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Le peuple dépeuplé

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Le peuple, Bosler

Chacun ne peut y aller de sa petite définition, selon son bon vouloir ; il faut pouvoir se mettre d’accord, à un moment ou un autre, sur le sens des mots ; au lieu de quoi l’on se dispute quand on dit la même chose, ou que l’on n’attribue pas la même idée aux même mots. Par exemple, beaucoup comprennent par « transcendantal » une force supérieure qui s’empare de vous, quand le philosophe référa davantage, accoutumance kantienne, aux catégories a priori de la connaissance. Un mot peut avoir des sens différents selon la discipline qui l’utilise, mais il n’en faut pas moins un caractère commun à toutes ces définitions, et c’est autour ce caractère commun, de la polysémie qu’il s’en dégage, que Platon construit ses dialogues.

Michel Onfray est bien embêté avec son concept de « peuple ». Le contenu (de quoi ca parle) doit être englobé dans le concept, ou le concept doit renvoyer, dans ce cas, à quelque chose de concret. Si je dis que le « chat » est un animal à quatre pattes avec une queue et qui mange, je peux tout autant désigner un chien qu’un cheval.  Or Michel Onfray définit le peuple comme étant « ce sur quoi s’exerce le pouvoir et qui n’exerce pas de pouvoir en retour ». Cette proposition définitionnelle s’axe autour du jeu de pouvoir, mais elle exclut aussi un bon nombre d’individus qui concrètement semblent appartenir à un même peuple. Les enfants, d’accord, les petits gens, ok (encore faudrait-il définir les « petits gens »), mais les cadres, les dirigeants, les enseignants, les hommes politiques, ne sont-ils pas des gens du peuple ? Les relations de pouvoir sont effectives à toute échelle sociale, un enfant exerce du pouvoir sur un autre, etc. Sans doute Michel Onfray parle-t-il du pouvoir proprement politique, c’est-à-dire de ceux qui organisent la société et répartissent les tâches, mais en ce cas, qu’est-ce qui permet de dire que le Président de la République ou une quelconque élite qui exerce le pouvoir ne ferait pas partie du peuple ? Pourquoi les exclure, sur quels critères ?

La définition que propose le philosophe n’est ni exhaustive, ni suffisamment englobante, ni même ne renvoie à quelque chose que l’on peut désigner, car si nul ne doute qu’il y ait «des peuples », il n’y a sur le territoire de France qu’un seul peuple, en lien avec ce territoire, et je n’ai pas le sentiment qu’une majorité de Bretons ou de Corses se sentent appartenir à un autre peuple que le peuple de France, comme cela pourrait-être le cas entre l’Ecosse et l’Angleterre ou entre l’Allemagne et l’Autriche. De plus, un peuple pourrait regrouper différentes ethnies tout en conservant le sens englobant de la définition, regardez les USA.

Prenons la définition du CNRTL :

Peuple : « Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes ».

Elle commence en précisant une notion à mon avis essentielle du concept, celle d’ensemble. Quiconque entend le mot « peuple », entends aussi l’idée d’ensemble, de groupe, réuni par des critères communs. On ne fait pas un peuple en famille, seul dans son coin, il faut différentes familles pour faire un peuple.

Ensuite, le CNRTL relie la notion à la terre, ce qu’il appelle « territoire déterminé », c’est-à-dire que l’on peut identifier géographiquement. Français et Belges parlent la même langue, il ne s’agit pas pour autant du même peuple (quoi que l’histoire et la génétique seraient me contredire), parce que leur territoire, délimité, est soumis à des organisations politiques différentes. Les individus ne font pas que cohabiter sur une terre commune tels Neandertal et Cro-Magnon, ils ont une origine commune, c’est-à-dire, autant un ADN partagé qu’un ensemble de traditions, une histoire fondatrice, des us et coutumes semblables, pensent à l’avenir ensembles, etc.

Cette définition, qui me semble plus appropriée, n’exclut pas l’idée qu’un peuple peut se construire, c’est-à-dire qu’il représente quelque chose de malléable, changeant, en devenir, ce qui, dans notre cas, comme pour le peuple américain, est très vrai. Mon ADN n’est pas française, mon sang n’a pas des globules « bleu blanc rouge », pourtant je me sens français parce qu’appartenant à un territoire, à une histoire, me déterminant dans qui je suis, l’histoire de mon peuple, le peuple de France, que je partage avec les Basques, les Ch’tis, (et pourquoi pas quelques Belges), peu importe que ce récit national soit fictionnel ou nom.

Aussi, si la notion de pouvoir permet d’éclairer une facette de l’idée de peuple, elle n’est en elle-même pas suffisante car ne prend pas en compte la complexité de ce à quoi renvoient les mots. Expliquer, vulgariser, simplifier, ne signifie pas débarrasser une définition de sa substance, ni se restreindre à un sens conceptuel, un sens qui nous arrange, ce qui est, je suppose, un travail difficile quand on a dix minutes de paroles sur un plateau télé entouré de journalistes qui ne recherchent qu’à faire du buzz.

17/01/2020

La femme est cause des malheurs du monde

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La femme est cause des malheurs du monde, ce n’est pas l’auteur qui le dit mais les mythologies fondatrices de la civilisation occidentale. Dans le mythe grec de la belle Pandore comme dans le mythe chrétien de la douce Ève, le second récit s’inspirant ouvertement du premier, la femme est l’être originel qui permet au mal de se rependre sur Terre, du moins selon une certaine lecture. Reprenons et résumons.

Prométhée a modelé les hommes à l’image des dieux, utilisant un morceau d’argile ou de terre et, pour parer à l’oublie de son frère Épiméthée, qui dans sa précipitation a négligé l’humanité – ne lui donnant aucun moyen de se défendre -, Prométhée leur offrit le feu sacré, feu qu’il déroba sur l’Olympe sous le nez et la barbe du roi des dieux. La première femme, Pandore, est le fruit de l’imagination d’un Zeus vindicatif. Elle naît pour séduire les hommes, et c’est elle qui en ouvrant sa fameuse boite libéra les maux sur le monde, il l’a conçu et crée pour ça.

Ève est de « glaise », provenant de la côte d’Adam (l’Épiméthée chrétien). Elle n’a de but que d’être la compagne de l’homme, c’est-à-dire de rompre son ennuie. C’est elle qui succombera au diable en croquant dans le fruit interdit, condamnant par sa gourmandise les hommes à la souffrance et au malheur. C’en est la fin du Jardin d’Eden comme c’en est la fin de l’Age d’or.

Pandore et Ève ont de nombreux points communs, notamment la curiosité, et toutes deux s’affranchissent d’un interdit divin, Pandore ouvrira sa boite, Ève croquera la pomme. L’une comme l’autre n’ont pas su résister à la tentation, là où les hommes se contentaient d’obéir, et l’une comme l’autre ont voulu savoir ; vouloir savoir, le premier pas vers la connaissance ; connaître, se libérer de l’ignorance. Les premiers philosophes sont aussi des femmes en ce qu’elles ont préféré braver l’interdit pour connaitre la vérité plutôt que de se contenter du confort de l’imbécile heureux.

Nuance : le désir de nos deux mères n’est pas guidé par la raison, il est tentation, c’est-à-dire gouverné par une faiblesse. Ce n’est donc pas l’envie de savoir qui les a conduits, mais une faiblesse conçue par essence dans l’entendement divin, j’y reviendrai. Néanmoins, après le divin Spinoza, ne pouvons-nous pas dire que le désir de raison n’est jamais rien d’autre qu’un affect ?

Puis viendra le déluge, dans un mythe comme dans l’autre, de Deucalion à Noé, et l’homme nouveau peuplera la terre, l’homme étant le sexe fort, la femme sa faiblesse. Le mythe chrétien n’invente rien, il pioche, plagie, copie, il s’inspire d’histoires plus ancestrales encore.

Ne jetons pas la pierre aux femmes, elles ne sont que les créations de dieux perfides, l’un la voulant comme un objet de désir pour tromper les hommes, l’autre, tout puissant, omniscient, connaissait par avance sa destinée et la punition qu’il lui avait réservée. Vous ne pouvez pas dresser un chien à mordre et lui reprocher de mordre, ni un homme à tuer et lui interdire de tuer.

Dans la mythologie grecque, les hommes sont les victimes collatérales d’un règlement de compte entre les dieux, dans la mythologie chrétienne, les hommes sont victimes d’un Dieu irascible, colère qui ne peut être dû qu’au constat de sa propre impuissance pour lutter contre une force qui s’oppose à lui. Le rebelle, c’est celui qui ne peut se contenter de l’ordre des choses. Le mythe chrétien nous dit littéralement que le bonheur n’est possible que dans l’ignorance, faisant de Satan le vrai sauveur des hommes. Sortez de l’enfance, conseil le diable, regardez la vie comme elle est, vous pouvez être libre, mais il faudra en payer le prix. Voilà notre dilemme, connaitre ou ignorer, se soumettre ou assumer, chaque jour nous voyons l’un et nous faisons l’autre.

Néanmoins le christianisme opère une séparation radicale. Alors qu’hommes et dieux se côtoyaient au pied de l’Olympe, il n’en déplaise à Zeus, le Dieu unique opère une stricte séparation hiérarchique entre lui et le reste du monde. Les hommes anciens étaient protégés de la toute puissance de Zeus par les autres dieux, Athéna, Apollon, ou notre bienfaiteur, le titan Prométhée ; qui pour protéger l’homme du Dieu chrétien si ce n’est l’homme lui-même ? Avait-il quelque chose à se faire pardonner en offrant son fils sur la croix pour un mal dont il était lui-même la cause ? Non mesdames, vous n’êtes pas coupables d’être femmes, nous ne sommes pas coupable d’être Homme, bien piètre serait le père qui reprocherait à ses enfants de tracer leur propre route suivant leur propre choix.

15/01/2020

Ce que nous disent les séries sur notre univers

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Le loisir est le temps de la distraction, plus précisément, d’une distraction choisie. Il est l’exacte opposé du temps des nécessités, quand l’individu se sent obligé de. Il peut y avoir de la contrainte dans le loisir, mais elle n’est jamais négative. C’est la contrainte du sportif obligé de s’échauffer, du musicien de déchiffrer, mais aussi du lecteur de lire, de retenir, et de tout ce qui plie le corps et l’oblige à s’assouplir, à endosser certaines postures pour franchir des obstacles qui lui donneront plaisir.

De tous les loisirs, il en existe un des plus partagé, mais aussi des moins fatiguant : le visionnage de séries télévisuelles. Quelques hommes se gavent, séries sur séries, saisons après saisons, épisodes par épisodes ; le récit s’enchaîne, se fait désirer, capture la passion, et ces hommes livreront batailles sur d’interminables débats, des péripéties, du lien entre les personnages et de leurs aventures. Les séries sont-elles à l’imagination d’aujourd’hui ce que les palabres étaient aux spectateurs d’autrefois ?

Quel étrange loisir que de rester chez soi, des heures durant, souvent seul, parfois accompagné, pour regarder défiler les images et les histoires, pour s’emporter dans un flot interminable de paroles, d’actions, de rebondissements, de suspenses, et d’une insoutenable curiosité qui vous cueille au fil des jours et vous incite à désirer la suite. Mais que se passe-t-il dans la tête ?

  • Le sportif entraîne son corps, épure les saletés, solidifie ses fibres.
  • Le musicien muscle ses doigts, harmonise les sons, crée des sensations.
  • Le peintre capture des idées, unie les couleurs, améliore sa technique.
  • Le lecteur chamboule ses neurones, découvre les mots, affûte son coup d’œil.
  • Même celui qui joue aux jeux vidéo développe des compétences.

Mais les séries ? Nous rendent-elles meilleurs ? Stimulent-elles l’imagination ? La série peut instruire, enseigner, divertir, ouvrir sur le monde, pousser à la cogitation, il n’y a pourtant pas loisir plus passif pour le corps que de regarder longuement des feuilletons; l’esprit se contente de recevoir, de s’émerveiller, de s’époustoufler, non pas de créer, ni de donner vie.

Et alors, me direz-vous, l’homme dans un musée est-il réellement plus actif que l’homme dans son canapé ?

Regarder n’est pas contempler. L’écran stimule le désir quand l’homme qui contemple abandonne tout désir. L’écran crée un manque et fait naître un besoin quand l’homme qui contemple marie l’instant et l’éternité. N’en va-t-il pas de toute histoire que de se faire attendre ?

Les séries sont le résultat de la fusion entre la création et la reproduction, c’est-à-dire ne visant pas d’abord l’intelligence en l’homme mais sa pulsion de consommation. Aucune œuvre de reproduction ne peut s’envelopper d’aura, c’est-à-dire de l’unicité qui fait de la matière une rareté. Détruisez la pellicule, l’œuvre survivra. Les séries sont produites : en série.

Cela n’enlève en rien la qualité d’un message, mais comme tout œuvre qui nous parle d’existence, le risque est de nous priver du contact de cette même existence ; enfermé chez soi, l’imagination supplante la réalité, et l’on regarde la vie d’abord avec l’idée avant de la vivre avec ses sens.

L’esprit croit gouverner le monde mais tout le monde tient dans les corps. Un livre supporte des idées, des images, des théories, l’auteur peut y critiquer l’univers. Mais ces idées sont inscrites dans des pages, sur du papier, dans une reliure, il a fallu le fabriquer. L’âme du livre n’existe pas sans son corps, et l’esprit ne survit pas sans son ventre. C’est pourquoi l’homme qui critique l’univers de la consommation tout en passant à la télévision est un piètre moralisateur. Il n’a pas des idées à partager, il a un livre à vendre, son seul passage dans un média suffit à légitimer et faire vivre les mêmes médias qu’il critique.

Il faut bien vivre dira ce même homme, et il aurait raison. Vivre de ses idées nécessite de marchander ses idées, au risque de les trahir. Car pourquoi vendre un bouquin vingt euros quand le même message pourrait-être publié gratuitement sur internet ? Il faut vivre, mais à la vérité, l’idée seule ne nourrit pas et tout le monde n’est que matière.

Nous n’avons jamais été aussi peu matérialiste, matérialiste dans notre compréhension du monde. La série est l’exemple de la gouvernance des idées, des idées reproduites en abondances dans un but commercial. Détruire un exemplaire n’est pas tout détruire, et l’idée d’un monde marchand n’est pas la vérité du monde, ce n’est qu’une idée parmi d’autres mondes possibles. L’homme qui vous dira que l’esprit déborde la matière le dira toujours avec sa voix, ses cordes vocales, ses neurones, en utilisant l’air pour produire des sons, et que si vous lui enlevez ça, il ne vous dira plus rien.

10/01/2020

Sur avoir le droit

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Dans son Traité Politique, Spinoza explique que le droit est l’expression de la force la plus grande, en d’autres termes, la codification du droit résulte des lois naturelles de l’opposition des forces. Par conséquent, la démocratie née de la coalition d’une majorité individus s’opposant à la force de domination de quelques-uns. En effet, par cette force, les tyrans, minoritaires, remettent en cause jusqu’à l’existence même des hommes qu’ils soumettent. Pour se protéger, le plus grand nombre établit des règles, règles qui, en suivant Spinoza, ne reposent que sur la force d’alliance des êtres vivants, et non autre part, comme nous allons le voir. En aparté, de ce point de vue, la culture n’est pas à opposer à la nature, elle n’en est que la continuité en ce qu’elle exprime les règles fondamentales qui régissent le vivant. La légitimité n’est pas davantage naturelle que la légalité, si ce n’est en tant qu’idées émergentes de ce conflit de forces.

Quand un individu a conscience de ses droits mais que l’égalité de ses droits demeure théorique, et non pratique, l’homme est poussé à se révolter. La révolte n’est possible, écrit Camus, qu’à la condition que l’homme révolté ait une idée du droit qu’il est en mesure d’acquérir. Dans un état de droit divin, la loi étant pyramidale, l’individu n’a pas à douter de sa place dans l’ordre du monde, mais, à la mort de Dieu, il faut alors justifier la place que chacun tient dans l’arbitraire des organisations sociales, d’où l’important travail durant des siècles de faire reposer le droit selon l’ordre de la nature, d’Hobbes à ce propos en passant par Rousseau.

En démocratie, encore et toujours, le droit s’accompagne de devoirs, et il serait bon, dans l’ordre de l’éducation, de faire comprendre aux enfants que le citoyen a d’abord des devoirs (même si dans la loi droit et devoir se tiennent dans un même temps), devoirs tel que le respect des règles, qui permettent ensuite au droit d’advenir et à la liberté d’exister. Beaucoup revendiquent leur droit en le brandissant comme un étendard de dignité, mais ils oublient que la politesse est le premier devoir que l’on doit à l’égard d’autrui. Par exemple, la règle du silence, en classe, est aussi la règle qui permet à ceux qui en ont besoin, ou envie, de se concentrer sur leur tâche ; celui qui rompt ce silence, sans que l’autorisation en soit donnée, s’incruste par la même occasion dans l’intimité de ses camarades. Il se fait impoli en bafouant le droit d’autrui, vulgaire quand il s’exclame haut et fort que lui-même a le droit à la parole.

Avoir le droit !, crie l’homme révolté. Mais d’où émane ce droit ? Celui qui réclame des droits les réclames à l’institution, c’est-à-dire à l’organisation sociale qui codifie ces droits. Car à l’état de nature (et en l’absence de dieux), comme nous l’avons dit, le droit, toujours, est le droit de la force la plus grande. En d’autres termes, nous n’avons pas des droits « par nature », – la liberté ni l’égalité ne sont des « droits naturels »- mais parce que la force à laquelle nous appartenons légitime l’émergence de ces droits qui permettent, au plus grand nombre, de ne pas souffrir de la volonté de quelques-uns. Cependant, la nature étant ainsi faite, -chacun étend sa force de vie pour exister-, que « l’esclave commence par réclamer justice et finit par vouloir la royauté ».

Par exemple, pour qu’un débat soit constructif et fasse avancer le schmilblick, il faut que la discussion se construise autour de règles d’écoutes et de respects, autrement, nous en arrivons au niveau des commentaires Youtubes où chacun dit ce qu’il a à dire, parfois dans l’insolence la plus totale et sûr de sa vérité.

L’idée même de Justice n’est pas une idée inscrite dans les gènes, et ce n’est pas parce que quelques observations montrent des sociétés animales s’établir selon l’entre-aide, l’égalité, le soutient aux plus faibles, etc., que cela suffit à justifier la place que l’on accorde instinctivement à la Justice.

La Justice s’établit selon une certaine idée du bien et du mal, idée qui elle-même est relative aux forces qui animent l’individu. Je ne désire pas quelque chose parce que c’est bien, mais la chose est bien parce que je la désire. Aussi l’objet du bien, tout comme la manière de l’appréhender, sont sujets au changement. La dichotomie force du mal contre force du bien, n’émerge et s’inscrit dans la pensée occidentale qu’avec l’avènement du christianisme. Inversement, la représentation hellénique n’était pas autant catégorique au sujet de la question. Dans la Grèce qui précède Périclès, les hommes et les Dieux appartiennent au même monde. Seul des degrés de différences séparent la nature humaine de la nature divine, et l’on rencontre des demi-dieux comme des dieux périssables. Les Dieux, à l’image des hommes, font le mal en voulant faire le bien, ils sont irascibles, amoureux, jaloux, passionnés, etc. L’idée de culpabilité, souligne Camus, n’est pas à opposer à l’idée d’innocence. Cette dichotomie s’opère avec la séparation stricte des hommes d’un côté et d’un Dieu tout puissant de l’autre, un Dieu d’amour, entièrement bon. Notez que les forces du mal, Satan, sont considérées comme telles parce que l’ange déchu a voulu connaître et approfondir le savoir. Littéralement, la science, c’est-à-dire l’organisation du savoir, est l’outil de Satan. C’est aussi l’outil de l’émancipation et de la révolte. Mais, avec le christianisme, l’homme est soit innocent de nature, soit corrompu par les ténèbres qui nous assaillent de toute part. Autrement-dit, le mal nous est extérieur. Le protestantisme ira plus loin encore, puisque Dieu décide par avance des êtres entièrement pures et des damnés. Les hommes corrompus ne pouvant rien faire pour le salut de leur âme.

Le christianisme s’éloigne de la nature de l’homme, il perd la subtilité que l’on retrouve dans la pensée des anciens. Le mal n’est pas à opposer au bien, et donc nous n’avons pas à élaborer une idée de la justice suivant le seul paradigme du manichéisme. Mal et bien se tiennent ensembles, ce qui oblige la justice à se faire pragmatique, non pas péremptoire. L’institution judiciaire est l’instrument du droit, c’est-à-dire de la force la plus grande. Le sens du juste et de l’injuste n’est que l’expression des affectes qui contrarient où facilitent notre propre volonté de puissance.

Je terminerai ce propos par une réflexion à part entière. Je regardais une vidéo où l’orateur expliquait que « nous étions dans une société où… ». Tous avons déjà connu ces discutions où un interlocuteur nous  raconte « qu’aujourd’hui n’est plus comme hier ». Même dans ces Propos, vous verrez de nombreuses fois ce raccourci, « le monde d’aujourd’hui, la société du moment » etc. D’où tirons-nous ce jugement ?

  • Soit de notre expérience, c’est-à-dire de nos sens, de nos rencontres, ne notre histoire. Mais alors, avons-nous un une vision suffisamment large de nos contemporains pour en tirer une loi générale ? En quoi pouvons-nous nous assurer que nos souvenirs d’enfances ne sont pas tronqués par l’étroitesse de notre capacité de juger rationnellement d’une situation ?
  • Des statistiques, des lectures, et des représentations qui en découlent. Mais statistiques et représentations sont aussi choses humaines. Les statistiques donnent un aperçu extérieur d’une situation, mais elles ne décrivent pas la complexité des forces intérieures qui animent l’homme du quotidien. Quant aux représentations, elles sont elles mêmes le produits d’artistes ou de créateurs, dont la pensée et le geste sont soumis aux idées de leurs époques.

 La seule chose que nous puissions faire sans nous écarter de la vérité, du point de vue de notre propre jugement et avec nos propres neurones, est de décrire, de détailler, d’exposer les comportements que l’on observe, mais nous ne sommes pas en mesure, à notre seul échelle, d’établir les lois générales qui opèrent les métamorphoses de l’âme de nos contemporains. Il est fort à parier que, ce que nous considérons comme un défaut générationnel, se retrouve en vérité sous d’autres formes, voire exprimé de la même manière, dans des cultures de différents temps. Pour s’en assurer, il suffit de lire les œuvres des esprits illustres de leur civilisation. Nous retrouverons bien les défauts d’aujourd’hui ailleurs, et le monde continue de tourner.

24/12/2019