Ainsi parlait Zarathoustra

« J’aime ceux qui ne vont pas tout d’abord chercher par-delà les étoiles une raison de décliner et êtres des victimes: mais ceux qui se sacrifient à la terre afin que la terre soit un jour celle du surhumain »

Nietzsche Chap 4

Notes:

L’homme, ce pont entre l’animal et le surhomme. Voyez le surhumain comme un idéal, idée similaire à celle d’humanité chez Alain.

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Sur l’analyse du psychisme


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Connaitre les causes d’un maux ne suffit pas, ni même n’est nécessaire, pour guérir de ce maux. Par exemple, savoir qu’un cancer a été facilité par un tabagisme excessif ne vous soignera pas ce cancer. Il faut, pour ce faire, des interventions thérapeutiques sur le corps, orientées par le constat que tel traitement avait tel effet récurant sur tel type de tumeurs. De la même manière, vous n’atténuez pas votre douleur au pied parce que vous savez que vous venez de vous cogner dans votre table basse. Il faut, pour ce faire, des actions sur le corps, comme masser votre orteil, voire en poursuivant votre activité pour ainsi ne pas fixer votre attention sur la douleur. Ne plus penser à ce qui nous fait du mal permet, dans une moindre mesure, de lénifier un temps ce qui nous fait du mal ; c’est l’agir, là encore, qui nous y aide le mieux. En résumer, connaitre la cause d’un mal n’est pas soigner ce mal.

Il en va de même pour les blessures de l’âme. Vous n’assouplirez pas nécessairement votre tristesse  par l’analyse de sa cause. Savoir qu’elle s’enracine dans votre petite enfance suite à un évènement traumatisant, qu’elle est liée à un mauvais moment de votre existence, qu’elle émane de votre impuissance pour réaliser vos désirs ou des échecs de votre volonté, tout cela ne suffit pas, ni même n’est nécessaire, pour remédier à la mélancolie qui vous accapare. Le soin est dans l’action, dans ce que vous mettrez en place pour occuper vos jours, dans l’acceptation de vos forces, de vos faiblesses, et de votre destin. Notez qu’un psychologue ne vous guérit pas, il vous aide à prendre conscience de vos propres vertus, il vous aide à objectiver une situation dans laquelle vous êtes engagés corps et âme, d’une certaine manière, il vous aide à vous guérir par vous mêmes. Néanmoins nous ne nous intéressons pas ici aux soins par la parole de l’esprit, mais aux soins par l’analyse du psychisme.

D’après ce qui vient d’être dit, la psychanalyse n’est pas de prime à bord une thérapie, même si elle se présente comme telle. En effet, aussi loin que vous remontrez pour comprendre la généalogie de vos sentiments, l’analyse seule sera insuffisante pour soulager vos peines. Aussi, si l’aide d’un psychanalyste peut alléger votre fardeau, vous êtes en droit de douter de son efficacité quand les années de divan s’accumulent. En outre, nous ne pouvons pas plus affirmer que la psychanalyse soigne de manière avérée que ne soigne un magnétiseur ou un pèlerinage à Lourde, et ce malgré son bon siècle d’existence. Inversement, les effets de la chimiothérapie ou des antidépresseurs, bien plus jeunes dans leur découverte, sont constatés par l’ensemble de la communauté médicale, et plus encore.

Nul doute que la parole libère, beaucoup d’entre nous aimons raconter nos vies, mêmes à de parfaits inconnus (cf Propos sur Raconter sa vie[1]). Attention néanmoins à ne pas tomber dans le piège de la parole, celui qui nous enferme dans notre tristesse. Une oreille attentive est toujours appréciable lorsque l’on traverse des situations compliquées. Mais cette aide doit nous permettre de rebondir afin de repartir de l’avant, et non pas nous enraciner dans l’agréable situation qu’est la complainte et la sublimation de nos malheurs. Il y a un certain plaisir à se contenter de la fatalité et à l’analyser sous tous ses angles, au lieu de comprendre que, si la parole peut vous préserver un temps, seule l’action est salvatrice.

Ce qui m’amène à évoquer un argument mainte fois énoncé, la psychanalyse n’est d’aucune utilité pour les miséreux, car qui est trop occupé à survivre au jour le jour n’a pas le temps de développer les souffrances liés à l’oisiveté de la richesse. Le misérable ne se pose pas la question du pourquoi j’existe, mais plutôt, comme faire pour exister demain ?

Les fondements théoriques de la psychanalyse sont loin d’être vérifiés, et ils sont loin d’être vérifiables. Je ne m’attarderai pas ici à démontrer pourquoi la psychanalyse n’a pas la rigueur d’une science, pourquoi elle est à la psychiatrie ce que l’astrologie est à l’astronomie ou l’alchimie à la chimie, d’autres l’on déjà fait (cf Livre Noir, M.Onfray, Wittgenstein, Russel, Alain, etc.) Cependant, du seul point de vue philosophique, on doit interroger la pertinence des postulats présentés. On trouve ici l’idée partagée, mais jamais prouvé depuis Descartes, de l’authenticité de l’ego ou du Moi. Chacun faisons comme s’il s’agissait d’une entité évidente allant de soi. Rien n’est moins sûr. Qu’est-ce que ce Moi ?

Supposons que le Moi soit une réalité objective, comme chacun semble ici en faire l’expérience. La théorie freudienne du rêve nous permettait de dire qu’il y aurait dans le sujet une forme de schizophrénie, parce qu’il y aurait ce Moi conscient (cogito ergo sum), et ce Moi caché ou inconscient (découverte de Freud) qui chercherait à s’exprimer à travers des rêves et des symptômes. Autrement-dit, le sujet est comme scindé. Toutefois: 1) comment ce second Moi pourrait-il savoir des choses sur Moi que ma conscience ignore (la théorie du refoulement est insuffisante), et 2) pourquoi voudrait-il me parler à travers des messages codés ? Ma réponse est la suivante : « Je » n’a rien à cacher à « soi-même », tout ce que j’ai vécu, j’en ai conscience, et il n’y a pas de Moi mystérieux, produit de mon expérience, qui chercherait à m’envoyer des signaux sur moi-même à travers un message secret. Pourquoi ? Comme nous allons-le voir, cette théorie manque de cohérence et ne s’inscrit pas dans une pensée évolutionniste.

Pour parer à un éventuel danger, la nature animale à recours à la douleur. Si je mets la main dans le feu, je ressentirai clairement un mal à l’endroit de la blessure. Le mécanisme de la douleur, aussi complexe soit-il, se veut efficace, je n’ai pas besoin de décrypter le déplaisir ou le plaisir éprouvé, il agit, je réagis, et je sauve ma main. Pourquoi en irait-il autrement avec le psychisme, pourquoi nous livrerait-il des messages sur nous-mêmes, sur des choses que nous ignorerons (ce qui est déjà absurde en soi) ayant un sens différent de la manière dont il les présente ? Qu’elle est cette force obscure qui animerait nos rêves? Se fier à l’interprétation des rêves telle que présentée par Freud, c’est rajouter une complexité superstitieuse à la simplicité naturelle. Mais s’il n’y a pas de second Moi, d’inconscient produit du refoulement, ou si sa réalité n’est pas aussi importante que la présente la psychanalyse, alors les rêves ne sont pas non plus des messages codés. Quand je rêve que je loupe mon examen demain, cela signifie seulement que je stresse à l’idée de louper mon examen demain, quand je rêve de sexualité, cela signifie seulement que j’ai envie de partager du bon temps, et je ne vois pas comment mon esprit, indépendamment de ma volonté, pourrait crypter un message que je ne pourrais pas moi-même pas décoder sans avoir recours à une aide extérieure, aide qui voudra être payé pour ca, parce que je ne serais incapable d’interpréter le fait que monter des escaliers, dans mon rêve, signifierait une volonté de toute puissance, ou que le fait de chuter dans les escaliers se rapporterait au désir de manger des fraises suite au plaisir que j’avais de les cueillir avec mon père durant ma petite enfance. C’est accorder au psychisme une autonomie et une force surnaturelles.

Je terminerai par ce point. La discipline propose une vision globale du monde, c’est-à-dire qu’elle offre les maux et les remèdes. Elle peut tout expliquer en ce qui concerne l’homme, tout expliquer, tout interpréter, mais ne jamais rien prouver ni démontrer. Si j’accorde de l’importance à Darwin et à sa théorie de l’évolution, c’est dans la mesure où les sciences modernes, avec la découverte de la génétique, ont confirmé ses hypothèses, hypothèses fondées sur des observations rigoureuses et non sur les spéculations fantastico-mythologiques de son auteur. Nous avons une évidente parenté génétique avec les grands singes, pour ne pas dire que l’homme est biologiquement simiesque. Le darwiniste s’inscrit dans l’ordre du monde présenté par l’ensemble des sciences, et donc avec leur cohérence, les ponts et autres passerelles que l’on peut faire entrent-elles. Les sciences ne disent pas « la vérité », elles hypothétisent et organisent la connaissance. A l’inverse, non seulement la psychanalyse se donne les moyens de tout expliquer sans jamais se remettre en cause (cf l’argument de la falsifiabilité de K.Popper), mais si on admettait qu’il s’agissait d’une science, alors elle pourrait faire monde a part dans le monde des sciences. Psychiatrie, psychologie (en ce qui concerne les soins), et sciences bio-neuronales ou cognitives (pour la recherche) peuvent se passer et se passent très bien des théories psychanalytiques. Un psychiatre n’a pas besoin de connaitre le complexe d’Œdipe pour aider son patient bipolaire à atténuer les effets de ses troubles. La seule connaissance des agents chimiques et de leur utilisation amène à davantage d’efficacité que la recherche du refoulement.

Aussi, si vous cherchez la sérénité ou que vous voulez apaiser votre âme, il existe une discipline ancestrale, ayant fait ses preuves, sœur des sciences et moins religieuse que ne l’est la psychanalyse, j’ai nommé la philosophie. Vous y trouverez davantage de vérité et de profondeur que sur le divan d’un analyste. Sénèque, Spinoza ou Schopenhauer seront de meilleurs conseils pour vous guider dans l’existence, et ils vous aideront à faire des économies car vous pourrez, pour la maudite somme de deux euros cinquante chez un brocanteur, enrichir votre esprit en lisant leurs livres au lieu de vider votre bourse chez un psychanalyse autopromu pour éviter, selon les dires philanthropiques du père fondateur, un transfère amoureux.

30/06/2019

[1] https://lepetitcoinphilo.wordpress.com/2019/06/11/sur-raconter-sa-vie/

Nietzsche

« Il ne tient qu’à nous de ne point nous former d’opinion sur telle ou telle chose et d’épargner ainsi l’inquiétude à notre âme. Car, de par leur nature, les choses ne peuvent nous contraindre à aucun jugement. »

Aurore, livre 1  , aphorisme 82 « l’agression spirituelle. »

Sur la raison

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Kandinsky, Segment bleu

Le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser d’abord à la raison et non d’abord à la passion. La politesse n’est pas seulement une marque de respect, elle pose un cadre qui ouvre à la discussion, c’est une manière de dire : « nous qui ne nous ne connaissons pas, nous pouvons désormais converser respectueusement même si nos opinions diverges ». Quand l’affection entre en jeu, la raison peut parfois gagner en discrétion.

Qu’est-ce que la raison, qu’est-ce que raisonner ? La raison est une faculté de l’esprit, c’est-à-dire quelque chose que l’esprit peut faire, ici, la faculté de manipuler les concepts, autrement dit d’associer entre-elles des représentations mentales que l’on peut définir suivant une polysémie variable. Pour simplifier, le concept englobe toutes les possibilités définitionnelles d’un mot. L’idée de rouge est par exemple associée au concept de couleur, concept qui peut signifier soit l’ensemble des variations de la lumière, soit chacune de ces variations prises individuellement. « Objet » est un autre concept regroupant les choses artificielles et ayant une utilité pour l’homme. Raisonner, c’est relier ou associer ces concepts, ici «un objet rouge ».

La raison peut brasser ensembles d’innombrables concepts, de représentations concrètes aux idées les plus abstraites. Tout raisonnement peut se décomposer en une multitude de principes premiers, d’axiomes, et de postulats. Par exemple, la formule « les hommes naissent libres » est d’emblée comprise par l’assemblée. Pourtant elle se compose de trois concepts quasiment indéterminés en eux-mêmes, que je résumerai, pour ne pas à digresser trop longtemps par, qu’est-ce qu’un homme, que veux dire naître, est comment définir la liberté ? Vous avez là matière à disserter pour chacun des termes.

On associe généralement la raison au concept d’intelligence en ce que l’intelligence est la capacité de faire des liens entre les choses. Cependant la relation n’est pas de causalité, car on peut supposer un homme raisonnant beaucoup sans pour autant faire preuve d’intelligence, par exemple en raisonnant toujours à partir des mêmes concepts, et mutatis mutandis, observer des animaux faire preuve d’intelligence sans que l’on puisse affirmer qu’ils manipulent des concepts, comme tout animal utilisant un outil pour se nourrir.

Quand un raisonnement a recours à des concepts que l’on ne peut extraire de la seule expérience, on parle d’abstraction, c’est-à-dire d’idées considérées en elles-mêmes et dénudées de leur représentation sensible. L’art abstrait étant un art conceptuel, c’est-à-dire dont le contenu n’est pas représenté d’abord par la forme mais par l’idée.

La raison ne s’adresse qu’à la raison, et les passions n’atteignent que les passions. Vous ne pourrez pas lénifier la véhémence des passions d’un homme en argumentant rationnellement, car il faut la douceur d’un parent pour calmer les pleurs d’un nourrisson ; par contre pouvez tenter d’amener un homme en colère à raisonner en raisonnant avec lui, et ainsi lui permettre de comprendre sa passion pour qu’il soit en mesure par lui-même d’en atténuer l’effervescence. La seule chose que l’on puisse faire avec une passion, c’est de la comprendre.

Par conséquent, le plus grand respect dont l’on puisse faire preuve à l’égard de nos semblables est de les considérer en premier lieu en êtres de raison, et la plus grande vertu sociale de l’homme est de s’adresser à la raison et non d’abord aux passions. En effet, la raison est la faculté qui permet aux hommes de faire Humanité, c’est-à-dire de s’élever au-delà de leur seule condition animal, ce qui signifie, soumis au seul déterminisme de la nature. La plus grande vertu de l’esprit est de s’efforcer à comprendre cette nature, et la plus grande utilité qu’un homme puisse avoir pour ses semblables est de leur permettre de comprendre la nature, car tout le mépris que les hommes peuvent avoir les uns envers les autres vient de ce que l’homme est ignorant. Un monde gouverné par la raison est un monde de paix, seulement il en va de notre nature que d’être des êtres de passions avant d’être des êtres de raisons, en un mot des animaux, car le désir est notre essence même en ce qu’il nous pousse à persévérer dans l’existence, ce qu’est le moteur (la loi) premier du vivant, qu’il soit animal ou végétal.

17/06/2019

Sur raconter sa vie


Qu’est-ce qui nous pousse à raconter notre vie ? Ce phénomène est transversal, il touche autant les amis, les collègues, les grands parents, les files d’attente, que les pontes de l’intelligentsia. Même certains des philosophes contemporains passent leur temps à nous parler d’eux-mêmes, à raconter d’où ils viennent pour nous expliquer qui ils sont? Est-ce avant tout un besoin de reconnaissance sociale? Mais alors pourquoi poursuivre ses déblatérations et glorifier son existence quand le succès est au rendez-vous ? Remarquez que ces mêmes auteurs, comme des grands pères, ressassent, que ce soit dans des livres ou sur un plateau télé, ces anecdotes de leur vie, ces moments qui les ont marqués, comme étant la marque d’une moralité singulière. Ils se construisent un destin, mais rétroactivement.

Leur point commun : la certitude de ne devoir leur mérite qu’à eux-mêmes. Je lisais les ouvrages d’un auteur qui, dans une part non négligeable de son œuvre, élabore une critique de la société médiatique. Il met à plusieurs reprises en garde contre le fléau des réseaux sociaux, allant jusqu’à prévenir la platitude de ses contemporains qui exposent l’intimité de leur vie en se mettant en scène via internet et autres ribambelles de photos. Mais que fait ce même auteur (je vous laisse deviner de qui je parle) dans ses livres ou dans les médias (qui sont pour lui comme une seconde maison), si ce n’est y raconter sa vie un chapitre sur deux, remémorant son enfance, soulignant les difficultés de son adolescence, et pointant avec une attention particulière le travail qu’il lui a fallut accomplir pour arriver là où il est, etc. Certains grands noms de notre monde éprouvent le besoin de se raconter, sans doute pour mieux se comprendre eux-mêmes, mais quand ils le font, soit ils écrivent un livre particulier, soit ils dispersent leur histoire ici et là et à de rares occasions. Au contraire, notre homme le fait régulièrement au prétexte que sa pensée se nourrit de son histoire, il se dit généalogiste. Qu’elle clairvoyance d’esprit ! Que la pensée d’un individu se construise à partir de l’expérience de celui-ci ne l’oblige en rien à parler de lui, on apprend d’ailleurs aux apprentis philosophes à décontextualiser leur pensée, c’est-à-dire à se détacher de leur propre expérience, car en vérité la philosophie touche l’universalité en l’homme malgré la diversité des histoires singulières. Remarquez que cet homme ne fait rien d’autre que d’exposer son intimité de la même manière que ceux qu’il critique, à la différence que son support est différent. Il ne s’agit plus de photos, mais de lignes mûrement réfléchies avant d’être écrites ou racontées oralement. Le style est peut-être élaboré qu’un profil Facebook, mais la motivation qu’est l’exposition de son histoire reste là même. La question est donc posée, pourquoi éprouvons-nous le besoin de raconter notre vie ?

Nous avons évoqué le besoin de reconnaissance. Sans préciser les détails de l’idée, nous voyons avec l’exemple précédent que ce seul besoin n’est pas suffisant pour expliquer cette narration que l’on fait de soi, car de qui les hommes ayant déjà la gloire ont-ils besoin d’être reconnu ? Si un tel besoin était la seule source de notre problème, alors bien malheureux serait l’homme qui l’éprouve, car la reconnaissance n’est jamais éternelle, ni unanime, et je voudrais bien que vous me citiez un seul nom qui aux yeux de tous et de tous temps soit sujet à l’admiration et à des éloges inébranlables. L’opinion et la réputation sont aussi versatiles que la foule.

Il me vient cette idée que l’homme qui se raconte se construit par la même occasion une identité. L’identité est un concept bien difficile à définir. Dans identité on entend le terme d’identique, c’est-à-dire que l’identité d’un homme est au sens propre tout ce qui est commun à cet homme, mais dans ce qui est commun à un homme, on trouve autant son caractère, son nom, sa description physique, son parlé, ses expressions, que ce qu’il peut posséder, etc. De plus, comme nous l’avons vu dans un autre propos, la notion d’identité lie le caractère d’un homme à ce que les autres perçoivent de lui. Je ne suis pas courageux parce que je me dis courageux ou que je me sens courageux, mais parce que par un acte de courage les autres vont pouvoir m’identifier comme tel. A partir de là, l’homme qui raconte sa vie n’est pas nécessairement un narcissique à l’ego démesuré, d’autant plus que l’auditeur peut prendre plaisir à écouter son histoire, c’est un homme à la recherche d’une identité. Voyez y une dimension morale, non pas que sa parole ne corresponde pas avec ses actes, mais qu’il cherche à justifier à ses propres yeux la moralité de ses actions. L’homme aime croire à rebours qu’il a agit librement et en toute connaissance de cause plutôt que d’admettre qu’il a davantage subit les circonstances qu’il ne les a provoqué. Il assure sa position et les principes auxquels il s’est attaché.

La joie qui naît de la considération de nous-mêmes s’appelle l’Amour-propre ou satisfaction interne, or, pour reprendre Spinoza, cette joie se renouvelle à chaque fois  que l’homme considère ses propres vertus. C’est pourquoi chacun raconte son histoire, car toutes les fois où on se remémore son action, on est affecté d’une joie d’autant plus grande qu’on l’imagine singulière, c’est-à-dire comme propre à nous-mêmes, soit le signe de notre puissance d’agir. Aussi à l’évidence, les hommes qui parlent beaucoup d’eux manquent cruellement de confiance en eux, car l’homme serein n’éprouve nul besoin de se rassurer en justifiant sa propre histoire 

11/06/2019

Le Chat - Philippe Geluck

 

Sur les héros

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La mort d’Achille

La guerre de Troie nous a donné nos plus grands guerriers. Qui ne connaît pas Ulysse, qui ignore Ajax, archétypes de mythes forgés, le fer à la main, prédestinés à vaincre de puissants adversaires à la force léonine et à la ruse de renard, œil pour œil et dent pour dent. L’histoire nous est contée par le chant mythique d’Homère… Le sable de Troie recouvre l’étendue de notre imaginaire.

Les héros ne sont pas toujours bons à imiter. Prenez Achille, rempli des vices de tout à chacun, fils des dieux, sa force échappe aux mortels car l’homme est hors norme. Quand bien même on voudrait le suivre, la légende ne peut être mimée. C’est que pour les Grecs, la vertu était dans la force et le courage, elle était chose militaire. Il fallut Platon pour définir la vertu comme une harmonie de la tempérance, du courage et de la raison, une harmonie du ventre, du cœur et de la tête. C’est pourquoi Platon pensait la cité sur le modèle d’une âme équilibrée où le philosophe roi, exclusivement choisi parmi les hommes courageux et tempérants, gouvernerait suivant l’Idée du Bien, car comme tout philosophe, Platon sait que celui qui a un jour gouté à la Raison la voudra nécessairement partagée dans tous. Ce serait la chose la plus utile de l’humanité. L’idée est belle, le philosophe se fait poète. Mais il était à craindre que le pouvoir ne corrompisse jusqu’au plus averti, c’est pourquoi il faut le refuser. C’est la force de l’anneau de Gygès qui effraie tant Gandalf le Gris. C’est de sa propre perversion que le magicien, pourtant ô combien sage, a peur.

On trouve parmi ces héros légendaires quelques guerriers, quelques aventuriers, et beaucoup d’écrivains ou de poètes pour façonner la légende. Force est de constater que la guerre ne produit plus de guerrier légendaire. Elle n’en produit plus depuis que l’on peut tuer son adversaire d’une simple pression du doigt. Peut-on être un héros quand l’on exécute du bout de sa lunette des ennemis qu’on ne voit pas, peut-on mériter d’être inoubliable en envoyant d’innombrables vies faire un tour au tréfonds de l’enfer, et ce d’un battement de cils ? Bonne conscience, j’obéis et j’exécute ? Non, pour devenir un héros, il faut vaincre les plus grands, les plus forts, il faut vaincre un titan à la force du poignet et des mollets, et il faut en faire une question d’honneur. Là où il y a bombes et balles il n’y a pas d’héros, il y a chaire à canon, c’est la machine qui tue d’invisibles humains ; le baron rouge ne restera pas dans les annales.

Vis pacem, para bellum ? L’histoire nous apprend que toute guerre est inutile, aujourd’hui plus encore. D’énormes boucheries pour si peu de légendes ; qui ornera nos mémoires avec admiration ? La guerre n’est qu’un carnage bigbangtuesque pour satisfaire l’intérêt de quelques hommes, hommes que l’on dit grands, les «moteurs» de l’histoire. Mais que feraient ces Césars, Napoléons et autres Hitlers, sans cette foule d’humains prête à mourir pour leur bon plaisir ? La guerre, ce loisir des élites et des puissants, la guerre ne produit plus de héros.

Les hommes morts dans le no man’s land n’étaient pas des héros, c’étaient de braves types qui ont obéit pour se faire massacrer. « Vous étiez forcés. Forcés comme le dernier des fantassins, et sous peine de mort. On vous y aurait portés, à cette tranchée »[1], écrivait le soldat Alain. Et qu’ont-ils gagné ces fantassins ? Absolument rien, car là où il y a autant de morts il ne peut y avoir de victoire.

Il existe une sorte d’héros sans légende aucune : les petits hommes, les travailleurs de misère, les mères seules qui portent en elles l’avenir de l’humanité, ces filles qui se vendent ou que l’on vend, les enfants soldats et les garçons des mines, fils de la violence, filles de la pauvreté. Chaque jour ils portent leur joug, ils s’activent comme des machines, des esclaves sous contrat, comme des bêtes de somme, et tous se tuent à vivre. Un combat qui ne verse pas de sang, pourtant que de sang qui coule. Faut-il se résigner à cette besogne pour l’accomplir sur toute une vie, où faut-il là encore une bonne dose de courage pour porter sa peine ? Ces femmes et ces hommes, silencieux en plein jour, sont comme les soldats des tranchées. Ils font ce qu’on leur dit de faire, fonçant vers leur destin sans même y croire. Peut-il en être autrement ? Doux rêveurs…

16/10/2015

[1] Alain, Mars ou de la Guerre Jugée