machine au caractère autistique. Pour l’ordinateur, une chose ne peut que fonctionner, ou être dans l’erreur. Cette binarité est inscrite dans son essence même d’ordinateur, il ne supporte pas la contradiction, il n’en a pas les programmes pour, quand l’homme peut penser le blanc et le noir dans le même moment et agir en suivant le gris. C’est pourquoi, dit au passage, les mathématiques appartiennent à la partie la plus faible de l’esprit. On peut en confier la tâche à des machines qui résoudront ces problèmes avec une efficacité incomparablement supérieur à notre cervelle. Mais demandez à une machine d’écrire une histoire qui fasse sens, d’imaginer un tableau, une musique, ou de dialoguer sur l’existence, vous aurez un résultat propre mais tout aussi vide que sa capacité à comprendre qu’un sourire n’est pas nécessairement le signe de la joie. D’ailleurs, remarquez comme nombre de férus de mathématiques supportent très mal l’incertitudes. Ils sont comme rassurés par leurs théorèmes qui fonctionnent ou ne fonctionnent pas, sans admettre de zone de flou, de zone d’ombre, d’intermédiaire, précisément là-même où s’enracine l’intelligence de l’esprit philosophique.   

Presse, pression, presser

Marc Chagall, Vendeurs de journaux.

La presse comme l’ensemble des informations produites sur papiers, synonyme de journal, tient son nom de la machine qui imprime ces papiers, c’est-à-dire qui les met sous pression pour encrer l’image et les mots dans les fibres de la feuille. On reconnait aussi, dans le verbe presser, l’agitation qu’exprime le verbe se presser, c’est-à-dire courir, agir vite, se précipiter. La presse est donc non seulement ce qui presse, mais aussi ce qui court, autrement dit, ce qui met sous tension. La presse court après l’information, se dépêche de la vendre, car c’est là son moyen de subsistance. Mais son seul nom suffit à révéler ce qu’est la presse, c’est-à-dire, une machine à aplatir.

Le journaliste, l’homme qui travaille pour la presse, se doit de mettre à jour l’information, de révéler, de projeter la lumière sur un phénomène. Le bon journaliste fait confiance au jugement de son lecteur, c’est pourquoi il n’interprète pas, il se contente d’exposer. C’est une éthique professionnelle fort rare car difficile pour plusieurs raisons. En effet, non seulement la conformité avec l’ensemble de la presse contraint le journaliste à la surenchère, mais de plus, les capacités intellectuelles nécessaires pour abstraire le sujet que l’on présente de la passion qu’il provoque sont, qui plus est, peu commune, voire contradiction avec ce qui fait vivre la presse.

En effet, présenter une information, c’est déjà orienter l’opinion. Le journaliste juge que tel phénomène est plus intéressant que tel autre. Il lui donne donc la parole, et ce faisant, empêche l’autre d’exister. Or, le bon journaliste devrait s’abstenir de juger le phénomène selon qu’il est vendeur ou non, et le choisir selon l’ordre de ce qui semble essentiel pour renseigner le lecteur, c’est-à-dire lui donner des armes pour se construire une opinion utile dans le but de conduire sa vie avec sérénité. Il n’en est guère ainsi, car la presse, partisane, est surtout un outil de propagande. Elle serait idéale dans un monde raisonné avec la neutralité scientifique, c’est là une chimère.

Or, une fois un phénomène sélectionné, c’est-à-dire une fois que l’on fait vivre un fait plutôt qu’un autre, de nombreux journalistes ne se contentent pas d’exposer simplement ce fait, car exposer, ce n’est ni interpréter, ni moraliser. Les médiocre têtes, les présentateurs télé, ne savent guère s’abstenir d’émettre un jugement de valeur, et s’ils ne le disent pas avec leurs mots, ils le disent par leur attitude et leur manière de présenter l’information. Il suffit d’une tournure de phrase, d’un regard moqueur, d’un critère d’information, pour jeter la lumière du bien ou l’ombre du mal sur un fait, et donner à ingurgiter au spectateur des éléments d’actualités qu’il s’empressera de répéter le lendemain à son travail. Oui, la presse est dans ce cadre ce qui fait penser les hommes, fort mal qui plus est, parce qu’elle les fait penser avec le ventre. Elle nous rabâche sans cesse une chose triviale, nous allons tous mourir. Et alors, est-ce là une grande découverte ?

On parle du pouvoir de la presse comme d’un contrepouvoir. Disons que c’est un pouvoir comme les autres, il contraint et il plie. Elle aussi veut sa part du gâteau, et elle n’aspire pas moins à la liberté qu’à se vendre, car comme toute chose que l’on libère au nom d’une haute idée de la liberté, au moment de choisir sa vertu, elle s’embourbe dans la médiocrité. Regardez ce que sont devenues les radios pirates. Ni l’égalité, ni la démocratie, ne préservent de la médiocrité, et sur le terrain du capitalisme, qui plus est, elles offrent une nouvelle jungle d’affrontements sordides où les uns mangent les autres, avant, à leur tour, de se faire dévorer.

Mais en ce qui concerne le bonheur, retenez que nous pouvons vivre sans nous accrocher à l’actualité, ni même nous en soucier, car c’est là un fardeau bien pesant pour le peu de bien être qu’il nous apporte. Si chacun faisait comme nous, nous en serions plus tranquille d’esprit. Nous ne savons plus qu’elle jour il est, si nous mourrons aujourd’hui ou dans vingt ans, et pourtant, le monde continue de tourner.

03/01/2021

Sur le malheur collectif

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Mostapha Rouine

Il ne sert à rien d’envier la vertu du voisin, dit une formule spinoziste bien connue, car nous avons tous notre propre perfection. Autrement-dit, ni son talent, ni sa réputation, ni sa richesse, ne sauraient parfaire à notre bonheur, d’où le dicton : l’herbe n’est pas plus verte ailleurs.

Seulement, cette idée fait dépendre le malheur d’un homme de l’écart qui confronte ses désirs et leurs accomplissements. Ce que tu ne peux pas sur les choses, nous-dit Descartes, tu le peux sur toi-même, prolongeant par-là l’antique sagesse stoïcienne. Mais est-on certain qu’un malheur dépende d’une vue de l’esprit ? Et si le malheur avait sa source ailleurs ? Cet écart entre les désirs et le réel, enfonçant l’homme dans sa tristesse, n’est peut-être pas tant la cause que la conséquence, car sitôt qu’un homme, pour une raison ou une autre, se trouve « bien dans sa peau », sitôt il cesse de désirer ce qui ne lui appartient pas, de rêver un autre monde, ne se laissant plus ronger par les désirs de gloire et de richesse, juché sur son rayon de lune à la recherche des maux du monde, car il n’y a pas pour lui plus grand soleil que le vie.

Remarquez que les hommes malheureux sont davantage portés au désir de réputation, à attirer l’attention sur eux. Cela est d’autant plus visible lorsque l’on observe l’enfance, où la tendance laisse à penser que les enfants élevés dans l’amour et la bienveillance sont moins enclins à solliciter l’enseignant par leurs pitreries.

Aussi, quand un homme est malheureux car la réalité ne colle pas à ses désirs, il est vain de lui conseiller de ravaler son orgueil, le malheur est à chercher ailleurs. Un homme réellement malheureux est prêt à accepter beaucoup de chose pourvu que la tristesse cesse de l’accabler. Qui ne brule qu’à petit feu n’a jamais brulé, écrivait Pétrarque. L’homme malheureux sait que le bonheur n’est ni dans les choses, ni dans autrui, et que ni la richesse ni la gloire n’en sont des conditions nécessaires; pourtant, il brûle.

Le remède n’est pas dans la théorie, il est tout d’action, dans le mouvement du corps, la sollicitation de l’esprit. Mieux vaut vivre en imbécile heureux que d’avoir à souffrir de son intelligence.

Je reste persuadé que bon nombre de nos malheurs personnels s’enracinent dans la solitude qu’organise et créée notre société, jusqu’à l’isolement physique de bon nombre de nos congénères, car comment expliquer que des individus mille fois plus pauvres que nous soient aussi mille fois moins malheureux, si ce n’est qu’ils n’ont guère l’occasion de rêver d’un monde qui n’est pas le leur, mais aussi qu’ils appartiennent à une communauté, une famille, un corps sociale qui prend en charge toute forme de tristesse.

Il existe un malheur essentiellement d’imagination, le bovarisme, quand disposant de trop de temps pour soi, libérer de la satisfaction des besoins primaires, l’esprit s’attache à des mésaventures et commence à les considérer comme importantes alors que, dans d’autre temps, elles passeraient pour anodines et inessentielles. Exemple récent de grande ampleur, un certain virus du XXI siècle serait passé inaperçu en 1946.

Notre monde est un immense bovarisme où chacun se croit comme important quand, objectivement, personne ne l’est. Beaucoup mangent seuls le soir, s’endorment seuls, se réveillent seuls, tout en vivant dans des immeubles où cohabitent des milliers de personnes. Les liens d’affection, d’entre aide, et de dépendance, y sont minimes, car l’on considère par erreur que la réussite des uns n’est pas dépendante de la réussite des autres, là où dans chaque communauté ancestrale l’individu n’est rien sans le groupe. Si l’un d’entre est malheureux, c’est que tous le sont.

La modernité se résume ici, on vit entassé les uns sur les autres, et on ne se connait pas.  

17/12/2020