Sur l’information médiatique

Le feu aux poudres, Fragonard

L’information médiatique est-elle nécessaire au quotidien des nations, voire utile aux citoyens et à la gestion de leur existence ? Pourquoi l’hypermédiatisation d’un évènement a un enjeu moral et politique qui nécessite d’interroger l’importance que l’on accorde aux médias ? Un média à ceci de semblable avec la religion (relegere : ce qui relie, rassemble) qu’il donne naissance, fait vivre, exacerbe, et fait mourir des évènements, c’est-à-dire des faits, réels ou fictifs, toujours retravaillés, retranscrits, nourris avec des attributs et des caractères qui ne leurs appartiennent pas en propre, en un mot : qui ne relèvent pas de leur essence. En effet, une des forces médiatiques, comme en religion, consiste à travailler l’imagination, ce que le média réalise notamment en jouant sur les passions, et à la différence qu’il  entend transmettre une information terrestre et non divine. Cependant, l’évènement médiatique ne correspond jamais à l’évènement réel et ce de par son processus de retransmission. L’information est difficilement neutre, où alors elle aurait des prétentions scientifiques. Le fait retransmis est retravaillé, interprété, présenté sous un certain aspect, d’un certain point de vue, avec un certain discours, et l’acte même de parler de tel évènement plutôt que tel autre est un choix qui, en tant que choix du réalisateur, présentateur, journaliste, oriente les opinions et les avis. Les discussions du jour sont largement influencées par le discours médiatique, si bien que si un homme vous parle de « son opinion », soyez certains qu’il s’agit davantage d’un sujet de conversation journalistique et d’une opinion médiatique. Toujours est-il que l’exposition de faits dans leur matière brute ne correspond pas à ce qui fait vivre les médias, attirer les regards et les passions.

Les évènements ont pour beaucoup l’importance qu’on veut bien leur donner. On s’insurge et se révolte devant de dramatiques accidents proches de chez nous quand des choses semblables, voire pires, sont passées sous silences. Pourquoi le Covid19 et non pas la famine ? Si on s’arrête aux seules statistiques que l’on connait, l’un a une importance considérable sur la mortalité mondiale depuis des années quand l’autre apparaît, dès à présents, comme insignifiant, pourtant l’ordre de l’importance humanitaire est médiatiquement et politiquement inversé. Beaucoup d’informations passeraient inaperçues aux yeux de tous s’il n’y avait pas les médias pour les faire vivre et les tenir pour vraies dans l’imaginaires collectif. Sans la force des images pour nous faire comprendre ce qu’est « mourir de faim », beaucoup d’entre nous, en occident, en aurions qu’une vague idée.

Nous sommes davantage sensibles au drama et à l’évènement, d’autant plus quand cela nous concerne. Cependant cette réceptivité n’est pas propre à la société médiatique mais semble coller à notre nature humaine comme une seconde peau. Tout Balzac est fait de faits semblables, et si Balzac écrit à une époque où la presse est en pleine essor (cf. les Illusions Perdues), qu’en était-il de l’époque Romaine ou du Moyen Age ? Les réactions excessives à un évènement ou à une rumeur, appartiennent autant aux peuples d’hier qu’aux peuples d’aujourd’hui, à ceci près qu’aujourd’hui l’information se repend comme l’éclair et dans des ampleurs considérables puisque mondiales.

Si l’évènement Covid19 est significatif, c’est dans la mesure où il révèle l’infantilisation généralisée de nos sociétés, et, du moins pour la France, le caractère râleur à outrance de bons nombres d’entre nous. Nous avons si bien assimilé nos droits qu’on en fait des conditions allant de soi. Par exemple, remarquez que bon nombre des réunions professionnelles de ces derniers jours – dans la continuité de l’Etat bureaucratique : des réunions d’enseignants, d’entreprises, d’hôpitaux, etc., – n’avaient pas pour but premier de protéger les individus d’un virus, mais bien les institutions et ses agents d’éventuelles poursuites juridiques liées au virus, en d’autres termes, à s’assurer contre les plaintes. Pourquoi cette lourdeur administrative ? Parce que l’Etat de droit répond au principe de précaution, autrement-dit, il ne tolère plus le risque, exprimant par la même occasion la volonté générale des citoyens qui la composent, c’est-à-dire majoritairement d’individus qui ont peur. Ce phénomène à ses explications historico-philosophique, mais il engage trop d’éléments divers pour être développé ici et maintenant.

Nous ne pouvons pas jeter la pierre seulement sur nos concitoyens, car nous sommes imbriqués dans un tout suffisamment complexe pour être dans l’incapacité d’identifier et séparer les coupables des innocents sans se tirer une balle dans le pied. Le système a le reflet de nos visages. La vente de médicaments est un bon exemple de cet imbroglio. Le médecin (homme de science et d’études) peut évaluer qu’une maladie n’a pas lieu d’être physiquement dans le corps d’un patient, il se sentira obligé de prescrire un panacée, soit pour rassurer un individu qui veut être malade, soit pour répondre aux exigences des labos qui le financent en partie (en tant qu’homme le médecin est corruptible, c’est-à-dire que la vérité n’est pas toujours son principal soucis, lui aussi doit manger). Si le médecin juge bon de rien prescrire, le patient pourra dire : « c’est un mauvais médecin ». Du point de vue du patient cela peut signifier : « je veux qu’on s’occupe de moi, je veux être pris en considération, moi, en tant qu’individu singulier et tout ce qui dépend de moi, comme mes enfants. Je souffre donc je suis. »

Sans doute que la raison humaine et le développement des sciences ont permis à des individus, qui a l’état de nature n’auraient pas survécus un an, de prolonger leur existence et de mourir de vieillesse, et donc, de surcroît, de développer des maladies liées aux mauvaises dispositions génétiques qui par leur persévérance contrarient (grâce à l’intelligence humaine et la solidarité sociale) les lois naturelles (quoi que l’on puisse considérer que la raison est une faculté naturelle). Toujours est-il que la surmédiatisation des faits s’inscrit dans un contexte de sur-individualisation qui, d’un point de vu empirique et réelle, est peut-être une chimère (entendez que la réponse manque quant à la véracité de l’idée d’individu). Ce n’est pas parce que tout le monde tient quelque chose pour acquis que cela est vrai. Seulement les conséquences politiques d’un évènement, dans les Etats Nations mondialisés, concernent et enveloppent tout le monde. Or l’erreur et la bêtise se rependent plus facilement que la vérité ; l’homme libre peine d’autant plus à y échapper que la société exerce un droit de contrôle et de regard sur son intimité même.

26/06/2020

A chacun son avis sur tout et n’importe quoi, ou dédicace aux hommes de la Science.

 

Nicolas Copernic — Wikipédia
Pendant que Pto l’aimait, Coper nique.

 

Que chacun se crée son propre avis, c’est une tendance, que chacun partage son opinion, une évidence, et il est bon que le citoyen progresse dans sa réflexion au fil des discussions. Socrate n’avait d’autre intérêt que de permettre à chacun d’exercer son intelligence. Mais se créer son avis, élaborer un jugement, c’est-à-dire sortir du simple cadre de l’opinion (une idée de quelque chose sans un appui concret pour la nourrir), se créer un jugement rationnel et sérieux donc, nécessite toujours du temps. On ne pense pas bien l’actualité dans l’actualité, le manque de recul ne permet pas d’englober le branchage des causes et des effets. On se laisse perturber par le vent qui secoue les feuilles au lieu de se fixer sur des racines fermes et solides.

L’opinion spontanée s’embarrasse trop souvent de sentiments. On pense ce que le cœur nous dit, on s’émeut devant le macabre, on croit ce qui nous rassure, bref, on a envie vivre. Pourtant, qui veut penser le monde ne peut qu’être contraint de s’élever sur sa montagne et trouver une vue d’ensemble pour juger, d’après la raison et non le cœur ; juger ce qui est juste, ce qui est vrai, et non pas ce qui est beau, ou ce qu’il l’arrange. Platon confondait déjà le Beau avec le Bien, alors que la vérité, elle, ne s’embarrasse pas plus de morale que d’esthétique. « Et pourtant elle tourne ».

A chacun son propre avis, donc, relève de deux phénomènes historiques modernes imbriqués l’un dans l’autre, puisque le second est conséquence du premier. Le premier est le suivant, le développement et la mise en forme de la notion d’individu, c’est-à-dire la conception par chacun de sa propre identité et de sa propre personne, comme personne unique et irremplaçable. « Je suis, j’existe », et parce que « j’existe » « j’ai le droit de ». A partir de Descartes Le monde peut se décentrer au point où ce n’est plus le monde qui fait le sujet, mais le sujet qui fait le monde, l’ego pouvant placer sa propre vie comme étant le plus précieux des trésors. Néanmoins, la conception d’individu, si on pense l’expérimenter au plus profond de notre âme et ce quotidiennement, n’est pourtant pas une notion qui va de soi, critiquée avec force, par Freud, Husserl, Wittgenstein, et plus loin encore, par celui qui offrait un autre schème de penser pour concevoir le monde, Spinoza. Car oubliez l’inconscient freudien sans les motifs de Schopenhauer, et oublier le Vouloir-Vivre de Schopenhauer sans le conatus de Spinoza, qui est une réponse rationnelle aux démonstrations métaphysiques et brillantes, mais néanmoins erronées, de Descartes. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », trompez-vous d’une idée et la théorie s’ébranle.

Le second phénomène mentionné – conséquence de l’émergence d’une certaine interprétation de l’ego dans l’éthique moderne -, est le déclin des formes d’autorités, et entendez par autorité : personne ou fonction légitime pour tenir un discours sur un sujet précis. C’est le déclin généralisé de l’autorité des enseignants dans leur classe. Le métier d’instituteur n’est plus auréolé du même prestige qu’il y a cinquante ans, il doit justifier sa place auprès de certains parents, certains enfants, le diplôme ne suffit plus. C’est le déclin de l’autorité politique, suivant cette forme de guignolisation, où le président n’a plus pour le protéger du mépris des hommes que la lourdeur de l’institution qui l’entoure. La fonction ne garantie plus le respect. C’est le déclin, depuis longtemps, de la parole du curé et des évêques, et aujourd’hui, phénomène nouveau, c’est le déclin des scientifiques et des experts.

Ce dernier point est à comprendre de deux manières. Tout d’abord parce que nombres d’experts n’obéissent pas au principe de neutralité de la connaissance, c’est-à-dire que leur expertise est motivée par d’autres intérêts, souvent financier, que la simple recherche de la connaissance, quand Galilée et Newton n’avaient d’autres soucis que la vérité telle qu’elle se présentait à eux. Ensuite, c’est la confusion qui s’établit entre les individus légitimes pour parler d’une cause et de ceux qui ne le sont pas mais qui envahissent néanmoins le débats, parfois placé à des hautes fonctions, avec de hautes attributions. Nous sommes dans la société du conseil, et l’on vous conseille sur tous et n’importe quoi, même quand vous ne demandez rien. C’est que chacun à sa camelote à vendre. « Mais laissez-moi donc mourir tranquille, cela ne m’intéresse pas de vivre dix ans de plus si c’est pour me faire torcher le derrière par une infirmière ou pour baver dans un bavoir. Je ne veux pas être une charge pour mes enfants, je ne veux pas être le père Goriot. » Les génies survolent leur siècle, c’est pourquoi ils sont rarement compris de leur vivant, il y a trop de jalousie chez leurs contemporains, eux qui ne savent pas réaliser des œuvres aussi belles.

Retenez ceci, pour progresser à la guitare, je préfère recevoir les conseils plutôt d’un guitariste que d’un joueur de flûte, aussi bon soit-il. Pour progresser au basket, je préfère recevoir les conseils plutôt d’un basketteur que d’un footballeur, même s’il s’appelle Zizou, et pour progresser sur ma connaissance de Günter Anders, je préfère lire des hommes qui ont étudié longtemps Günter Anders plutôt que des hommes qui ont étudié longtemps Aristote. Le mieux étant de moi-même lire et relire son œuvre avec mon propre temps. Cela vaut pour toute chose, même en matière de virologie.

Toujours est-il que la vérité est l’objet de la science, la science qui à l’origine signifie : l’organisation des connaissances. L’homme qui se construit un jugement devra nécessairement puiser dans les différentes branches de la science pour éclaircir et compléter son jugement. Ne le pouvant point, il est alors obligé de faire confiance, mais qui mérite notre confiance, si ce n’est l’homme désintéressé de tout profit, simplement amoureux de la vérité, ou motivé par l’idée de sauver des vies ?

27/05/202

Littérature et politique

« Il faut que les quatre cents législateurs dont jouie la France sachent que la littérature est au-dessus d’eux. Que la Terreur, que Napoléon, que Louis XIV, que Tibère, que les pouvoirs les plus violents, comme les institutions les plus fortes, disparaissent devant l’écrivain qui se fait la voix de son siècle. […] Si quinze homme de talent se coalisaient en France, et avaient un chef qui pût valoir Voltaire, la plaisanterie que l’on nomme le gouvernement constitutionnel, et qui a pour base la perpétuelle intronisation de la médiocrité, cesserait bientôt ».

Balzac

Ujamaa et la vertu du bonheur

Les meilleures peinture femme africaine
Auteur ???

Nous sommes davantage portés à oublier nos acquis qu’à oublier ce que l’on perd, à défendre nos droits qu’à respecter nos devoirs, à remarquer ce que l’on nous prend qu’à se souvenir de ce que l’on récupère.

Un combat pour des droits est un beau combat, plus beau encore quand il s’opère au nom de tous, de l’ujamaa humaine, des Droits de l’Hommes. Mais soyons claire, l’idée de « Droits de l’Homme », si elle se pose comme universelle, n’atteint ni la totalité de l’humanité, dans sa pratique, ni même n’est nécessairement fondée rationnellement, universellement, de la même manière qu’une loi inhérente à la nature humaine, telle que tout homme a besoin pour vivre de respirer ou de se nourrir. Elle émane d’un point de vue qui se veut rationnel et scientifique, mais qui appartient essentiellement à une partie du monde. Certains (Poutine pour ne citer que lui) voient cette idée comme la marque d’un l’impérialisme occidental, c’est-à-dire comme la domination d’une manière de penser et de concevoir le monde et les hommes qui s’imposerait à l’échelle de la planète. Cela nous engage à nous méfier plus encore, car les « Droits de l’Homme » ne reposent pas sur des principes premiers clairs et indubitables, mais sur des postulats que l’on tient pour juste, et c’est là la raison pour laquelle tout ce qui en émane est toujours fragile, susceptible de s’effriter, susceptible de s’oublier. Si l’on ne se bat pas en permanence pour défendre des idées telles que la démocratie, la liberté, l’égalité, la fraternité, etc., alors elles seront toujours susceptibles de se dégrader, de s’altérer, et de disparaitre. L’Etat d’exception ne change pas la règle, car l’histoire nous apprend que de grands bouleversements politiques ont lieu durant des Etats d’exceptions, que cela soit la dictature Romaine ou le consulat de la Première République.

Il y a sur le seul continent Africain autant de différences culturelles qu’il y en a entre la France, la Chine, et les Aztèques. Seulement remarquez bien une chose, où que l’on aille sur le globe, tous pays tend et aspire majoritairement à posséder les moyens de productions qui permettent à l‘ensemble de la population de ne plus mourir de faim. La Chine a beau se revendiquer comme exception culturelle, comme tout autre nation, ses moyens de production ont les mêmes attributs que celles de la puissance dominante de la seconde moitié du XXe siècle. Dans tous ces régimes politiquement plus et de moins en moins variés, l’objectif est de produire davantage, pour s’enrichir davantage, accompagné d’un large développement médiatique, bien souvent dans les mains mêmes de ceux qui sont déjà propriétaires de ce que l’on nomme : « le capital ». Le monde, depuis plus d’un siècle, tant à s’uniformiser depuis sa structure économique, uniformisant par la même occasion les esprits qui le compose. Séoul, New-York, Londres, ou Pékin, même combat, la rue marchande décore le chemin du bonheur, tous sont heureux de posséder, non plus de quoi manger, boire, dormir, s’habiller, mais ce qui littéralement se nomment « gadget ». Certains de ses gadgets sont mêmes rendus indispensables, comme le portable, et ils le sont, non pas en eux-mêmes, mais par le réseau « de machine » dans lequel ils s’inscrivent et qui rend si essentiel des outils qui ne sèment pas, n’épluchent pas, ne récoltent pas. Par ailleurs, un tracteur sans essence, sans route pour acheminer cette essence, sans réseau électrique pour recharger la batterie, etc., est un tracteur qui ne laboure pas, je vous renvoie au philosophe Günther Anders pour approfondir ce sujet.

Néanmoins, nous avons en Europe suffisamment d’expérience dans la chose pour pouvoir crier au reste du monde (et je pense surtout à nos amis du continent noir) que le bonheur ne dépend pas des choses. Sans doute (je n’ai aucune preuve) trouverons nous plus de gamin heureux en Afrique que sur les bancs des écoles de France. Une partie de football entre copain à chaque récrée participe davantage au bonheur que la possession du dernier portable sur le point de vous laver le derrière. Nous le savons, nous le vivons, mais nous avons du mal à nous en contenter. A noter que l’émancipation de l’Afrique (et la survie d’un monde respirable) est largement dépendante de l’éducation et de l’émancipation dont pourront bénéficier les femmes africaines.

Un philosophe disait que le plus grand bonheur que l’on puisse avoir est de servir l’humanité, je m’arrêterai sur cette belle pensée, que notre plus grande mission est de servir l’avenir de nos enfants, en reprenant cette belle formule mainte fois citée et ô combien jolie, « nous héritons de la terre de nos enfants ».

05/05/2020