Sur l’immortalité de l’idée

Vous, à l’âme immortelle, vous ne croyez pas à votre propre idée. Vous dites que votre corps est le support intermittent de votre éternité, mais votre idée de l’immortalité se flétrit au premier saut et à la première coupure de la réalité sur votre chair. Pourquoi ne vous délivrez-vous pas de votre prison charnelle ? Pourquoi tremblez-vous, suez-vous, hurlez-vous à mort comme un coq les pieds pris au piège dans les mains de son bourreau ? Un canon sur votre tempe et vous voilà tétanisés. N’êtes-vous pas immortels ? Que redoutez-vous ? Votre idée n’est que parole, mais vous vous trompez vous-même ; vous refusez de voir ce corps frénétique qui convulse, tousse, expulse, happe le moindre filet d’air, car il refuse de mourir, il refuse de partir, il refuse l’anéantissement de son être. Comme tout croyant, vous ne vous croyez pas vous-même, les idées ne brisent pas la pierre. L’anéantissement de votre conscience est la fin du monde, de votre monde, et de tout monde.

Loup Larsen se trompe sur une chose ; la force n’est pas un droit. Elle n’est qu’une partie de la nature, l’essentiel de la nécessité. Mais coopération, entre-aide, amour et amitié, sont d’autres parties de la nature. L’âme survit un temps pour peu que l’on se souvienne de nous et que l’on vive par nous ; mais qu’est-ce que mille ans de mémoire devant un milliard d’années ?

Ma vie, ma propre vie, unique et singulière, ne m’autorise pas à être égoïste, à ne me battre que pour ma survie. « Je suis, j’existe », n’est premier que dans l’ordre de la connaissance. Le cogito est le point de départ cartésien pour redécouvrir le monde, mais Descartes redécouvre le monde en second lieu, toujours suivant l’ordre de la connaissance, car dans l’ordre des faits, le monde est premier. « Je suis, j’existe, toutes les fois où je le conçois en mon esprit », c’est-à-dire, comme partie du tout. J’arrive après le monde et repartirait avant lui. L’individu n’est pas premier.

Le seul devoir d’un homme est un devoir universel : être un passeur de vie.  Mais ne croyez pas non plus que l’espèce est immortelle. Le problème des idées, c’est qu’elles sont constantes et immuables, elles figent l’essence et en fait une statue fixe. Mais le monde n’est pas immuable, le monde est mer, houle et vague. Chaque homme est déjà différent de l’homme d’hier. Chacun d’entre-nous sommes le commencement d’une nouvelle espèce, comme des pépins de pommes, toujours neuf, nouveau, singulier, prometteur, et toujours brouillon. Mais cette vérité n’est pas à notre échelle. Nous ne voyons pas la montagne s’élever, rouler et s’affaisser comme la vague. Pourtant, le monde est océan, océan de pierre, poussière d’étoile qui s’écoule dans le vide.    

18/11/2022

La floraison

J’ai toujours eu peur de l’âge ; perdre son temps. Hugo écrivait Notre Dame à vingt-sept ans, Baudelaire était génial à seize, Alexandre avait conquis le monde à trente, Napoléon dirigeait son armée à vingt-sept, l’âge où Jimi Hendrix mourrait.

Je n’étais point un bourreau de travail, juste discipliné, avançant un pas après l’autre, tranquillement, toujours prévoyant, trop, même parfois, si bien que j’appris à ne plus anticiper les chimères. Le réel échappe toujours à la prédiction, et les prophéties sont des fictions. J’avançais dans la vie, ou pour tout dire, la vie avançait malgré-moi, car je jamais je n’arrivais à percer comme je l’entendais. Encore faut-il agir pour que quelque chose arrive. Je le compris un peu avant trente ans. Mais encore fallait-il séparer ce qui était réalisable du possible, et le possible du probable. Je m’attachais à cette idée que les grands vins mettent du temps à mûrir, à condition de les faire mûrir.  

Enfin, je comparais la piètre qualité de mes écrits de jeunesse avec le génie de mes ancêtres. Comment à trente ans ne pouvais-je ne pas avoir la moindre once de style au regard de ce que je lisais par ailleurs ? Je ne déchiffrais ni le latin, ni le grec, et méprisais l’anglais. Je préférais bien penser dans ma langue que de mal penser dans une autre langue. Mes semblables qui communiquent en anglais ne communiquent que des niaiseries. Déjà ont-ils du mal à penser français, alors d’ici à penser autrement.  

Puis, en regardant Balzac et Spinoza, je m’assurais d’une chose. Ces hommes travaillaient comme s’ils mourraient demain. Sans doute le savaient-ils, mais la vie leur serait courte. Je choisissais le chemin inverse, ma vie serait longue, et comme tout organisme lent vieillit plus longtemps, à l’image de la tortue, je prendrais ce temps sans m’inquiéter de mes piètres qualités intellectuelles et stylistiques, qui à mon âge, n’égalaient même pas celles de mes modèles. Mais pourquoi travailler quinze heures par jour et mourir à quarante ans quand je pouvais travailler seulement huit heures et vivre cent ans ? La constance est dans la discipline, mais le plus grand secret est dans le repos et la bonne joie. Il faut, pour discipliner son humeur, son esprit, discipliner son corps, son quotidien.

Aussi je réalisais qu’on avait trente ans au XXIe siècle comme on avait vingt ans au XXe. Les hommes de mon âge et que je côtoyais n’étaient pas plus avancé que moi dans leur maturité. Même les plus diplômés, ceux qui exerçaient de hautes fonctions bien trop jeunes pour l’expérience qu’ils avaient de la vie ; ceux-là ressemblaient à des vieillards dans des corps d’ados. La maturité n’est pas une question d’apparence, de prestige, ni même de sérieux ; elle me semblait résider dans le liant de la vie, la capacité à supporter l’existence quelle qu’en soit les conditions. Seule la solitude offre alors une idée de la force d’une âme.

On n’est jamais vraiment solitaire, toujours dépendant d’autre chose. Mais rare sont ceux capables d’aborder la vie avec toujours un regard serein, d’où qu’il vienne, d’où qu’il porte, et de rebondir, avec constance, sans jamais désespérer de rien. Cette liberté n’existe que pour le solitaire, fût-il attaché, capable de se défaire des êtres comme des choses. Aussi ne nous presserons pas le pas, marchons au rythme du soleil.     

17/10/2022

Se tourmenter

L’expérience nous apprend que le fait ne répond jamais à l’idée, pas exactement. Voilà un bon remède : puisque le réel dévie toujours de l’attente que j’en ai, alors, autant ne point y penser. Nous aviserons le moment venu, et les variations de l’esprit ne changeront rien à l’ordre des atomes.  

C’est un exercice que de cloitrer ses pensées dans les bornes de son corps, utile, exigeant, nécessaire. Compartimenter, tel est le secret. Si vous êtes dans votre lit, ne pensez pas à demain, dormez. Nul mouron, nul sang d’encre, nulle prise de tête. Vous n’êtes pas à la tâche, et la tâche ne se fera pas sans que vous y soyez. Oublier là, vous aviserez quand vous ne serez non plus face à l’idée dans votre tête, mais face à la chose devant les yeux.

Je tire une telle idée du travail d’écriture. Je passe de longues heures à penser à mon histoire, je rêve mon histoire, et pourtant, il en résultera que je n’écrirais jamais tout à fait ce à quoi j’avais pensé. Le plus souvent, l’écriture est à elle-même son propre moteur ; elle nous entraine malgré le plan vers d’autres pistes, d’autres chemins insoupçonnés jusqu’alors.

Etirez cette expérience à votre propre vie. Combien de fois se préoccupe-t-on, se tourmente-t-on, pour des choses qui ne devaient jamais arriver et n’arrivèrent jamais. Cette pensée était malaise, c’est-à-dire un mal qui s’ajoutait mais dont le seul effet était tout d’imagination. De ce point de vue nous devons apprendre à ne plus penser, à n’être qu’être sensible avec sérénité de chat ronronnant, quoi que le chat reste encore trop réactif.

Certains objecteront que prévoir un mal, l’anticiper, c’est se préparer à supporter ce mal, à se forger une carcasse mentale apte à encaisser le coup le jour où la détonation éclate. Mais s’efforcer de toujours penser le mal, c’est toujours mal penser. La crainte est un mal à vaincre.

Gardons l’idée de l’inéluctable dans un coin de tête, comme un tableau de coin dans une maison, à côté d’une peinture d’acceptation ; nous savons qu’un mal arrivera, mais nul besoin de s’épuiser à y penser. Penser épuise, penser consomme, alors méfions-nous de trop mal penser. Je sais que le mal arrivera, car il arrive toujours, mais je sais aussi que je le surmonterai, il me suffit de vivre, la vie est à elle-même sa propre preuve ; vivre, c’est vaincre sans cesse. Il est plus beau et difficile de vivre que de mourir.

01/10/2022  

Sur le féminisme

Vigée Lebrun, Vertu irrésolue

Le féminisme est un combat pour les Droits de l’Homme : à travail égal, droit égal. « Droit égal », c’est le seul combat qui vaille. Cette condition est réalisée dans la fonction publique où professeurs, enseignants, infirmiers, docteurs, gendarmes, policiers, sont traités également ; qu’ils soient femme, homme, noir, nain, religieux ou non, au final, salaires égaux, chance égale, réussite égale. Les concours sont aveugles.

La misère efface davantage les différences que l’idée de genre. L’inégalité de sexe est un luxe que les petits gens ne peuvent pas se permettre. C’est que les nécessités de leur nature humaine rappellent à l’ordre les idées déréglées par trop de rêveries.

Aussi, je ne me battrais pas pour que la femme soit libérée de l’homme, car c’est une vaine chimère, un vain combat qu’il faut relever. Je ne m’épuiserais pas à tuer des fantômes. Par contre, je défendrais l’égalité des droits de tous et de chacun. Je veux un pays de fonctionnaires.

Le combat n’est ni juste ni beau, mais nécessaire ; car seule la paix est belle ; seule la paix fait droit. Encore faut-il pouvoir identifier l’adversaire, le déterminer, le nommer. Or, cet adversaire, ce n’est ni le mâle blanc, ni le patriarcat. Combattre le patriarcat, ce n’est rien combattre du tout, ou tout combattre d’un coup. N’accusons pas les hommes d’hier de ne pas être ce que l’on voudrait qu’ils soient. Il n’y pas de différence entre celui qui se révolte contre les mœurs de nos ancêtres et celui qui fait sauter les temples de Palmyre et détruit les mausolées de Tombouctou. Ce n’est qu’une même rage, une même haine, une même frustration de ne pouvoir plier le monde à sa volonté ; désir de puissance et d’éternité, recherche de boucs émissaires. L’adversaire, c’est nous-mêmes.

Quoi donc ! Jamais grande reine n’eut régné sur un grand empire de sa propre force et suivant sa propre volonté ? Faut-il y voir l’ombre d’un concept vide qui toujours dicte ses lois aux pauvres femmes et aux grandes Souveraines ? Doit-on voir en Cersei Lannister le modèle de la femme opprimer pour lui pardonner ses crimes ? Cercei agit mal non pas parce qu’elle est victime du patriarcat, Cercei agit mal parce qu’elle est femme, et plus précisément parce qu’elle est mère, humaine, trop humaine.

Eh quoi ? Les femmes furent-elles si méprisées à travers l’histoire qu’on les envoya mourir par million pour gorger les tranchées de sang en criant « Vive la France, vive l’Empereur » ? Les a-t-on encouragées à se battre contre un adversaire qui mourrait du même sang ?

L’adversaire est en nous-même ; irriter autrui n’est pas le convaincre, le menacer n’est pas l’instruire, offenser n’est pas gagner. L’on change les mœurs et les valeurs par raison librement consentie, non pas par coup de marteau, non pas par coup de cris. L’hystérie irrite, froisse, répulse, et on fuit un chien qui mord comme un cheval qui se cabre et frappe. A crier et imposer, vous perdez toute chance de convaincre par raison, au lieu que persuader par sentiment n’est jamais bon ; cela éloigne le droit. C’est l’animal qui rugit au fond du ventre quand l’esprit se cache, car peur chasse raison.

J’ai connu une femme qui aimait être belle. Elle aimait se maquiller, plaire, séduire. Était-elle victime de son histoire ? Raser le passé pour construire l’avenir ? L’idéologie luit de sa flamme noire, et on emprisonnerait jusqu’au cœur des hommes pour avoir raison.

Attardez-vous sur la lettre que Nathalie écrit à Félix après que ce dernier lui ait fait l’erreur de lui révéler le poids qu’il avait au fond de son cœur. Vous la trouverez dans le Lys dans la vallée. Balzac a-t-il percé la nature des femmes comme il a su percer la nature des hommes ? Et si Balzac se trompe, pourquoi m’y reconnais-je comme devant un miroir ? Me tromperais-je avec lui ? N’y a-t-il donc pas de nature de femme, de nature d’homme, une nature humaine qui hérite de notre chair simiesque ? La poule est-elle victime du patriarcat des coqs, et la mante du matriarcat des religieuses ? Vous diriez que nature n’est pas culture, mais au contraire je crois que toute la culture est dans la nature comme tout l’homme est dans l’enfant.

La mythologie n’est pas morte, et l’idée fait tourner la terre. Mais cette idée est faite de muscle et de sang. La raison m’enseigne que je dois m’abstenir de juger le monde à l’aune de mes propres souffrances. Pour que le monde soit en paix, je serai paix avec le monde.

18/09/2022

Une après-midi au musée

Soui, Le passage

Le soleil couchait son monde, les pavés emmagasinaient la chaleur. Hatchi et Punto étaient assis à l’ombre d’une tonnelle. Ils étaient à l’aise, car un souffle frais glissait sous la toile et rafraichissait les compagnons. L’un portait sa paille à la bouche pour siroter son verre, l’autre était adossé dans son fauteuil, les bras sur l’accoudoir tel un trône de café ; mais les deux avaient l’œil du guetteur, caché derrière le miroir de leurs lunettes noires.   

Ils s’étaient assis voilà une heure, avaient un peu bu, parlé beaucoup, et maintenant se taisaient. En vérité, ils contemplaient. C’était dans leur habitude les jours où ils se retrouvaient. Et l’été s’y prêtait plus que toutes autres saisons, parce que la chaleur y suspend les couleurs. Ils aimaient ces silences durant lesquels ils nourrissaient leurs yeux des mannes du ciel. Des robes à fleurs, des débardeurs bigarrées, des tops côtelés révélant les nœuds du mondes, des bustiers dentelés tels des ciselures gothiques ; des peaux douces hâlées d’exotisme, ou blanches pointillées de rousseurs ; la marque d’un bronzage, un trait, une croix ; des épaules nues éclatantes de soleil ; de chaudes poitrines, timides, gracieuses ; des décolletés aspirants l’âme et la pudeur des songes ; des fessiers rebondis, plats ou fiers ; et toujours ce mouvement, ce mouvement si vivant, un balancé de hanche, une lèvre entrouverte, une oreille qui rougit, un sourire crispé, cette bouille qui se sait plaire, captiver les regards et qui silencieusement se complait d’être dévisagée.

Hatchi avait l’œil aiguisé, il aimait deviner les coutures sous les dentelles. Il déshabillait d’un regard la moindre courbe, la moindre étoffe, y décelait les formes des profonds secrets que certaines n’osent pas trop voiler. Au contraire, Punto était plutôt rêveur, il recherchait l’essence de la beauté sous les parures et le fard à paupière. Il se demandait ce qu’il resterait, une fois que l’on avait tout enlevé, des habits, mais aussi, de l’hypocrisie, de la concupiscence, du désir de puissance, vêtements des âmes vénales.  Lui voyait l’harmonie, peu importe la partie si la forme brille ; l’autre préférait les détails, peu importe une rondeur si un sourire s’y éclaire.

Les compagnons se prélassaient, savouraient du nez, respiraient des yeux. Ils cueillaient toutes ces fleurs écloses ; ils les aimaient, les unes après les autres, sans qu’elles ne le sachent jamais. Aucun ne voulait y toucher, prendre le risque de brusquer les pétales ; aucun ne voulait dénaturer la toile ; ils désiraient seulement aimer, mais seulement aimer des yeux. La beauté de l’éphémère.  

Comme deux terribles connaisseurs, ils comparaient leurs goûts. Sans un mot, Hatchi levait le menton et désignait sa Vénus ; Punto répondait d’une moue ou d’un sourire ; l’avis était donné ; l’œil pointait déjà ailleurs.

Ni l’un ni l’autre n’avait jamais aucune idée des théories de l’art. Ils trouvaient les musées tristes, ennuyants ; s’assoir pour regarder des natures mortes étaient un plaisir qu’ils ne comprenaient pas. Non, ce qu’ils préféraient, c’était plonger dans le tableau et y chercher l’origine du monde. L’œil caressait une main, attiré par les scintillements de la bague ; puis du bijou d’ornement, il remontait jusqu’à la mèche enroulée sur les tempes, celle qui voilait les pupilles comme un rideau de pailles. De là il sautait dans l’âtre cristallin sous les arcades, pour y deviner derrières les iris bleus, marrons, ou verts, le fond de l’âme, ses lumières, son or, et le moteur de ses désirs.

Combien voulaient-elles vraiment ce qu’elles voulaient ? A quels fils du destin étaient-elles reliées ? Où finissait l’instinct, où commençait la liberté ?

Pragmatique, Hatchi désirait toutes les posséder ; mais son désir s’arrêtait à son regard. Romantique, Punto préférait les connaître toutes, mais sans jamais vouloir leur parler. Cette peinture vivante était belle dans son silence, pourvu seulement qu’on ne franchisse pas la toile.

Tant de monde paye pour la Joconde de Milo, la catin des œuvres d’art qui se montre facilement pour quelques francs sans jamais rien dévoiler. Mais ni Hatchi, ni Punto, n’étaient de ceux-là qui, pour quelques sous, volaient la vertu des femmes. Ils avaient le ciel pour voûte d’ogive, le soleil pour rosace, leur silence pour prière, et leurs Vénus n’étaient que des peintures qui s’évanouissait à chaque instant en coin de rue. Les passantes fleurissaient les pavés puis s’envolaient ; elles laissaient dans leur sillage deux pauvres âmes colorées. Ils n’avaient plus que leurs paupières pour pleurer cette sublime beauté qu’il ne fallait surtout jamais posséder. 

Camille

La peinture : http://soui-art.over-blog.com/2019/02/le-passage.html

S’aimer comme on est, vraiment ?

Gauguin

S’aimer comme on est ? Peu s’en faut ; car le naturel n’est pas toujours bon à prendre. Il faut savoir aller contre soi, vouloir contre soi, déplacer les forces qui nous contraignent, mouvoir son corps, son esprit par volonté. Ne les laissons pas esclaves des seules lois de la physique, tirés à terre par les fils de la gravitation. La nature n’est pas toujours bonne, pas toujours belle, et elle n’en a cure. Le bien être ne doit pas apparaitre comme l’excuse de la paresse. L’effort sain est de toute une vie, c’est ce que l’on nomme l’hygiène. Le meilleur des remèdes reste l’hygiène, habitude de vie acquise qui nécessite de concentrer ses efforts vers l’essentiel, c’est-à-dire le vital, et de l’accepter comme le modèle du bonheur.

S’aimer comme on est, et puis alors ?  Veut-on une friche de ronces ou un joli clos fleuri ? L’un est de nature, la broussaille pousse ; c’est la facilité. L’autre demande l’effort, effort sur soi, effort sur la terre, c’est un travail.

S’aime-t-on seulement comme on est ? On aime plaire, on aime la lueur dans le regard de l’autre. L’effort philosophique consiste à se détacher de l’opinion, car l’opinion est frivole, labile, éparse ; non pas à s’effacer devant la nécessité. Si mes inclinations sont mauvaises, soit, à moi de les redresser, et non pas de les aimer comme elles-sont.

L’obésité n’est pas une fatalité, mais c’est aussi une maladie, une maladie contre laquelle on peut beaucoup pourvu que l’on veuille vraiment. Esthétiquement variable, elle réduit le corps à l’impuissance, ronge la vie, épuise les forces vitales. La vie veut la sainteté, la permanence. Le mouvement préserve.  

A cette philosophie de vie qui préfère changer le monde plutôt que de se changer soi, j’y attache une certaine idée du droit, du droit d’être qui l’on veut, comme l’on veut. Ma thèse est que ce droit est une aberration spéculative qui n’a aucune valeur empirique, réelle. On a le droit d’exister, mais nous n’existons jamais par nous-mêmes. Notre droit à l’individualisation n’est rendu possible que par la société qui me porte, me fait vivre, me fait grandir. Ne confondons pas le droit d’exister dans la dignité et le droit de tout posséder, jusqu’au travail d’autrui.

L’individu croit trop en lui-même, comme essentialité, alors qu’il n’est que fourmi dans la fourmilière monde. Nous devrions réinscrire nos projets sociétaux dans la temporalité longue, et ne jamais décider que pour nous-même, aujourd’hui. Préférons nous oublier pour ceux qui n’existent pas encore.

Nous comprenons plus aisément nos droits que nos devoirs, oubliant que les droits de chacun ne peuvent être respectés que si les devoirs de tous sont réalisés. On peut toujours plus qu’on ne le pense, et encore plus quand on est tous ensemble.       

03/07/2022